Édition internationale

Jeroen Cooreman : “Les Belges ressentent encore les effets du Brexit”

Installé à Londres depuis janvier 2025, Jeroen Cooreman, ambassadeur de Belgique au Royaume-Uni observe chaque jour les effets très concrets du Brexit sur les Belges installés outre-Manche. Sécurité internationale, mobilité des jeunes et relations parfois complexes entre Londres et Bruxelles, l’ambassadeur belge nous ouvre les portes d’un poste stratégique au cœur de Londres.

M.Jeroen Cooreman  Belgium Foreign AffairsM.Jeroen Cooreman  Belgium Foreign Affairs
M.Jeroen Cooreman / ambassadeur de Belgique au Royaume-Uni - Crédit : Belgium Foreign Affairs
Écrit par Ewan Petris
Publié le 7 mai 2026, mis à jour le 10 mai 2026

“Pour les Belges, après le Brexit, tout est devenu plus compliqué.” C’est le constat dressé par Jeroen Cooreman, ambassadeur de Belgique au Royaume-Uni. À la tête d’une ambassade qui accompagne plus de 60 000 Belges installés outre-Manche, le diplomate revient sur les conséquences très concrètes du Brexit, les nouveaux enjeux entre Londres et Bruxelles et les missions d’une représentation belge au cœur d’une capitale diplomatique mondiale.

 

Pouvez-vous revenir sur votre parcours diplomatique ?

 

Je suis à Londres depuis un an et quatre mois maintenant. J’ai pris mon poste le 6 janvier 2025 et cela fait près de 29 ans que je suis diplomate belge. J’ai commencé en 1997 et j’ai été en poste dans plusieurs capitales, notamment à Kinshasa, alors que j’étais encore en formation, puis à Tokyo. J’ai ensuite travaillé au cabinet du ministre des Affaires étrangères de l’époque, Louis Michel. En 2003, j’ai ouvert le poste diplomatique belge à Kaboul, en Afghanistan. L’ambassadeur était basé à Islamabad, au Pakistan, et nous avions un bureau où j’étais seul, à Kaboul. C’était une période où des militaires belges participaient à l’International Security Assistance Force.

 

Après cela, je suis parti quatre ans à Bangkok, puis à Washington comme conseiller politique. Je suis ensuite revenu à Bruxelles comme conseiller diplomatique auprès d’Alexander De Croo, alors vice-Premier ministre et devenu depuis Premier ministre. En 2014, je suis devenu ambassadeur en Colombie, avec compétence également sur le Venezuela, avant de rejoindre New York en 2017, comme ambassadeur et représentant permanent adjoint auprès des Nations unies. La Belgique siégeait alors au Conseil de sécurité en tant que membre non permanent en 2019-2020. Après New York, je suis retourné à Bruxelles comme directeur général des affaires bilatérales, un poste qui couvrait toutes les relations politiques et économiques de la Belgique avec le reste du monde, ainsi que la supervision des ambassadeurs belges. 

 

Le parcours diplomatique de Jeroen Cooreman : 

1997 : entrée dans la diplomatie belge
Kinshasa puis Tokyo
Cabinet de Louis Michel
Ouverture du poste diplomatique belge à Kaboul en 2003
Bangkok puis Washington
Conseiller diplomatique d’Alexander De Croo
Ambassadeur en Colombie et au Venezuela
Représentant permanent adjoint à l’ONU à New York
Direction générale des affaires bilatérales à Bruxelles
Ambassadeur à Londres depuis janvier 2025

 

Depuis le Brexit, comment les relations entre la Belgique et le Royaume-Uni ont-elles évolué ?

 

Le Brexit a certainement compliqué les choses. Directement après le Brexit, ce n’était pas évident, parce qu’il y avait beaucoup d’émotions, beaucoup de lignes rouges politiques et beaucoup de choses qui n’étaient plus possibles. Aujourd’hui, nous voyons quand même que depuis quelques années et surtout depuis le gouvernement de Keir Starmer, il y a une claire volonté de réengager davantage avec l’Union européenne.

 

Le gouvernement britannique proche d’un rapprochement avec l’Union européenne

 

Je pense aussi que les Britanniques voient que c’est dans leur intérêt et dans l’intérêt de l’Union européenne. Les Britanniques restent européens, même s’ils ne sont plus dans l’Union. Nous pensons que dans l’intérêt des deux parties il faut avoir des relations étroites, notamment au niveau commercial, politique et militaire. On voit donc une réelle volonté de faire avancer les choses.

 

Depuis le Brexit, tout est devenu plus difficile sur place

 

Concrètement, quelles difficultés le Brexit a-t-il créées, notamment pour les Belges du Royaume-Uni ?

 

Les flux commerciaux se sont d’abord fortement complexifiés, notamment pour les produits frais, alimentaires, les fleurs ou les plantes, en l’absence d’accord sanitaire et phytosanitaire.

 

Pour les Britanniques, le marché européen représente encore environ 40 % d’exportations. C’est donc un secteur extrêmement important. Mais d’autres éléments, très concrets, ont changé. Avant, nous avions toujours des stagiaires belges qui venaient faire trois mois à l’ambassade. Depuis le Brexit, cette opération est devenue quasiment impossible parce que nous sommes tombés dans le régime migratoire britannique classique, qui est très coûteux et très compliqué. Cela touche aussi les jeunes, les stages, les expériences professionnelles ou les jeunes au pair. Pour les plus jeunes, il faut bien souvent être sponsorisé, prouver qu’on ne peut pas trouver de profil local, et cela coûte facilement plusieurs milliers de livres sterling.

 

L’ambassade belge à Londres en chiffres

67 personnes au total au sein de l’ambassade
32 employés du ministère belge des Affaires étrangères
8 diplomates belges
Environ 60.000 Belges au Royaume-Uni
38.000 inscrits auprès de l’ambassade

 

Que représente aujourd’hui la communauté belge au Royaume-Uni ?

 

Elle est très diverse. Il y a beaucoup de professionnels et d’étudiants. Il y a également pas mal de doubles nationalités. Certains Britanniques ont par ailleurs activé leur nationalité belge juste après le Brexit. Ce que nous constatons surtout est que tout est devenu plus compliqué pour les Belges installés ici.

 

Au niveau des systèmes sociaux, des pensions ou des droits liés aux carrières partagées entre la Belgique et le Royaume-Uni, les démarches sont devenues beaucoup plus complexes. Même voyager est devenu plus difficile avec l’introduction de l’ETA britannique.

 

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Pour certaines personnes ayant deux passeports, les procédures sont devenues plus compliquées. Certains devaient envoyer leurs deux passeports pour obtenir une exemption et ne pouvaient plus voyager pendant plusieurs semaines. Ce sont des choses très concrètes, mais qui affectent réellement le quotidien.

 

Quels sont aujourd’hui les sujets prioritaires entre Londres et Bruxelles ?

 

De notre côté, nous espérons des résultats concrets après les récents sommets entre l’Union européenne et le Royaume-Uni. Il y a plusieurs dossiers importants : le sanitaire et phytosanitaire, la mobilité des jeunes, le couplage des marchés de l’électricité et la coopération énergétique. La question énergétique est particulièrement importante, notamment vis-à-vis des énergies renouvelables.

 

Quels sont les grands dossiers internationaux suivis par l’ambassade belge à Londres ?

 

Une ambassade défend toujours les intérêts de son pays dans un sens très large et Londres n’est pas un poste bilatéral classique. Le Royaume-Uni reste un acteur international majeur : membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, membre du G7, du G20…

 

Nous suivons donc énormément de dossiers internationaux. Il y a évidemment la guerre en Ukraine, la menace russe, les menaces hybrides et ce qui se passe en mer du Nord avec les sous-marins russes. Nous suivons de près les évolutions dans le Golfe et avec l’Iran. Nous travaillons notamment en coopération avec les Britanniques sur les questions liées au détroit d’Ormuz. Nous suivons aussi le Soudan, la région des Grands Lacs, l’Est du Congo ou encore la question chinoise et les enjeux stratégiques liés à Pékin. Finalement, les défis auxquels les Britanniques et les Européens font face sont très similaires.

 

Vous êtes également représentant auprès de l’Organisation maritime internationale ?

 

Effectivement et l’Organisation maritime internationale est la seule organisation de l’ONU basée à Londres. Comme la plupart des ambassadeurs auprès du Royaume-Uni, nous sommes aussi représentants permanents auprès de cette organisation.

 

Elle s’occupe surtout des normes et des règles dans le domaine de la navigation : sécurité maritime, traitement des marins, réglementation technique… Historiquement, c’était une organisation assez technique et peu politique. Mais ces dernières années, elle est devenue plus politique. Par exemple, elle est aujourd’hui impliquée dans les discussions autour du détroit d’Ormuz.

 

Vous occupez également une place importante dans la francophonie à Londres. Est-ce un axe important ?

 

Chaque année, nous faisons des événements autour de la francophonie, comme lors du prix Marguerite Yourcenar.

 

La jeunesse francophone s’invite à l’ambassade belge pour le Prix Yourcenar

 

Nous travaillons aussi avec Wallonie-Bruxelles International pour mettre en avant des artistes francophones belges. Mais Londres reste une ville très particulière. Il y a énormément d’événements, beaucoup de concurrence entre les agendas diplomatiques et culturels.

 

Existe-t-il un équivalent belge de Business France ou de la French Tech ?

 

Il en existe plusieurs mais en Belgique ces compétences sont régionalisées. Nous avons Flanders Investment & Trade côté flamand, Hub.brussels pour Bruxelles et l’AWEX pour la Wallonie. Avec eux, nous organisons énormément d’événements.

 

À la résidence, j’ai au moins deux ou trois événements par semaine. Nous faisons par exemple des rencontres avec des start-ups et des scale-ups belges qui viennent pitcher devant des investisseurs en capital-risque à Londres. Nous organisons aussi des événements sectoriels. L’année dernière, nous avons notamment organisé un grand événement autour des entreprises de défense.

 

Ressentez-vous une solidarité entre ambassadeurs européens et francophones à Londres ?

 

Oui, très clairement. Au niveau des ambassadeurs de l’Union européenne, nous nous voyons chaque semaine. Mais Londres reste une ville immense avec une communauté diplomatique très importante. Nous nous voyons moins souvent que dans des postes plus petits mais il y a énormément de réceptions, d’événements et de contacts réguliers.

La francophonie est peut-être un peu moins structurée ici que dans d’autres pays, simplement parce que Londres est une ville extrêmement dense diplomatiquement.

 

À quoi ressemble une journée type de l’ambassadeur de Belgique à Londres ?

 

Je commence toujours ma journée en lisant au moins trois journaux : un belge et deux britanniques. Ensuite, j’ai chaque matin une réunion avec les principaux diplomates de l’ambassade pour faire le point sur les sujets importants. En ce moment, nous préparons par exemple la participation belge au South by Southwest London.

 

Il s’agit d’un grand festival venu d’Austin, au Texas, consacré au divertissement et aux industries créatives. L’année passée, nous avons organisé une Belgium House l’espace d’une journée avec des séminaires, des activités et une soirée. Nous préparons aussi actuellement la visite du secrétaire général des Affaires étrangères belge à Londres. Et puis il y a les réunions hebdomadaires des ambassadeurs de l’Union européenne, des rencontres avec des chercheurs et des experts. 

 

Comment voyez-vous évoluer la communauté belge à Londres dans les prochaines années ?

 

Je pense qu’elle restera relativement stable, en termes de volumes. Mais j’espère surtout que le rapprochement entre l’Union européenne et le Royaume-Uni permettra à davantage de jeunes de revenir ici, pour des expériences d’études ou de travail. Les Youth Mobility Scheme ou Youth Experience Scheme pourraient être importants. 

 

Mais il y a d’autres sujets à étudier : le coût du NHS, par exemple. Depuis le Brexit, ce type d’expérience est devenu beaucoup plus compliqué, mais nous travaillons tous les jours à un rapprochement.

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