Édition internationale

Sarah El Haïry : “Protéger l’enfant à l’ère de l’IA est notre défi central”

De passage à Londres, Sarah El Haïry, haute commissaire à l’enfance, a rencontré les autorités britanniques avec un objectif en tête : renforcer la protection des mineurs en ligne. Après les épisodes malencontreux de Grok, ou encore la hausse des prédateurs actifs sur internet, Sarah El Haïry avait pour objectif de discuter de l’intelligence artificielle, de la responsabilité des plateformes, mais surtout de la coopération internationale. Débrief d’un échange stratégique, au cœur des préoccupations de nombreuses familles.

Sarah El Haïry à Londres pour discuter IA et protection de l'enfanceSarah El Haïry à Londres pour discuter IA et protection de l'enfance
Sarah El Haïry s'est rendue à Londres pour discuter de la dangerosité de l'IA, dans le cadre de la protection de l'enfance.
Écrit par Ewan Petris
Publié le 23 janvier 2026, mis à jour le 26 janvier 2026

Lundi 19 janvier 2026, Sarah El Haïry, haute commissaire à l’Enfance et ancienne ministre déléguée chargée de l'Enfance, de la Jeunesse et des Familles, s’est rendue à Londres pour rencontrer Almudena Lara, directrice des politiques de sécurité de l’enfance à l’Ofcom (le régulateur britannique chargé de l’application de l’Online Safety Act.).

 

Alors que l’intelligence artificielle continue de se développer et de se déployer dans beaucoup de foyers, notamment familiaux, les risques aussi se développent, notamment pour les enfants en ligne. La France et le Royaume-Uni cherchent ainsi à harmoniser leurs réponses. Au cœur des échanges : lutte contre les violences sexuelles impliquant des mineurs, responsabilisation des plateformes, encadrement des usages de l’IA générative et retour sur l’efficacité des dispositifs de vérification de l’âge.
 

Le vrai enjeu aujourd’hui, c’est la vitesse. Il faut aller vite et diffuser ces bonnes pratiques maintenant, pas dans cinq ans. Chaque mois perdu, ce sont des enfants exposés.

 

Sarah El Haïry : “Nos combats transcendent les frontières”

 

Qu’est-ce que cette coopération entre les deux pays change concrètement pour les enfants ?

 

La France et le Royaume-Uni nous livrent un enseignement clair : dès lors que l’on agit concrètement, la vie des enfants s’améliore véritablement. Quand les plateformes sont obligées de paramétrer la sécurité par défaut, les enfants sont moins exposés à des contenus violents ou sexuels. Quand nous imposons des limites d’âge effectives, les plus jeunes sont moins happés par des réseaux qui n’ont pas été conçus pour eux et quand l’État assume un rapport de force clair avec les grandes plateformes, les parents respirent un peu mieux. Le vrai enjeu aujourd’hui, c’est la vitesse. Il faut aller vite et diffuser ces bonnes pratiques maintenant, pas dans cinq ans. Chaque mois perdu, ce sont des enfants exposés.

 

Pour rappel, l’IA Grok, conçue par xAI et intégrée au réseau social X, a été impliquée dans un scandale après avoir été détournée pour générer des images explicites non consenties, y compris de mineurs, déclenchant enquêtes et réactions de plusieurs autorités européennes.

 

À ce titre, l’affaire Grok sur X a été un désastre : qu’est-ce que cela dit aux enfants et aux adolescents ?

 

Ce que l’affaire Grok raconte à un enfant ou à un adolescent est extrêmement grave :
“Ton image peut être détournée. Ton corps peut être exposé et ce n’est pas ta faute.” Quand une intelligence artificielle permet de “déshabiller” virtuellement des enfants, nous ne sommes plus dans un débat technologique abstrait. Nous sommes face à une atteinte directe à l’intimité, à la dignité et à la construction psychologique des jeunes.

 

La réponse doit être très claire :

  • Ces outils doivent être empêchés à la source.
  • Les preuves doivent être conservées.
  • Les auteurs doivent être poursuivis, y compris au-delà des frontières.

 

J’insiste là-dessus : les moyens doivent suivre. Protéger les enfants à l’ère de l’IA est le défi central de cette révolution technologique. La question n’est pas de savoir  “combien ça coûte”, mais plutôt combien coûte l’inaction pour une génération entière.

 

Sarah El Haïry londres

 

Plus de 750.000 prédateurs actifs chaque jour : qu’est-ce que cela signifie pour un enfant en ligne ?

 

Cela signifie une chose très concrète : quelque part, chaque jour, quelqu’un peut essayer de parler, de manipuler, d’isoler un enfant, qui ne connaît pas les frontières numériques. Il ne sait pas si la personne est à Paris, Londres ou à l’autre bout du monde.

 

Notre réponse doit donc être à la hauteur de cette vulnérabilité : des outils de détection précoce, des signalements simples et une coopération immédiate entre pays. Mais il faut aussi changer de regard. La protection de l’enfance n’est pas une charge : c’est un investissement dans la sécurité émotionnelle, éducative et sociale des enfants. Cela suppose des financements innovants, partagés et surtout orientés vers des résultats concrets.

 

Qu’est-ce qui vous a marqué dans l’approche de l’enfance britannique ?

 

Ce qui m’a frappée ici, au Royaume-Uni, c’est le pragmatisme. Nous partons des usages réels des enfants et des adolescents. Nous nous demandons très concrètement : à quel moment un enfant bascule-t-il vers des contenus nocifs ? Est-ce quand un adolescent se retrouve seul face à une messagerie ? Ou lorsque l’algorithme pousse-t-il trop loin ? 

Cette approche est à partager entre pays. Un cadre commun est d’abord un cadre lisible pour les familles, pour les enseignants et pour les enfants eux-mêmes.

 

Vis-à-vis de l’IA, quels sont les impacts réels pour les élèves ?

 

La question centrale est très simple : est-ce que l’IA aide réellement un élève à mieux apprendre, ou est-ce qu’elle l’en éloigne ? Bien utilisée, l’IA peut aider un élève en difficulté à ne pas décrocher, accompagner un enfant qui ne maîtrise pas encore la langue, redonner confiance à un adolescent.
 

Mais lorsqu’elle est mal encadrée, elle peut aussi accentuer les inégalités, fragiliser la concentration, et remplacer l’effort par la facilité. Ainsi, nous devons bâtir une IA au service des élèves : évaluée sur ses effets réels sur l’apprentissage et le développement cognitif, conçue pour être sûre dès l’origine et totalement transparente.

 

Les enseignants sont-ils sujets à la même problématique ?

 

Le défi est de protéger le lien humain. L’enseignant n’est pas un obstacle à la technologie : il est la condition de sa réussite. L’IA peut les soulager, leur faire gagner du temps, les aider à mieux accompagner chaque élève, mais elle ne doit jamais décider à leur place, ni affaiblir leur autorité pédagogique.
 

Protéger le rôle de l’enseignant revient à protéger l’élève. Cela suppose d’investir dans la formation, l’accompagnement et le temps humain, pas seulement dans des outils. Tous les enfants doivent en bénéficier, pas uniquement les plus favorisés, qu’ils vivent en zone rurale, dans un quartier populaire ou qu’ils soient en situation de handicap.

 

Un conseil simple aux parents français vivant au Royaume-Uni ?

 

Je dirais trois choses très simples : parlez avec vos enfants, sans peur ni jugement, fixez des règles claires, adaptées à leur âge et souvenez-vous que la sécurité numérique ne peut pas reposer uniquement sur les parents.

 

Les enfants ont besoin de parents vigilants, mais aussi de produits numériques pensés pour eux, pas contre eux. Malheureusement, là où il y a des enfants, il y a aussi des prédateurs : dans les jeux vidéo, sur les réseaux sociaux, sur les plateformes de vente, dans la vie réelle comme dans la vie numérique. Notre responsabilité collective est de ne jamais détourner le regard.


 

Commentaires

Votre email ne sera jamais publié sur le site.