Lissell Quiroz : une perspective décoloniale du féminisme en Amérique latine

Par Caroline ROHR | Publié le 11/09/2022 à 17:30 | Mis à jour le 13/09/2022 à 14:57
Photo : L’enseignante détient une habilitation à diriger des recherches sur « Pouvoir et colonialité au Pérou (19-20ème siècle) » © Lissell Quiroz
Lissell Quiroz : une perspective décoloniale du féminisme en Amérique latine

 

Avec la sortie de son nouveau livre, Lissell Quiroz, historienne et professeure universitaire, met en exergue le lien entre passé colonial et le rapport des corps féminins comme enjeu de pouvoir.

Mettre au monde. La naissance, enjeu de pouvoirs (Pérou 1820-1920). C’est le fruit du travail de recherches de l’enseignante-chercheuse à CY Paris Cergy Université, Lissell Quiroz, publié cette année. L’occasion de revoir la place des femmes sous le prisme colonial et racial. Sont-elles toutes égales face au système d’oppression patriarcale ? Quel est aujourd’hui le tribut de ce passé colonial ?

 

Péruvienne d’origine et féministe engagée, c’est sous une approche décoloniale que l’historienne Lissell Quiroz appréhende les mécanismes d’assujettissement des femmes en Amérique latine et plus particulièrement dans le monde andin.  Plus qu’une théorie, le féminisme décolonial est un véritable mouvement politique et social. « C’est une perspective qui insiste sur les différents systèmes d’oppression et de domination qui ne sont pas seulement ceux de genre, c’est-à-dire ceux qui divisent les hommes et les femmes, mais aussi ceux qui différencient les femmes entre elles en fonction de leur classe et de leur race », éclaire la professeure-chercheuse.

 

La race précède la classe.
Anibal Quijano, théoricien de la colonialité du pouvoir

Il est donc faux d’avancer que toutes les femmes vivent le même degré de discrimination. « C’est peut-être là la différence avec un féminisme qui voudrait que les femmes soient toutes identiques et subissent les mêmes formes de domination », poursuit l’historienne. La décolonisation se réfère alors « au processus d’indépendance des peuples et des territoires qui ont été soumis à la domination coloniale politique, économique, sociale et culturelle » (Ochy Curiel, Décoloniser le féminisme : une perspective de l’Amérique Latine et des Caraïbes).

 

La lutte féministe doit aussi prendre en compte les besoins spécifiques des femmes appauvries dans les Andes et en Amazonie. Ce n’est pas parce que nous sommes Péruviennes que nous sommes toutes pareilles.
Lissell Quiroz

Longtemps invisibilisé par les causes féministes occidentales, ce mouvement prend aujourd’hui plus de place dans le débat public. Son but : éveiller les consciences et rendre compte des injustices que subissent les femmes racisées ou considérées comme non-blanches. Car si la colonisation a théoriquement pris fin, ses effets délétères sont encore bien ancrés dans les mentalités et dans la réalité.

 

Pérou et héritage colonial : le cas du blanchiment comme stratégie de survie

Mais alors, pourquoi un peuple qui a en aversion son persécuteur cherche-t-il tant à lui ressembler ? Franz Fanon nous donne un élément de réponse. Penseur français noir et martiniquais, il a vécu en Algérie et combattu comme résistant durant la guerre. Dans son livre Peau noire, masque blanc, l’auteur explique que si la première forme de colonisation est physique (présence armée), elle est surtout culturelle.  « Le but de la colonisation c’est avant-tout de travailler les esprits. Là où elle aboutit à son point culminant, c’est lorsque les propres colonisés ont intégré eux-mêmes l’idée qu’ils ne sont pas des humains à part entière », commente Lissell Quiroz.

 

Ils intègrent tellement cela qu’ils sont les premiers à se critiquer. Si quelqu’un porte un poncho, ils vont se juger en disant “Ils sont Cholos ou Serranos”.
Lissell Quiroz

 

Lissell Quiroz : une perspective décoloniale du féminisme en Amérique latine
Fin 19ème. L’expression de « commodity racism » (ou racisme marchand) désigne le fait que les marchandises peuvent aussi faire partie du projet colonial et être vectrices d’idées racistes. © Yaba Blay

 

« Cette distinction mentale nous amène quelque part à développer la haine de soi », constate l’enseignante. Encore au 21ème siècle, se blanchir la peau est une pratique culturelle courante. Preuve que l’idée d’une supériorité de la race blanche est toujours inscrite dans les esprits. Et pour cause : selon l’étude « White Colorism » réalisée en 2015, les femmes noires ou hispaniques sont perçues comme moins intelligentes et compétentes que celles à la peau plus claire par les recruteur.ices, alors qu’elles disposent des mêmes compétences professionnelles.

Ce critère de blancheur s’immisce dans les modèles et canons esthétiques, notamment des milieux médiatiques.  « Dès que des femmes racisées parviennent à intégrer des cercles de pouvoir, la première chose qu’elles vont faire c’est de se blanchir. On le voit à la télévision péruvienne par exemple. Il y a des Cholas mais les présentatrices vedettes sont des femmes plutôt d’origine européenne ou des "blanches métisses". Elles ne parlent pas quechua et ont fait les grandes universités liméniennes. »

 

Le féminisme décolonial insiste sur cette différenciation : les femmes considérées comme celles de l’aristocratie et de la noblesse créole, et les autres, cela se construit dès le 16e siècle.

Même constat en politique : les personnes racisées sont souvent ramenées au fait qu’elles sont incultes et sans savoir-vivre, contrairement aux femmes blanches. « Mariecarmen Alva [présidente du Congrès au Pérou] représente parfaitement ce type de personnes. Elle est considérée comme quelqu’un de très éduqué par sa classe mais aussi par sa race », ajoute la professeure.

 

Lissell Quiroz : une perspective décoloniale du féminisme en Amérique latine
© Arthur H. Goldsmith et al (2007) ; Mona Chalabi/Guardian US (2019)

 

Si aujourd’hui le blanchiment se fait par chirurgie esthétique, au 16ème siècle il était la conséquence des violences sexuelles. « Quelles possibilités ont les femmes racisées à ce moment-là pour s’en sortir ? Attention, ce n’est pas qu’elles veulent elles-mêmes se blanchir mais c’est parce qu’elles ont intégré l’idée qu’être racisé, cholos, ou seranos, c’est mauvais car cela ne donne aucun droit. L’objectif de devenir blanc est une stratégie de survie pour ouvrir des portes à leur descendance ». C’est ainsi que se sont créés les différents niveaux de métissage dans la société coloniale latino-américaine et péruvienne, et qu'on appelle le colorisme, explique l’historienne.

 

Pérou et héritage colonial : le corps des femmes comme objet de domination

L’appropriation du corps des femmes autochtones a été une des premières mesures des groupes de colons (viol, agressions…) « Ensuite, lorsque les femmes européennes sont arrivées, elles ont été considérées, certes comme inférieures aux hommes espagnols, mais supérieures aux femmes comme les Cholas ou les Serranas. Et depuis cette époque, elles sont toujours considérées comme supérieures. Du point de vue colonial, c’est cela qui nous a divisé, nous, les femmes », démontre Lissell Quiroz.

Le point de départ de son œuvre : la domination espagnole et la création de la première maternité hospitalière à Lima, en 1826.  « Tout cela fait partie de mes recherches, y compris sur la maternité. Depuis l’époque coloniale et à partir du 19ème siècle, nous faisons une différence entre les femmes qui peuvent être de bonnes mères et avoir plusieurs enfants, celles qui sont blanches, et les autres, celles des Andes et d’Amazonie. C’est donc ce que j’appelle une perspective décoloniale ». De cette distinction naît à partir des années 90 une politique de contrôle des naissances pour les femmes indigènes et afro-péruviennes.

 

 

Le cas le plus emblématique est sans doute la campagne de stérilisation lancée entre 1996 et 2000 par le président Fujimori. Sous prétexte de combattre la pauvreté, plus de 270 000 de femmes vont être stérilisées, sans consentement éclairé. « Sages-femmes, infirmièr.es et médecins sont venu.es par ordre du gouvernement pour faire signer à des personnes qui ne savaient ni lire ni écrire l’autorisation de pratiquer une opération irréversible, la ligature des trompes ». Aujourd’hui la plupart d’entre elles sont en procédure. Certaines témoignent avoir été prises de force et enfermées dans des centres de santé. D’autres venaient simplement accoucher.

 

Être pauvre n’est pas une justification pour retirer des droits humains notamment celui d’avoir des enfants.

« Tout cela s’est produit uniquement sur des femmes autochtones indigènes. Cela prouve à mon sens que l’on ne traite pas les femmes de la même manière en fonction de leur race. Avec un argument tout à fait fallacieux selon lequel si elles étaient pauvres elles ne pouvaient pas éduquer leurs enfants », dénonce l’enseignante-chercheuse. A partir du 19ème siècle, beaucoup d’expériences gynécologiques vont également être pratiquées sur ces indigènes (césariennes, péridurales, etc.)

« En prenant cette perspective décoloniale, je suis partie de l’idée que puisque les femmes sont considérées différemment selon leur race, leur classe et leur région géographique, il fallait aussi prendre les mères sous ce prisme-là ». Alors pour qui a-t-on créé les maternités ? Comment a-t-on fait pour démocratiser ces techniques ? Pourquoi ce passage de la maison à l’hôpital ? Toutes les réponses sont à retrouver dans son ouvrage !

 

Lissell Quiroz : une perspective décoloniale du féminisme en Amérique latine
Concept développé par Michel Foucault, la biopolitique est une forme de pouvoir qui s’exerce non plus sur les territoires mais sur le corps des individus. © Lissell Quiroz

 

caroline rohr journaliste

Caroline ROHR

Diplômée d'un master en Droit public, je suis passionnée par l'environnement et les problématiques sociétales. Étudiante à l'Ecole de Journalisme de Nice (EDJ), je suis actuellement stagiaire chez Le Petit Journal de Lima.
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