Il y en a du monde aux fenêtres italiennes. Des gens venus d’ailleurs, qu’on ne reconnait pas forcément mais dont, sans le savoir, on prononce tout le temps le nom. Chronique aux origines des persiennes, vénitiennes et autres sarrasines, entre souvenirs de loups et de pirates dans les lagunes sérénissimes et villages du sud de l’Italie du bord de mer.


Il y en a du monde aux fenêtres italiennes. Des gens venus d’ailleurs, qu’on ne reconnait pas forcément mais dont, sans le savoir, on prononce tout le temps le nom. Ces Persans désormais oubliés des persiane (persiennes), ces Vénitiens ignorés des veneziane (stores vénitiens), ces Sarrasins inconnus de la saracinesca (littéralement « sarrasine »), nommée chez nous d’un rébarbatif « rideau de fer », servant à barricader la nuit les vitrines des magasins. Jusqu’à ce minuscule, impénétrable et tout noirci Turco en fonte, à droite et à gauche dans le mur pour bloquer les volets quand on les ouvre. Un Turc ? Comment ça ? C’est vrai que, dans certains parages, il y en a partout sur les façades !
Hommage aux régions d’origine
L’imposta, c’est notre volet plein dit parfois « contrevent » qui, tout bête et tristounet, n’annonce chez nous que des batailles météorologiques. Mais la persiana (persienne) ! Que de géographies lointaines elle fait passer devant nos yeux ! Marchands et voyageurs vénitiens importèrent cet étonnant volet à fentes de leurs périples en Perse. Curiosité décorative ou religieuse ? Tout simplement la meilleure solution de tous les temps pour modérer l’air, la lumière et les intempéries. Ainsi, comme on appela cashmere (cachemire) un pull en poil de chèvre ou turchese (turquoise) une pierre précieuse en hommage à leurs régions d’origine, on la baptisa naturellement persiana. Sauf que là, minute, il y a quelque chose qui cloche. Si on dit tapis ou chat « persan » pourquoi dit-on « persienne » et non « persane » ? Les Italiens, eux, restent fidèles à la cohérence : ils ont persiana comme ils ont tappeto, gatto persiano. Le français vient de nous livrer par hasard que cette forme féminine n’a plus de forme masculine depuis belle lurette et qu’on aura beau chercher, notre ancien « persien » est désormais introuvable dans les dictionnaires !
Quant à ce fermapersiane (arrêt de persienne) bizarroïde qui fixe les volets quand on les ouvre, c’est un agent double pour de vrai, changeant de tête et de tempérament lorsqu’on le lève ou qu’on l’abaisse. D’un côté, le Turco assassino, le Turc assassin, son nom complet, l’ennemi juré à gros turban et grosse moustache de la république de Venise. Si funeste que Turco et assassino sont vite devenus un pléonasme dans l’imagerie italienne : l’expression mamma li Turchi ! en alternative aux mamma mia ! et mamma santa ! plus populaires et toujours criés, serait un « qu’on décampe, qu’on détale ou c’est la fin ! ». Mais ce n’est pas la fin. En effet, l’autre face de cet arrêt de persienne donne la Dama veneziana au port chic et léger qui, et toc, envoie toute l’année le barbare aux orties. L’offense est de tous les jours : le Turco chasse la Dama, la Dama chasse le Turco, le combat tourne et la défaite répétée du balèze à bacchantes est cuisante ! Ah, ce que ces façades italiennes-là seraient bruyantes de fanfares et d’hallalis si on savait les écouter ! Côté français, que du paisible dans cette histoire-là. Dans le catalogue des arrêts de persienne, c’est un « arrêt bergère » qui l’emporte, une demoiselle coiffée du chapeau plat à la mode pastorale d’antan, avec, de l’autre côté, un petit buste d’homme ou de cheval. Bref, de gentilles scènes champêtres pour des façades autrement apaisées.
Gelosia, une émotion devenue objet
Encore venue d’Orient et, par ricochet, encore des lagunes sérénissimes, la veneziana (le store vénitien) monte, descend, s’entrouvre et se ferme pour plus de fraîcheur et d’intimité dans les maisons. Et c’est une intimité forcenée qui, justement, va inspirer le deuxième nom de gelosia (jalousie) de ce système d’occultation orientable. Et hop ! Autre coquetterie débusquée : gelosia est la seule émotion qui, dans nos langues, soit devenue un objet. Pas de « colère » ni de « jubilation » dans les rayons des magasins de bricolage. On raconte qu’au pays des persiane, les maris étaient maladivement possessifs et qu’ils avaient imaginé ce mécanisme empêchant les passants d’entrevoir leurs épouses et leurs filles derrière les fenêtres. Tout en les empêchant, elles, de bien distinguer dehors et, misère et catastrophe, de se laisser happer par les choses de la rue. Le mot gelosia s’applique aussi à la persiana alla genovese (littéralement la persienne génoise) en Ligurie, transposé en « volet à la niçoise » sur la côte d’Azur, à savoir cette mini persienne basculante aménagée dans la véritable persienne, pour plus de fraîcheur et tout autant de protection. On achète une gelosia chez Monsieur bricolage, soit, mais on peut en avoir une, étonnamment comestible, dans les pâtisseries italiennes et nos boulangeries de quartier. La gelosia des Pouilles, des croisillons de pâte feuilletée comme des veneziane montrant oui, montrant non une garniture de frangipane et amarena (griotte). La « jalousie » chez nous (de son autre nom « grillé », cousin de « grille », on comprend pourquoi), une viennoiserie à croisillons montrant oui, montrant non les morceaux de pomme ou de poire enfermés dessous. Quelle aventure pour un mot qui naquit d’abord comme péché capital.
Si le Persan et le Vénitien font rêver, le Turc et le Sarrasin font trembler chacun de nos os comme d’une peur ancestrale du loup garou. La légende narre que les villages du sud de l’Italie du bord de mer redoutaient une incursion sarrasine à tout instant et condamnaient leurs portes et leurs passages derrière une saracinesca, un rideau de fer, du fer le plus lourd qu’ils connaissaient. La terreur du Sarrasin était telle que saracino désignait de surcroît la herse des châteaux forts, que les experts de chez nous appellent… « sarrasine ». Et les mots n’en finissent plus de pirouetter autour de nous. « Que vous avez de grandes dents », récitaient nos contes d’enfants pour nous apprendre le monde et ce n’était pas bon signe. Des souvenirs de loups et de pirates hanteraient les vitrines au rez-de-chaussée des immeubles italiens ?
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