Face au retour des conflits de haute intensité et à l’affirmation de nouvelles ambitions impériales, l’Union européenne est confrontée à un choix stratégique majeur : disposer ou non de sa propre capacité industrielle de défense. Dans un rapport d’information rendu au printemps 2025, la sénatrice des Français de l’étranger Hélène Conway-Mouret revient sur les enjeux, les faiblesses et les perspectives de la Base industrielle et technologique de défense européenne (BITDE), pilier encore fragile mais indispensable à la sécurité des citoyens européens.


La BITDE doit prendre en considération des pays hors-UE mais partenaires importants : Royaume-Uni, Norvège et Suisse, Turquie ou Ukraine.
Pour nos lecteurs qui ne savent pas ce qu'est la Base industrielle et technologique de défense européenne (BITDE) pouvez vous l'expliquer ?
La définition de la base industrielle et technologique de défense européenne (BITDE) repose sur deux caractéristiques complémentaires. D'une part, elle désigne l'ensemble des entreprises, infrastructures, savoir-faire et capacités industrielles impliqués dans la conception, la production et le maintien des équipements et technologies de défense à l'échelle de l'Union européenne.
D'autre part, elle repose sur un second critère essentiel : elle est composée d'entreprises dont les sièges sont localisés sur le territoire de l'Union européenne (UE) qui ne sont pas contrôlées par des acteurs extérieurs à celle-ci. Cette définition peut être élargie à certains pays européens non-membres de l'Union, mais partenaires stratégiques majeurs, tels que le Royaume-Uni, la Norvège, la Suisse, la Turquie ou encore l'Ukraine.
Aujourd'hui, la BITDE emploie environ 500.000 personnes en Europe. Elle constitue à la fois un horizon stratégique et une réalité encore inachevée. Elle est encore largement organisée autour de bases industrielles nationales et reste ainsi marquée par des concurrences et des réflexes nationaux persistants. Elle ne forme pas encore un ensemble pleinement intégré, cohérent et harmonisé à l'échelle européenne.
Nous vivons le retour des ambitions impériales : l'Ukraine attaquée par la Russie, Taïwan menacée par la Chine – et le Groënland par les Etats-Unis.

À quoi sert concrètement la BITDE pour les citoyens européens ? Sans BITDE, qu'est-ce que l'Europe risque aujourd'hui ?
Nous sommes définitivement sortis de la période des « dividendes de la paix » et vivons le retour des ambitions impériales : l'Ukraine est attaquée par la Russie, Taïwan est menacée par la Chine, et même le Groenland fait l'objet de convoitises stratégiques de la part des États-Unis. L'Europe est un espace politique structuré à la fois par l'Union européenne et l'OTAN, dont les États-Unis se détachent. Dans ce contexte, et afin de contrer les ambitions impérialistes, il lui est nécessaire d'atteindre une certaine autonomie stratégique. Sans la capacité de concevoir, de produire et de maîtriser nos propres équipements militaires, nous nous contraignons à une dépendance à la fois matérielle et politique, qui peut conduire à la contrainte, au chantage, voire à une forme de vassalisation.
L'effort de défense engagé par les États européens constitue un investissement de long terme dans notre sécurité collective, notre souveraineté et notre résilience économique. La défense est aussi une politique d'aménagement du territoire au sens le plus concret du terme : elle soutient l'emploi, la formation, les infrastructures, l'ancrage industriel et les services publics.

Lancée au printemps 2025, la mission d'information sur la base industrielle et technologique de défense européenne (BITDE) rend son rapport. Qu'y retenir surtout ?
Dans le cadre de cette mission d'information parlementaire, nous avons conduit un travail approfondi, fondé sur de nombreuses auditions et sur des déplacements dans plusieurs capitales et centres décisionnels européens — Bruxelles, Berlin, Munich, Tallinn, Varsovie, Londres et Rome. Ces échanges avec l'ensemble de nos interlocuteurs — institutions européennes, OTAN, homologues parlementaires, gouvernements et acteurs industriels — ont permis de confronter les analyses, de mieux cerner les attentes et les besoins, et de dégager des orientations claires pour répondre aux défis stratégiques auxquels l'Europe est confrontée.
Un constat majeur se dégage de ces travaux : malgré des approches nationales parfois différentes, une volonté politique réelle de coopérer et de progresser collectivement existe désormais. À partir de ce socle commun, le rapport met en évidence plusieurs priorités structurantes. Il affirme d'abord que l'effort de défense doit être pleinement assumé comme un investissement stratégique, indispensable à la sécurité du continent, mais aussi à la croissance et à la réindustrialisation de l'Europe. Il appelle ensuite à dépasser les fragmentations nationales afin de construire une base industrielle européenne plus intégrée et plus cohérente, en l'ouvrant de manière pragmatique aux partenaires clés, au premier rang desquels figure le Royaume-Uni.
Le rapport insiste également sur la nécessité de renforcer les coopérations capacitaires, d'améliorer l'interopérabilité des forces et de favoriser une convergence accrue des besoins opérationnels européens. Il plaide, en parallèle, pour une accélération des grands programmes communs et pour un investissement collectif renforcé dans les technologies d'avenir et de rupture. Enfin, il invite l'Union européenne à assumer pleinement son rôle, en adaptant son cadre réglementaire au marché européen de la défense, en augmentant les financements dédiés, en favorisant la standardisation des équipements et en instaurant une véritable préférence européenne.
La sécurité européenne ne peut être pensée de manière fragmentée
Votre rapport appelle à une clarification des choix européens. Aujourd'hui, avec les menaces et les tensions géopolitiques, faut-il éviter une Europe de la défense à plusieurs vitesses ?
La question qui se pose aujourd'hui est celle de la défense du continent dans son ensemble. Face à un environnement stratégique dégradé, quels que soient leur taille ou leur poids militaire, les États européens se trouvent à un moment décisif qui appelle un surcroît de solidarité et de responsabilité partagée. La sécurité européenne ne peut être pensée de manière fragmentée : elle repose sur une logique collective, fondée sur l'engagement et la confiance mutuelle.
Si la défense nationale demeure une compétence des États membres, l'Union européenne dispose néanmoins d'un rôle déterminant à jouer comme catalyseur. Elle peut faciliter les coopérations, lever les obstacles réglementaires et soutenir les projets communs les plus structurants.
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