Édition internationale

Sarah El Haïry : “Nos combats transcendent les frontières”

Sarah El Haïry connaît bien le Maroc. Et pour cause, elle y a grandi et y a encore des attaches très fortes. De retour au Royaume pour un déplacement essentiel dans la coopération franco-marocaine sur les sujets de l’enfance et de la jeunesse, la ministre nous a accordé un entretien. Réseau AEFE, cyberharcèlement, pédocriminalité ou encore parentalité numérique, autant de sujets qui parlent des deux côtés de la Méditerranée et en particulier aux communautés expatriées : “Mon expérience quotidienne me permet d'observer à quel point la communauté française, y compris celles vivant à l'étranger, s’implique activement dans nos politiques de prévention.”

sarah el haïry, Ministre déléguée chargée de l'Enfance, de la Jeunesse et des Famillessarah el haïry, Ministre déléguée chargée de l'Enfance, de la Jeunesse et des Familles
Naima Ben Yahia, Ministre marocaine de la Solidarité, de l'Insertion Sociale, et de la Famille avec la Ministre déléguée chargée de l'Enfance, de la Jeunesse et des Familles Sarah El Haïry
Écrit par Damien Bouhours
Publié le 31 décembre 2025, mis à jour le 5 janvier 2026

Vous avez grandi au Maroc et vous y avez toujours de la famille. Qu’est-ce que cela vous a fait de revenir dans le Royaume dans le cadre de vos fonctions ministérielles ?

Même si ce n’est pas la première fois, c’est toujours une expérience très particulière et agréable. Revenir dans les lieux de notre enfance éveille en nous de nombreux souvenirs. Par exemple, j'ai eu l'occasion de croiser les parents de mes anciens camarades de classe lors d'une réunion avec des associations, ce qui montre que les liens et les racines restent profondément enchevêtrés.

Personnellement, j'ai grandi au sein du réseau de l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE). J’ai notamment fréquenté le lycée Lyautey à Casablanca. Ce parcours n'est pas anodin. J’ai toujours à cœur de penser à la question de l'adaptation des politiques de jeunesse ainsi qu'à nos politiques de prévention, pour toucher tous les Français, quel que soit l'endroit où ils sont scolarisés dans le monde. Cela nécessite un partenariat solide avec l'AEFE et les communautés françaises à l’étranger, qui sont bien ancrées dans les deux cultures.

 

Sarah El Haïry avec le Cercle amical français de Casablanca
Sarah El Haïry avec le Cercle amical français de Casablanca

 

Comment avez-vous vu l'impact de la communauté expatriée dans ce partenariat franco-marocain ?

Vivre dans un pays, c'est aussi en saisir la culture, l'histoire et les spécificités. Mon expérience quotidienne me permet d'observer à quel point la communauté française, y compris celles vivant à l'étranger, s’implique activement dans nos politiques de prévention.

Entre les binationaux, comme les Franco-Marocains, qui entretiennent un attachement fort aux deux pays, et les Français nés au Maroc, pour qui ce pays représente un lieu de cœur et de vie, sans oublier ceux qui aiment le Maroc, il existe une formidable opportunité de bâtir une coopération renforcée au sein d'une société civile active et organisée.

 

Le réseau de l’AEFE constitue encore aujourd’hui une véritable communauté

 

Qu'est-ce que cet apprentissage par l'enseignement français à l'étranger vous a apporté dans la suite de votre parcours ?

Cet enseignement m’a permis de m’ouvrir sur le monde. Les établissements de l’AEFE accueillent une grande diversité de nationalités et représentent un véritable environnement international. Bien qu'il y ait une majorité de Français et de Marocains, nous croisons souvent des enfants venant d'autres pays et cultures, souvent issus de familles d’expatriés.

L’enseignement est très riche. Je me souviens de plusieurs enseignants, notamment Monsieur Ricard en CM2, qui nous a emmenés à Tikirt, au sud du Maroc, pour visiter un village. Ce voyage m’a profondément marquée, car nous avons créé un ouvrage que nous avons pu présenter au salon du livre de Bordeaux, centré sur des jouets recyclés fabriqués par des enfants vivant dans des conditions précaires dans des zones rurales reculées. Cela m’a montré que les enfants, dans leur diversité, ont des parcours d'apprentissage différents. 

Le réseau de l’AEFE constitue encore aujourd’hui une véritable communauté, même à l'étranger. J'ai eu l'occasion de retrouver des anciens élèves de Lyautey ou de Descartes à Ljubljana et à New York, ce qui est vraiment génial. J'ai d’ailleurs eu l'occasion de discuter avec un enseignant du lycée Lyautey au sujet de la fondation Lyautey et de la façon d’organiser le réseau des anciens élèves. Il est essentiel de dépasser de simples échanges de vœux afin de bâtir cette communauté de destin que le Roi et le président de la République souhaitent.

 

Nous devons challenger et nous demander comment transformer la francophonie en une véritable opportunité

 

Vous regrettez un certain recul de la langue française auprès de la jeunesse marocaine ?

Je le constate mais la question qui se pose est de savoir si nous choisissons de le regretter et de le pleurer, ou si nous devons challenger et nous demander comment transformer la francophonie en une véritable opportunité. 

Aujourd'hui, les jeunes du monde entier se tournent vers l’anglais, ce qui est compréhensible. Apprendre une langue, c'est s’ouvrir des portes pour un meilleur avenir. Nous constatons une hausse de l'apprentissage d’autres langues comme le chinois, le russe ou l’espagnol. Aujourd'hui, avec l'émergence d'une nouvelle offre, incluant l'arrivée d'écoles américaines et espagnoles, nous devons réfléchir à la manière de renforcer notre communauté.

Face à ces défis, je crois plus que jamais qu'il est de notre responsabilité de promouvoir le français comme la langue portée par ses ambassadeurs et ses représentants dans toutes les instances internationales. Personnellement, j'ai eu l'occasion de donner des discours en français, que ce soit durant la présidence de l'Union européenne ou très récemment, à l’UNESCO. La francophonie est une chance, mais c'est aussi un muscle qu'il faut stimuler. Ce n'est pas un acquis.

 

Sarah El Haïry en visite à l'Association Insaf (institution nationale de solidarité avec les femmes en détresse)
Sarah El Haïry en visite à l'association Insaf (institution nationale de solidarité avec les femmes en détresse)

 

Comment souhaitez-vous approfondir la relation franco-marocaine dans le domaine de la petite enfance, de la jeunesse et de l’éducation ? 

Dans le cadre de mon ministère, il est essentiel de protéger les enfants et de lutter contre toutes formes de violence. Nos combats transcendent les frontières. Au Maroc comme en France, des problématiques telles que le harcèlement, le cyberharcèlement en particulier, l'insertion professionnelle et le décrochage scolaire constituent des défis cruciaux qui affectent nos deux pays.

À titre d'exemple, je souhaite souligner le travail que nous avons récemment réalisé pour obtenir justice contre un site basé au Royaume-Uni, vendant des poupées pédocriminelles. Cette situation illustre une réalité préoccupante : la pédocriminalité ne concerne pas uniquement les Français vivant en France, mais aussi ceux à l’étranger.

Parallèlement, le numérique engendre de nouveaux défis tout en offrant de nombreuses opportunités. L'apprentissage des langues, l'accès à la culture et les échanges sociaux en sont quelques illustrations, mais il est important de ne pas négliger les impacts négatifs sur nos sociétés. 

Nous avons également longuement débattu de l'éducation périscolaire au Maroc, notamment concernant les activités sportives, les arts vivants et les initiatives d'apprentissage ludo-éducatif. Le Maroc a, par exemple, massivement investi dans le domaine du gaming. Je trouve cela très intéressant car nous nous engageons à adopter des approches pédagogiques axées sur le jeu, visant à améliorer la gamification de nos politiques de prévention.

Ces échanges et ces visites sont d'une grande richesse, notamment depuis le voyage d'État du président de la République au Maroc, qui a ouvert la voie à une coopération renforcée entre nos deux pays.

 

Table ronde avec des acteurs engagés de la société civile à l’institut français de Casablanca
Table ronde avec des acteurs engagés de la société civile à l’institut français de Casablanca

 

Sentez-vous justement une dynamique différente entre la France et le Maroc depuis le déplacement du président de la République ?

La dynamique s'est véritablement intensifiée. Le Maroc émerge comme un leader africain dans plusieurs secteurs et nous avons observé ces dernières années une forte accélération économique. La France, avec ses entreprises et ses communautés expatriées, veut jouer un rôle dans ce développement. À l'inverse, le Maroc constitue une richesse pour la France. Nous savons qu'il n’y a pas de développement économique durable sans une compréhension culturelle mutuelle.

Nous avons plusieurs sujets importants à aborder. La protection de l'enfance a été au centre de nos discussions, en mettant l'accent sur les enfants en situation de vulnérabilité. Nous avons également évoqué l'aide sociale à l'enfance et la création d'une agence de protection de l'enfance au Maroc, en partenariat avec la ministre des Familles. De plus, nous avons travaillé sur les jeunes sans emploi, ni scolarisés, ni en formation (NEET). Ces initiatives ciblent les jeunes susceptibles de quitter le système scolaire sans diplôme et confrontés à un risque de décrochage. Cette situation nécessite une attention particulière, car ces jeunes auront besoin d'engagement et de propositions adaptées à leur insertion professionnelle dans des secteurs attractifs. Il est urgent de leur offrir des opportunités, car le développement économique durable ne peut exister sans un épanouissement social qui intègre pleinement la jeunesse.

Nous avons également discuté de la participation des jeunes. Au sein du réseau de l'AEFE, la démocratie scolaire est très enrichissante, notamment avec les délégués de classe. Il est important de se demander comment aller plus loin. Comment pouvons-nous améliorer la coopération entre la démocratie scolaire du réseau AEFE et les instances nationales qui organisent des consultations pour les jeunes, qu'ils soient collégiens ou lycéens ? Ce sont des enjeux passionnants à explorer.

Je suis convaincue qu'il est essentiel d’établir un lien affectif avec la jeunesse. Les questions que nous soulevons sont fondamentales, et il est crucial que les jeunes puissent s'exprimer dans les décisions les concernant.

 

Sarah El Haïry avec Najat M'jid
Sarah El Haïry avec Najat M'jid

 

Considérez-vous également des initiatives d'autres pays, comme l’Australie qui a adopté des mesures strictes concernant les réseaux sociaux pour les jeunes ? 

Concernant l'interdiction des réseaux sociaux en Australie, je vais partir à Londres en janvier pour collaborer avec le ministre britannique de l'Éducation. J'ai également eu des échanges avec des responsables au niveau international, notamment Najat M'jid, secrétaire générale adjointe de l'ONU et autre ressortissante marocaine, que j’ai pu rencontrer à Casablanca. 

Les relations internationales sont cruciales, surtout face aux enjeux mondiaux du numérique. La question de la régulation se pose surtout concernant les plateformes chinoises et américaines. Comment garantir que l'Europe et l'Afrique tirent parti des opportunités numériques sans que nos jeunes soient victimes d'une régulation insuffisante ou d'un manque d'éducation numérique ? Les usages évoluent rapidement et il est essentiel d'accompagner les jeunes mais aussi leurs parents en adaptant le contenu et les usages à chaque âge.

 

Ce défi transcende les frontières, car les effets sur le développement des enfants, leur santé et leur esprit critique sont cruciaux. Nous travaillons notamment sur la désinformation dans le domaine de la santé. Malheureusement, le numérique engendre également des problèmes comme la pédocriminalité qui peut affecter les enfants sans distinction de nationalité.

 

Pensez-vous qu'il y a un manque de formation pour les parents ?

Le défi est immense. La parentalité numérique n'a jamais été réellement appréhendée. Chaque parent fait de son mieux, mais le rythme des évolutions technologiques dépasse leur capacité d’adaptation. Récemment, nous avons lancé une campagne de sensibilisation en collaboration avec Google et YouTube, visant à outiller les parents face aux défis numériques, y compris la pornographie.

Nous avons également instauré une vérification d’âge sur certaines plateformes. Il est crucial de donner aux parents les clés pour qu’ils comprennent ces outils. Beaucoup d’entre eux ignorent comment fonctionnent Snapchat ou encore TikTok. Cela peut mener à des situations dangereuses, même dans des espaces apparemment sûrs comme Vinted, où des prédateurs peuvent se cacher. Les enfants n’ont pas la même méfiance que les adultes, c’est pourquoi il est essentiel d'aider les parents à comprendre les usages, les dangers, et comment accompagner leurs enfants pour profiter des aspects bénéfiques du numérique tout en restant attentifs à l'impact sur leur santé physique et mentale.
 

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