La Nuit des idées du Royaume-Uni s’est ouverte le 5 février, au Ciné Lumière, avec une performance mêlant musique et danse, avant une succession de tables rondes réunissant chercheurs, artistes et responsables publics autour des grands défis contemporains. Depuis 2016, la Nuit des idées est devenue un rendez-vous dans plus de 190 villes, où l’on débat, doute et pense ensemble. À Londres, l’Institut français réunit en 2026 encore chercheurs, artistes, diplomates et citoyens pour “mieux comprendre un monde qui se fracture”.


Devenue un rendez-vous annuel à Londres, la Nuit des idées ouvre cette dixième édition britannique sous le signe de la discussion collective. Pour lancer cette dixième édition, Hélène Duchêne, ambassadrice de France au Royaume-Uni, choisit de rappeler l’essence même de l’événement : la discussion collective. “Cette soirée est un moment rare, où l’on s’arrête pour regarder en face les divisions du monde”, souligne-t-elle, évoquant des démocraties mises à l’épreuve et une Europe confrontée à une nouvelle frontière stratégique, à défendre “par le droit autant que par la force”.
Dans ce contexte de tensions géopolitiques, la relation franco-britannique apparaît, selon elle, plus essentielle que jamais : un espace de circulation des idées, sans solutions toutes faites mais avec, promet-elle, “des clés pour penser autrement”. Ce message repris par Anissia Morel, directrice de l’Institut français du Royaume-Uni, nous rappelle que depuis neuf ans, la Nuit des idées est un testament de la libre circulation intellectuelle entre les deux rives de la Manche. “Ces conversations sont un privilège et un travail collectif”, insiste-t-elle, saluant les équipes qui rendent l’événement possible.

Quand la danse dit ce que les mots ne peuvent plus exprimer
Puis le silence se fait. Alice Renavand, ancienne danseuse étoile de l’Opéra de Paris (2013-2022), entre en scène. Le piano de Karol Beffa improvise, son corps répond. Quelques minutes plus tard, Benoît Swan Pouffer, directeur artistique de Rambert et figure du monde de la danse, l’affirme sans détour : “La danse n’est pas juste un mouvement. C’est un langage. Là où les mots échouent, elle devient forme.”
Il revient, à ce titre, sur sa conception de la danse : “On n’a pas besoin de parler la même langue pour ressentir”, confie-t-il, évoquant une discipline qui construit la résilience, le sentiment d’appartenance, et parfois même des vies entières. Plus tard, dans une conversation menée par Sanjoy Roy, Alice Renavand revient avec franchise sur ce qui a fait d’elle, la danseuse qu’elle est : la hiérarchie, la pression des corps normés, la souffrance silencieuse : “Quand j’ai commencé à travailler avec des chorégraphes contemporains, j’ai compris que ma différence était une force. Aujourd’hui, j’en suis fière.” Benoît Swan Pouffer renchérit : diversité des corps, des parcours, des sensibilités. Aujourd’hui à la Rambert Dance Company, il a fait le choix de danseurs singuliers, solistes mais solidaires : “Ouvrir l’accès à l’art, c’est ouvrir des portes. Créer des espaces où chacun se sent vu.”

L’Europe face à la guerre permanente : le front baltique comme révélateur
Quelques minutes plus tard, un autre panel se met en place, celui consacré à la frontière baltique, qui fait basculer la soirée dans une gravité assumée : “La Russie est entrée dans une logique de guerre permanente”, lance Marie Mendras, politologue et enseignante à Sciences Po Paris. Elle veut rappeler que le conflit ne se limite pas aux lignes de front ukrainiennes. “Bombardements, destructions d’infrastructures, famines organisées : il s’agit de détruire une société.”
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Face à ce constat, Ian Bond, directeur adjoint du Centre for European Reform, ne mâche pas ses mots : “Ne pas agir aujourd’hui est plus dangereux que le risque de s’engager.” Selon lui, Moscou est prêt à user de méthodes violentes pour tester la solidité européenne, tandis que l’OTAN demeure ”bien plus forte qu’on ne le croit”, malgré les incertitudes politiques américaines… La bataille est aussi narrative, insiste Elena Volochine, grand reporter, vidéaste et réalisatrice franco-russe, qui décrit une Russie construisant un récit historique destiné à légitimer la conquête : “Ils réécrivent l’histoire pour justifier l’injustifiable”. Reste alors la question la plus délicate : comment sortir de la guerre ? Pour Marie Mendras, “un cessez-le-feu n’a de sens que sous des conditions extrêmement précises et sous contrôle international”. Le front baltique agit donc comme un révélateur brutal : l’Europe n’est plus face à une hypothèse de conflit, mais plutôt à une réalité stratégique durable et le temps de l’ambiguïté est désormais compté.
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Fin de vie, masculinités, Gen Z, IA : discussions d’un monde en tension
Dans les autres salles de l’Institut français, les débats se succèdent. La question de la fin de vie est abordée sous l’angle de la dignité, entre liberté individuelle, responsabilité médicale et cadre juridique. Un autre panel s’attache plutôt aux masculinités contemporaines, interrogées dans leurs tensions entre fragilité et domination, intimité et performance, à l’heure des recompositions sociales et culturelles.
Dans un autre grand panel, la génération Z est également passée au crible, avec Marie Boëton (La Croix L’Hebdo), Rosie Campbell (King’s College London), Roberto Foa (professeur à l’ université de Cambridge) et Cole Stangler, journaliste franco-américain. Les échanges mettent en lumière une jeunesse profondément divisée, marquée par la polarisation politique, l’abstention croissante et une défiance accrue à l’égard des institutions.
Dans le même temps, Jonas Erin, Inspecteur général de l'éducation, des sports et de la recherche pour le ministère français de l’Éducation nationale, Rebecca Eynon (Université d’Oxford) et Jasmine Sekou (éducatrice Stemettes) interrogent la place de l’intelligence artificielle à l’école. Entre promesses pédagogiques, inégalités persistantes et enjeux éthiques, le débat souligne l’ampleur des choix à venir pour les systèmes éducatifs.
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Penser, encore, et finalement danser à l’institut français de Londres
Après plusieurs heures de débats, il est près de 22h30 lorsque la réflexion laisse place à la musique. Dans le foyer de l’Institut français, The DJ Sax mêle beats électro et saxophone en live.
La Nuit des idées ne prétend pas apporter de solutions immédiates aux crises qu’elle met en lumière. Mais, comme l’a rappelé plus tôt l’ambassadrice Hélène Duchêne, elle offre “des clés de compréhension” pour appréhender un monde traversé par les tensions, les fractures et les incertitudes.
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