Édition internationale

Vincent Caure : “Aucun citoyen Français du Groenland ne sera jamais abandonné”

Depuis quelques semaines, le président américain, Donald Trump, affirme vouloir prendre possession de manière “complète et totale” du Groenland, aujourd’hui sous souveraineté danoise. Une perspective qui inquiète la communauté internationale, et surtout les Groenlandais eux-mêmes. Vincent Caure, député de la 3ème circonscription des Français établis hors de France, est allé à leur rencontre, l’occasion pour nous de comprendre dans quel état d’esprit se trouvent les quelques Français installés au Groenland, partagés entre inquiétude et protestations : “Il y a de vives préoccupations sur place. On nous a demandé : s’il y avait une agression, une attaque militaire, une invasion, comment cela se passerait ? Est-ce qu’on viendrait nous chercher ?”

Vincent Caure au Groenland au côté de la maire de Nuuk Vincent Caure au Groenland au côté de la maire de Nuuk
Vincent Caure en déplacement au Groenland, ici près de la maire de Nuuk : Avaaraq S. Olsen
Écrit par Ewan Petris
Publié le 27 janvier 2026

“Le Monde ne sera pas en sécurité tant que nous n’aurons pas un contrôle complet et total du Groenland”. Les mots de Donald Trump, dans un message pour la Norvège, ont de quoi inquiéter les Groenlandais, qui jusque-là n’avaient jamais subi de telles menaces. Vincent Caure, député de la 3ème circonscription des Français établis hors de France, est allé à la rencontre de la vingtaine de Français sur place, et eux aussi, sont tout aussi inquiets…

 

Vincent Caure rencontre français sur place
Vincent Caure à la rencontre des Français, sur place.

 

Remettons les évènements dans leur contexte : que se passe-t-il réellement au Groenland  ? 

 

Le Groenland, qui est un territoire sous souveraineté danoise, est menacé par Donald Trump depuis son premier mandat. Il avait déjà exprimé vouloir s'emparer du Groenland. Il l'a refait au début de son second mandat, il y a un an, mais différemment, puisqu’il explique désirer s'en emparer par la force, donc une opération militaire, comme il a peut-être pu faire au Venezuela, ou en achetant, tout simplement, le Groenland.

 

Mais pourquoi Donald Trump s'intéresse-t-il autant au Groenland ? 

Il existe toutefois une différence majeure, qu’il faut rappeler d’emblée : si les États-Unis se sont historiquement construits par l’achat de territoires, la Louisiane, la Floride, l’Alaska, le vendeur était alors volontaire. Ici, ce n’est pas le cas : le Groenland, comme le Danemark, ne souhaite pas ce changement. J’ai rencontré à la fois des autorités groenlandaises et des Français installés sur place, peu nombreux, mais tous préoccupés et inquiets. Ils ne sont pas habitués à une attention médiatique internationale aussi forte, la capitale étant une petite ville de quelques milliers d’habitants.

 

Quel est l’objet initial de votre déplacement ?

 

L'idée du déplacement (effectué dans la semaine du 19 janvier), dans le moment politique et international qu'on vit était à la fois de pouvoir avoir un message de solidarité et d'écoute, vis-à-vis de la vingtaine de Français qui vivent sur place, mais aussi vis-à-vis des autorités groenlandaises et danoises. Nous avons rencontré la maire de Nuuk, donc de la capitale du Groenland, la ministre des Affaires étrangères, qui avait, elle, rencontré Gigi Vance, le vice-président américain. 

Ensuite, il y a là un message de solidarité. Nous avons rencontré les chasseurs alpins, les troupes françaises qui participent actuellement à l'exercice Arctic Endurance

 

L'opération Endurance arctique est une opération militaire menée par le Danemark au Groenland, rejointe par plusieurs pays européens. Elle fait suite par ailleurs aux menaces américaines. 

 

Comme la France a le deuxième contingent de soldats aujourd'hui qui s'entraînent au Groenland, c'était l'occasion de les rencontrer, de leur témoigner notre fierté, de les entendre sur comment se déroulait l'exercice, comment ils étaient arrivés ici, et de vraiment réaffirmer ce lien qui est très important entre l'armée et la nation à travers le rôle du député que je suis. 

 

Vous l’avez rappelé, il y a une vingtaine de Français au Groenland. Se sentent-ils accompagnés par les institutions françaises? 

 

Oui, certains m’ont fait part, par mail ou par téléphone, de leurs inquiétudes. Ils se sentent écoutés et considérés. Le président de la République est venu, (il s’agissait d’ailleurs de la première fois qu'un chef d'État français se rendait au Groenland), en présence de la première ministre danoise, Mette Frederiksen. Jean-Noël Barrault est venu, l'ambassadeur s'est rendu sur place… Je pense que c'est la première fois depuis que les députés des Français de l'étranger ont été créés et sont apparus en 2012, qu'un député des Français de l'étranger, a fortiori celui de la troisième circonscription, se rendait sur place.

 

Dans les prochains jours, prochaines semaines, un consulat général doit ouvrir, un consulat général français doit ouvrir à nous, c'était l'une des annonces d'Emmanuel Macron. C'est un message symbolique, c'est un message d'amitié vis-à-vis des Groenlandais et des Danois. Les Canadiens, aujourd'hui, vont faire la même chose.

 

Face aux menaces de Donald Trump, la France ouvre un consulat au Groenland 

Concrètement, quelles sont les craintes des Groenlandais et des Français sur place ? 

 

Leurs questions portent sur : “Qu’est-ce qu’il se passe s'il y avait une attaque ? Comment la France, comment vous et l'ambassade vous occuperiez de nous ?” Il y a un vrai travail de réassurance. Il faut bien expliquer qu'il y a cette forte présence et que, bien sûr, aucun citoyen français ne sera jamais abandonné face aux crises. 

 

Ils se disent néanmoins très fiers du soutien des Européens, notamment celui de la France et du président Emmanuel Macron, dans un front européen uni. Depuis le forum de Davos mercredi 21 janvier, le président américain semble faire marche arrière, tant sur les droits de douane annoncés que sur le recours à la force. La prudence reste de mise, compte tenu de son caractère versatile. Comme je l’ai dit il y a un sentiment de fierté, d'être aux côtés du Danemark et du Groenland en disant “ce qui vous arrive, pourrait un jour nous arriver”, parce que ce que dit Trump sur le Groenland, il aurait pu le dire sur la Martinique ou la Guadeloupe et vous seriez fier et heureux que les Danois soient à votre côté. 

 

Cette situation est d’autant plus difficile à accepter pour les Danois qu’ils ont, proportionnellement à leur population, payé un lourd tribut aux côtés des États-Unis, notamment en Afghanistan. Entendre aujourd’hui le président américain minimiser l’engagement des soldats français, danois ou britanniques est donc particulièrement insupportable. Le message a donc été clair : partout où la menace devient réelle, la France met en place les moyens nécessaires pour protéger et rapatrier ses ressortissants. C’est un message de réassurance, porté à la fois par l’ambassade et par moi-même.

 

Vincent caure au Groenland

 

Pourquoi une telle lutte, en quoi le territoire est-il autant stratégique ? 

 

Le Groenland a toujours été stratégique. Il l'a été notamment pendant la guerre froide, parce qu’il s’agit d’une zone de friction, l'Arctique, entre les deux superpuissances qui étaient la Russie et les Etats-Unis. On l'a un peu oublié parce qu'avec la fin de la guerre froide, l'Arctique a été une région où les tensions se sont abaissées.

 

Avec le réchauffement climatique et l’ouverture progressive des passages du Nord-Est, du Nord-Ouest, et peut-être à terme de la route transpolaire, l’Arctique redevient un espace stratégique majeur. Les grandes puissances s’y affrontent désormais pour le contrôle des routes maritimes, le passage de navires commerciaux et militaires, et l’exploitation des ressources du sous-sol. Les tensions s’accentuent d’autant plus que le Conseil de l’Arctique, qui jouait jusqu’ici un rôle de stabilisation, est aujourd’hui paralysé : la Russie en est exclue depuis l’invasion de l’Ukraine, et les États-Unis, sous Donald Trump, ont refusé de reconnaître le réchauffement climatique, bloquant son fonctionnement.

 

Cette montée des tensions est déjà visible, avec une présence accrue de bâtiments militaires russes dans la zone, et, à terme, probablement de navires chinois, au vu des investissements croissants de la Chine dans sa marine.

 

Quel rôle la France doit-elle jouer dans ce conflit ? 

 

Le rôle de la France est décisif, à plusieurs égards. D'abord, parce qu'aujourd'hui, nous portons un leadership en Europe. Nous l'avons vu dans les discours qui ont été prononcés à Davos. Il y a celui d'Emmanuel Macron en réponse à celui de Trump, mais aussi celui du président canadien. La France dispose d’une histoire et d’un héritage militaires forts, souvent qualifiés de gaullistes, qui reposent notamment sur une dissuasion nucléaire pleinement souveraine, une armée puissante et des moyens renforcés depuis 2017 grâce à la loi de programmation militaire. Elle possède également une réelle capacité de projection, y compris en Arctique, avec des unités spécialisées comme les chasseurs alpins. La France a donc un rôle à jouer, aux côtés de ses partenaires, notamment danois.

 

Plus largement, les Européens ont une responsabilité collective. S’il y a un point sur lequel je rejoins Donald Trump est que l’Europe doit davantage prendre en main sa propre défense, dans le cadre de l’OTAN, mais aussi en comprenant que le monde est devenu plus dur et qu’il faut savoir se protéger. L’OTAN doit continuer d’exister, malgré les attaques récentes dont elle fait l’objet. Et si, à terme, une présence européenne, avec des soldats français, britanniques ou danois, devait contribuer à la défense du Groenland, cela serait parfaitement légitime.

 

Mission au Groënland, entraînements avec OTAN…L'Europe de la défense en mouvement ?

 

Vincent caure locaux groenland

 

Enfin, comment se positionnent les autorités locales sur place ?

 

La maire de Nuuk nous a marqué par son témoignage. Une manifestation avait eu lieu, la semaine précédente (du 12 au 14 janvier), devant le consulat américain, rassemblant près de la moitié de la population de la ville, ce qui est considérable dans un contexte de grand froid et dans une société peu habituée à manifester. Cela montre une mobilisation extrêmement forte des habitants. Selon elle, si un vote devait avoir lieu sur un éventuel soutien aux propositions américaines, seules 1 à 2 % des personnes y seraient favorables. Paradoxalement, comme en Ukraine, les déclarations et les initiatives de Donald Trump ont renforcé un sentiment d’unité au Groenland et de proximité avec l’Union européenne.

 

Il faut rappeler qu’il s’agit d’un petit territoire, à l’histoire riche, mais sans grandes administrations ni infrastructures diplomatiques. La gestion soudaine de dossiers internationaux lourds, comme les échanges avec l’exécutif américain, leur pèse fortement. De plus, rumeurs et désinformation viennent encore compliquer la situation et bouleverser le quotidien. Les responsables groenlandais nous ont exprimé une aspiration simple : pouvoir continuer à vivre comme auparavant. Ils ne rejettent ni les États-Unis ni l’OTAN, mais demandent que cessent les menaces et les tentatives de déstabilisation.

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