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L’omerta sur les meurtres des femmes noires dérange

Par Stéphane Germain | Publié le 31/03/2021 à 18:54 | Mis à jour le 31/03/2021 à 19:05
Photo : Martin Reisch - Unsplash
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Le meurtre de Sarah Everard a suscité un émoi national outre-Manche. Depuis, des associations dénoncent un silence politique et médiatique lorsque des affaires similaires concernent des femmes noires.

 

Début mars, une jeune britannique de 33 ans du nom de Sarah Everard est kidnappée puis assassinée. Le meurtre aurait été commis par un policier d’une unité d’élite. L’affaire a suscité une émotion intense au Royaume-Uni, qui multiplie depuis cagnottes, hommages et illuminations en sa mémoire. Le gouvernement s’est exprimé à de nombreuses reprises, assurant qu’une enquête approfondie serait entreprise et témoignant son soutien à la famille endeuillée de Sarah Everard. Les médias ont, eux, relayé l’affaire en la traitant comme une information d’importance capitale. Face à l’ampleur des réactions provoquées par cette affaire, des associations déplorent la moindre émotion ainsi que l’inaction politique, juridique et judiciaire qui accompagne les féminicides de femmes noires.

 

L’affaire Sarah Everard met en exergue l’omerta sur les meurtres des femmes noires

L’affaire Sarah Everard aura fait office de point de comparaison, mettant ainsi en évidence la hiérarchisation entre les incidents impliquant des femmes noires et ceux impliquant des femmes blanches.

Parmi ces associations, Sistah Space, une association de protection des femmes noires victimes de violences domestiques, a directement sollicité le maire de Londres, Sadiq Kahn. Sistah Space reproche au maire de Londres et à la Metropolitan Police de n’avoir donné suite à aucune de leurs interpellations, alors qu’ils avaient tous deux accordé une interview aux membres de ReclaimTheseStreets (qui avait organisé l’hommage à Sarah Everard peu après sa mort).

D’après les membres de l’association, il s’agit là d’une preuve supplémentaire du peu de considération accordée à leur cause : “On dirait qu’ils ne peuvent pas nous voir ni nous entendre. Peut-être que nous devrions faire passer nos requêtes par des personnes qui ne nous ressemblent pas”, regrettent-elles sur leur compte Twitter.

Les médias britanniques ont depuis peu commencé à s’emparer de la problématique, lui offrant ainsi davantage de visibilité. Le journal The Telegraph titrait le 26 mars “La mère de sœurs noires poignardées à mort affirme que la police n'a pas accordé la même attention au meurtre de ses filles qu’à l'affaire Sarah Everard”.

En effet, des parallèles sont rapidement établis entre l’affaire Sarah Everard et celle de Nicole Smallman et Bibaa Henry. Ces deux jeunes femmes avaient été poignardées alors qu’elles fêtaient leurs anniversaires dans un parc à Londres. La mère des deux sœurs reproche à la police britannique de ne pas avoir pris au sérieux leur disparition et de ne pas avoir mené de recherches suffisamment approfondies. Les corps des deux femmes avaient été retrouvés par leurs amis. “La mère des deux femmes attaquées et tuées dans un parc londonien a accusé la police et le gouvernement de ne pas avoir accordé autant d’importance à cette affaire qu’à celle de Sarah Everard”, précise The Telegraph.

Dans une interview accordée au journal, la mère de Nicole et Bibaa déclarait : “S’il fallait un exemple d’à quel point la situation est devenue toxique : les officiers de police se sont sentis si intouchables, si protégés, qu’ils se sont sentis libres de prendre des photos de femmes noires mortes et de les partager.” La mère britannique reproche effectivement à deux officiers de police d’avoir pris des selfies avec les cadavres de ses filles. Elle attribue ce traitement irrespectueux à la couleur de peau des deux sœurs. “Cela en dit très long sur l’ethos partagé parmi la Metropolitan Police”, conclut-elle.

Sistah Space a défendu la mère de Nicole et Bibaa, Ms Smallman, dans un tweet : “ou étaient l’outrage et la sympathie envers une mère ayant perdu non pas une mais deux filles dans un assasinat ? Qu’avez-vous fait pour faire entendre votre indignation quand la police a pris des photos avec elles, mortes ? Nous avons tous remarqué la différence dans les réactions selon l’ethnie des victimes.”

 

“L’implication de la police et des médias est moindre lorsque les meurtres concernent des femmes noires”

Lepetitjournal.com édition de Londres s’est entretenu avec Rose Lewis, membre de Sistah Space. Celle-ci rappelle que le désintérêt policier, médiatique et politique autour des incidents concernant les femmes noires s’inscrit dans une longue et bien triste histoire de silence : “Des femmes noires comme Cherry Groce, Cynthia Jarret (pendant les années 80), et de Sarah Reid en 2016 viennent rappeler les expériences passées des femmes noires et de la police.” Pour Rose Lewis, malgré que la cause des femmes noires soit de plus en plus évoquée dans la sphère publique et politique, peu d’évolutions seraient concrètement observables : “Plus récemment, la mort de Bibba Henry, Nicole Smallwood et Blessing Olesegun ont montré que l’implication de la police et des médias était bien différente que ce qu’elle a été avec Sarah Everard.

En effet, les membres de l’association Sistah Space dénoncent que les femmes noires sont “habituées” à ce que les meurtres des femmes noires soient passés sous silence parmi les médias, mais aussi à ce qu’ils “ne provoquent aucune démonstration publique d’émotion ou de deuil.” A l’extrême inverse, le meurtre de Sarah Everard a provoqué une vague d’indignation telle que le pays a connu des journées consécutives de manifestations, allant même jusqu’à provoquer des heurts dans certaines villes comme Bristol.

Si les associations saluent le fait que le meurtre de Sarah Everard ait permis de relancer le débat de la sécurité des femmes au Royaume-Uni, elles regrettent cependant que cet engagement et cette émotion soient exclusivement réservés aux femmes blanches. “Comment cela pourrait-il être plus clair : les vies des personnes noires ne comptent PAS”, a publié Sistah Space sur Twitter.

Depuis un mois, les associations croient cependant en l’avenir et espèrent que ce débat rejoindra désormais les débats qui animent le pays depuis la mort de Sarah Everard. “Nous espérons que des discussions auront lieu maintenant que ces problématiques ont été soulevées”, assure Rose Lewis.

 

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Stéphane Germain - Journaliste

Stéphane Germain

Rédactrice en chef associée LPJ Londres. Journaliste passionnée et inlassable curieuse.
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