Vendredi 22 octobre 2021
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Sonia Menouer-Mahmood lance Green Ancestors, les vêtements pour enfants upcyclés

Par Stéphane Germain | Publié le 10/08/2021 à 17:01 | Mis à jour le 11/08/2021 à 11:54
Sonia et un ensemble jupe/chemises brodé de fleurs

Propos recueillis par Luther Beaumont.

 

Green Ancestors ne sort pas de nulle part” assure Sonia Menouer-Mahmood. “Je pense que j’étais au CE2, on me demandait d’écrire le métier de mes rêves et je me rappelle avoir mis “styliste”. Ça a toujours été ma passion. Ma mère était couturière, je pense que j’avais six ans la première fois que j’ai tenu une aiguille. Étant issue d’une famille d’immigrés en France, j’ai voulu suivre cet idéal, persistant souvent dans la tête des parents d’immigrés, l’idéal de carrière est quelque chose d’assez sérieux et formel qui permet de dire “moi aussi, j’ai réussi”. Mais finalement, ça n'était pas moi.

 

Non, ça n’était définitivement pas elle. Après une licence de langues étrangères et un master en business management qui l'amènent jusqu’à Londres, Sonia Menouer-Mahmood atterrit finalement à l’Ambassade de France où elle effectue son stage, et finit par la suite en tant que chargée de recherche en capital d’investissement pour une grande entreprise américaine. Jusqu’ici, tout va bien.

 

Cette tuniso-algérienne s'établit dans la capitale britannique où elle donne naissance à deux enfants avec son mari, rencontré sur place lors de sa première année d'étude universitaire en Angleterre. Une vie heureuse dans le pays qui l’avait accueillie pour la première fois pendant sa vingtaine, à Lancaster, où elle tentait de rattraper son niveau d’anglais dans la campagne anglaise. Ironie de la vie, Sonia peine à retrouver son français lors de notre rencontre. Les bégaiements du début semblent bien loin, vaincus il y a des années déjà, laissant place à un (fr)anglais impeccable.

 

Une salopette brodée Green Ancestors

 

En février 2021, essorée entre travail, confinement, école à la maison, vie de femme et de maman, son entreprise lui propose de mettre un terme à son contrat. Une bouée dans l’océan pour l’entrepreneuse en devenir, qui y voit l’occasion rêvée de reprendre son souffle et, soyons fous, de suivre enfin ses rêves. Elle parvient à lâcher prise quant à des idéaux carriéristes pour s’accomplir pleinement dans ce qui a toujours été sa passion première : le stylisme.

Alors naquit Green Ancestors, qui habille désormais les enfants partout dans le monde depuis le site internet Etsy qui héberge dès maintenant la première collection de Sonia Menouer-Mahmood. Seule avec sa machine à coudre et son aiguille, elle habille les enfants, les pare de joyeux rêves, nourrit leurs imaginations fertiles, leur transmet des valeurs fondamentales que sont l’écologie, la joie de vivre et le partage. Mais Green Ancestors n’est pas juste de la seconde main : Sonia découd des vêtements pour les rendre de nouveau matière, avant de leur penser une vie nouvelle. Une jupe oubliée redevient alors un morceau de tissu, matière brute vivante, canvas blanc qu’elle métamorphose selon ses influences entre la liberté de Londres, la sophistication de la France, la symétrie de l’Algérie et de la Tunisie. Rencontre avec une tisseuse de ponts entre le passé et l’avenir.

Comment s’est lancée votre marque ?

C’est arrivé très naturellement. Pendant le lockdown, je me suis beaucoup remise à la couture, grâce à laquelle je gère le stress. Ce que je faisais, c’est que je créais les vêtements pour mes propres enfants de deux et cinq ans, des vêtements qui collent à leurs personnalités et leur imagination. Tout était déjà set up, j’avais déjà ma machine à coudre, les endroits où je vais dénicher les matériaux… C’est à partir de mai que je me suis lancée. Je me suis demandée alors comment faire la différence, et c’est là que l’écologie s’est tout naturellement placée au cœur de Green Ancestors.

Comment envisagez-vous votre marque “green” ?

Le fait d’être une petite entreprise, c’est d’office beaucoup plus sustainable que des grandes marques, mais je voulais aller encore plus loin. Je me demandais : comment rendre toute la procédure écologique des étapes de fabrication à la production ? Alors, je me suis rappelée que, quand j’étais jeune, j’allais dans les fripes ou dans les vide-greniers, parce que ma mère a toujours eu une idée très marquée de ce qu’était la couture, les matériaux, l’éthique… Quand on allait dans les fripes, la qualité des tissus était formidable. Je suis revenue à cette genèse.

Green Ancestors, ce n’est pas que de l'upcycling : je redécoupe la matière pour la transformer et lui redonner vie. Le vêtement redevient un tissu, une base. La majorité de la collection est un redesign intégral. C’est du hardcore green (green plus radical). J’essaie d’aller au-delà du greenwashing et des petits efforts, et de normaliser la green fashion pour les générations futures qui, je le vois, ont des éthiques de plus en plus marquées.

 

Un zoom sur un tissu brodé

 

Pourquoi avoir choisi de ne confectionner que des vêtements pour enfants ?

La réponse naturelle pourrait venir de mes propres enfants, mais ça vient de plus loin encore. Pour moi, la couture a toujours été une manière de s’exprimer. Je trouve ça plus fun et intéressant du côté design et de la réalisation que les vêtements pour adultes. Je trouve que les enfants arrivent toujours à trouver l’extraordinaire dans l’ordinaire. Je demande souvent l’avis de ma fille de cinq ans, qui se raconte des histoires incroyables et complexes à partir des motifs que je propose dans mes collections.

En tant qu’adultes, on a perdu cette imagination si vive qu’ont les enfants. Ils peuvent utiliser les vêtements pour essayer d’être une autre personne, créer des aventures… Aussi, on dit toujours à nos enfants qu’ils sont uniques, qu’ils doivent avoir confiance en eux, etc, mais ils sont tous habillés pareil ! On ne leur donne pas suffisamment les moyens de développer leur propre authenticité. Alors, en tant que personne qui fait du design, si je parviens à créer des émotions et à permettre à des enfants d’exprimer leurs personnalités, j’ai tout gagné.

Que se cache-t’il derrière une pièce Green Ancestors ?

Je travaille énormément à la machine à coudre mais aussi directement à la main. Tous les motifs que je rajoute, par exemple, sont faits main. Aussi, les étiquettes sont ajoutées à la main. Je récupère mes matériaux dans les fripes et dans les vide-greniers. Je vais par exemple aller faire le tour de Camden, je guette les vide-greniers. Je ne suis pas attachée à un endroit en particulier parce que je cherche avant tout la qualité.

Dans la seconde-main, on trouve de tout et on fait assez rapidement le tour. Quand j’ai un moment de libre, je vais faire le tour des fripes. J’achète parfois sur des sites, mais c’est trop aléatoire parce que j’aime pouvoir toucher les matières avant de décider de travailler avec. Pour confectionner une pièce, le temps que j’y passe reste assez variable. Entre le sourcing, le design et la conception finale, selon le vêtement, ça peut me prendre une à deux semaines pour une seule création.

Chaque pièce en stock est-elle réellement unique ?

Tout ce qui est dans le shop, c’est ce que j’ai en stock. Mais j’insiste sur le fait qu’ici, “stock” implique une pièce par design. Chaque pièce est bel et bien unique. J’ai déjà eu quelques commandes où on me demandait de recréer une pièce parce qu’il y avait un souci avec la taille. Dans ce cas, j’essaie de me rapprocher le plus possible de la pièce originale en chinant des tissus avec des motifs presque similaires. Mais le produit fini garde le charme de la petite différence qui fait que chaque pièce n’est jamais sensiblement la même.

 

Zoom sur le col d'un pull brodé

 

Vous mentionnez sur votre site des influences très cosmopolites, quelles sont-elles et comment façonnent-elles vos créations ?

Française parce que je suis née en France. Quand je parle du fait que ma mère faisait de la couture, c’était une couture extrêmement traditionnelle, très sophistiquée, avec de belles matières bien coupées à la française. C’est ce que j’entend par french influence. Nord-africaine parce que je suis tuniso-algérienne, et chaque été de ma jeunesse, j’allais dans ces pays où je retrouvais la mer, la famille, la nourriture… Mais surtout, chaque été, il y avait un mariage. Et je me souviens que je regardais les invités pendant des heures.

En regardant ma collection, l’inspiration nord-africaine n’est pas forcément flagrante, mais ça va au-delà de l’évidence. “It’s how the brain works” dans le sens où, depuis que je suis petite, je dessine énormément et quand je dessinais les design de Green Ancestors, j'avais constamment le besoin de créer des symétries et des parallèles. J’ai alors réalisé que ça venait du fait que dans les vêtements d’Afrique du nord, on retrouve le parallel design : à chaque fois qu’on crée un vêtement ou même un tapis, il y a ce concept de répétition, d’effet miroir.

Au-delà de l’obvious, ce sont mes influences passées qui guident ma main constamment. Je tiens ça d’avoir été enfant d’immigrée, chose qu’on a beaucoup de mal à se représenter en dehors de l’évidence comme les djellaba ou les paillettes. Ici, c’est la répétition d’expériences visuelles qui m’a marquée toute mon enfance et qui apparaît en filigrane.

Pourquoi avoir établi Green Ancestors à Londres ?

Londres, c’est sincèrement le choix que je voulais pour ma marque. Le fait que Green Ancestors ait cette influence british me permet de revendiquer cet esprit libre dans la mode. Je ne me suis jamais sentie aussi libérée stylistiquement qu’à Londres. Ici, ma fille va déguisée à l’école et c’est totalement ok. Les vêtements ici sont vraiment faits pour être ce qu’on a envie d’être. Les vêtements ne sont pas innocents, ils sont toujours portés délibérément, pour dire quelque chose. Je me suis aperçue de ça à la fac ici, en comparaison de la France où tout est plus formel. Les vêtements deviennent un jeu ici. Je crois aussi que la communauté Londonienne est faite sur-mesure pour Green Ancestors, qu’elle en apprécie le concept.

Un projet de boutique ?

Pour le moment, j’aime le concept de boutique en ligne parce que je trouve que ça touche plus de personnes dans davantage de pays. J’ai beaucoup de sollicitations depuis la Turquie, par exemple. Pour les années à venir, je ne prévois donc pas d’ouverture de boutique.

Pensez-vous que la génération future fera de l’écologie la valeur phare de la mode ?

Absolument et sans hésitation. Ma fille de 5 ans me pose des questions sur l’environnement et est très en colère... Les générations suivantes vont tellement nous en vouloir de n’avoir rien fait qu’elles vont faire de l’écologie leur cheval de bataille. Je pense que pour eux, il ne sera plus naturel d’acheter quelque chose de néfaste pour l’environnement. Je suis très impressionnée par les conversations qu’ont déjà la nouvelle génération, qui est bien plus sensible à ce sujet.

 

 

Retrouvez Green Ancestors sur Instagram @greenancestors et sur Etsy ici

 

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Stéphane Germain - Journaliste

Stéphane Germain

Rédactrice en chef associée LPJ Londres. Journaliste passionnée et inlassable curieuse.
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