Jeudi 2 décembre 2021
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Indonésie-L’unité dans la diversité : Comprendre son pluralisme ethnique et religieux

Par Cécile Collineau | Publié le 10/10/2021 à 21:30 | Mis à jour le 11/10/2021 à 04:23
Livre de Anda Djoehana, Indonésie - L’unité dans la diversité - Comprendre son pluralisme ethnique et religieux

"L'Indonésie est une création du colonialisme néerlandais”. C’est sur cette affirmation surprenante que débute et conclut Anda Djoehana dans son livre : "Indonésie - L’unité dans la diversité" (qui vient de paraître en août 2021). A l’ère du post-colonialisme, où il convient de rejeter en masse tout héritage de l'oppresseur, on pourrait s’étonner que l’auteur attribue la création du territoire de l’actuelle Indonésie aux Hollandais qui ont dirigé les Indes néerlandaises pendant plus de 300 ans jusqu’en 1945 (ou 1949, selon à qui vous vous adressez).

 

Habilement, méthodiquement, Anda Djoehana nous démontre comment ce jeune état est né, non pas des cendres de l’occupation japonaise (encore que celle-ci y a joué un rôle clef) mais d’un sentiment d’unité qui s’est développé au fur et à mesure de son histoire ; dans un contexte d’échanges commerciaux ou culturels, voire religieux, dans un premier temps puis politique et nationaliste, comme il l’est désormais dans l’Indonésie moderne. Il explique ainsi comment ce sentiment est né face au colonialisme hollandais, qui avait unifié administrativement cette zone géographique, tout en rendant insupportable sa domination, engendrant la naissance d’une conscience nationale.

 

L’auteur met le doigt sur les nombreuses caractéristiques de ce pays en tentant de répondre à la question : qu’est-ce-qui maintient les pièces du puzzle géographique et politique de l’archipel indonésien, a priori si disparates

 

Dans cet ouvrage court mais dense (200 pages) et solidement documenté à partir de sources indonésiennes, néerlandaises, anglophones et francophones, il nous apporte des éléments de réponse basés sur la topographie de l’archipel, les origines et courants migratoires préhistoriques, la linguistique au travers des siècles, mais aussi l’histoire (époques anciennes et classiques suivies de l’ère moderne avec l’arrivée de l’islam d’une part, des Européens de l’autre puis l’indépendance de l’Indonésie), le contexte religieux, les rapports de force entre l’islam et les gouvernements qui se sont succédé (ceux de Soekarno, de Soeharto puis les suivants jusqu’à l’actuel de Joko Widodo).

 

Une singularité à première vue : la mer.

L’auteur ne considère pas du tout la mer comme un obstacle, mais au contraire comme un lien qui relie les populations, à la manière de la Méditerranée chez Fernand Braudel. Il évoque par exemple le royaume du Sriwijaya, qui contrôlait le trafic maritime et commercial de la péninsule malaise, de Sumatra et d’une grande partie de Java entre les 7e et 13e siècle.

 

Autre particularité : la religion, ou plutôt les religions.

Anda Djoehana met en avant l’assurance du pluralisme religieux aujourd’hui, et non pas la domination de l’islam comme des observateurs extérieurs se hâteraient de le penser. En effet, l’Indonésie n’est pas le plus grand pays musulman du monde (comme le souligne l’auteur dans une récente intervention télévisée sur KTO TV le 6 mai 2021 1*). Elle est certes le pays qui comprend le plus grand nombre de musulmans (environ 225 millions de fidèles, presque 90% de la population), mais elle reste profondément un état ouvert à toutes les pratiques religieuses. Confronté aux menaces de l’état islamique comme de nombreux autres pays, le gouvernement indonésien s’efforce de garder la tête froide en travaillant étroitement avec les 2 grandes organisations musulmanes du pays Nahdlatul Ulama et Muhammadiyah : une façon de s’assurer un islam conforme avec les aspirations du pays, et non pas contre elles. Les exemples regorgent d’harmonie entre les religions, que le gouvernement aime mettre en avant. Je citerai juste le plus récent : l’inauguration le 27 août 2021 par le vice-président indonésien Ma’ruf Amin du tunnel de l'amitié entre la grande mosquée Istiqlal de Jakarta (la plus vaste d’Asie du Sud-Est) et la cathédrale Sainte-Marie de l’Assomption, les deux édifices religieux partageant déjà leurs parkings respectifs[ii]. Comme le rappelle Anda Djoehana, “il n’y a aucune référence à l’islam dans la constitution indonésienne”. Mais n’oublions pas toutefois les déchirements religieux violents et meurtriers qui secouent régulièrement l’archipel et menacent cette volonté d’harmonie prônée par le gouvernement.

 

Le bahasa indonesia comme langue nationale.

Comme ce fut le cas pour la France en son temps lorsqu’elle devint un état moderne avec l’imposition du français aux dépens de ses langues régionales comme le breton ou le provençal, un élément unificateur crucial est la langue d’un pays : l'Indonésie n’y échappe pas. Le bahasa indonesia remonte historiquement au malais, lingua franca parlée par les marchands du royaume de Sriwijaya puis de Malacca. En dominant le commerce maritime de l’archipel pendant de nombreux siècles, les Malais ont naturellement imposé leur langue, reprise et diffusée par les marchands arabes, indiens et chinois. Le rôle de l’autre grande référence historique de l'Indonésie est le royaume Majapahit situé dans l’est de Java. Son héritage hindou-bouddhique, dont l’âge d’or remonte au 14e siècle, se retrouve partout dans l’archipel, dans ses monuments historiques évidemment mais également dans ses arts et sa langue nationale, truffée de sanskrit. Les origines hindoues sont omniprésentes dans l'Indonésie moderne : il suffit pour cela d’observer l’emblème national indonésien représentant le garuda, l’oiseau mythique véhicule du dieu Vishnou, et de lire la devise officielle du pays bhinneka tunggal ika (“unité dans la diversité”), tirée d’un poème du 14e siècle en vieux javanais, langue qui contient un grand nombre de mots empruntés au sanskrit. Ou tout simplement aller faire un tour dans un centre commercial huppé de la capitale Jakarta, Grand Indonesia : votre taxi vous attendra-t-il devant le lobby Arjuna, du nom du héros de l’épopée indienne du Mahabharata, ou bien devant le lobby Rama, le prince bien-aimé du Ramayana ? 

 

Les Hollandais n’avaient donc qu'à continuer à utiliser le malais pour administrer leur colonie (le néerlandais restant réservé aux maitres). C’est en 1926, à l'occasion du premier congrès de la jeunesse, que des Indonésiens affirment la nécessité d’une langue commune. Ceci sera confirmé lors du deuxième congrès en 1928 : la langue indonésienne est née. On peut s’en réjouir effectivement puisque la langue crée l'unité du pays. Je prendrai toutefois le parti de regretter la disparition progressive des 700 langues régionales : jusqu'à quand pourront-elles survivre face au bahasa indonesia qui est imposé partout ?

 

La brièveté nécessaire de cet article ne peut rendre justice à l'amplitude des sujets abordés dans ce livre. J’encourage donc quiconque souhaite mieux comprendre par exemple le rôle politique de l'armée, ce qui différencie les deux principales organisations musulmanes du pays, pourquoi les revendications séparatistes de Aceh et de Papouasie occidentale sont si distinctes, ou comment l’affaire Ahok fut plus le terrain d’une guerre idéologique entre les réformistes et les détenteurs d'intérêts bien établis qu’une discorde religieuse à lire ce livre.

 

Quelques ouvrages en français analysent l’Indonésie[iii]. J’avais pour ma part parcouru le très remarquable "carrefour javanais" de Denys Lombard, publié en 1990, dont seuls les plus assidus parviennent à avaler les 650 pages - sans compter les 180 pages de notes richement détaillées - œuvre somme toute très académique. Et comme son nom l’indique, il demeurait focalisé sur Java.  

 

Le plus récent en date, celui d’Anda Djoehana, est une lecture essentielle pour appréhender dans son ensemble ce pays complexe et qui demeure méconnu, bien qu’il soit le 4ème plus grand du monde en termes de population et la 15ème puissance économique mondiale. L'analyse en double point de vue (intérieur par les origines indonésiennes de l'auteur et extérieur par sa nationalité française) alliée à la rigueur et la concision de son écriture en font des atouts hautement appréciables.

 

Indonésie – L'unité dans la diversité

Par Anda Djoehana Wiradikarta

Editions GOPE

 

En Indonésie :

Le livre est disponible à la vente à Bali et par expédition postale pour le reste de l'Indonésie.

Pour tous renseignements : Thierry Vincent WhatsApp + 62 813 5323 5567.

Prix du livre : 315.000 Rp  (frais de transport non compris)

 

En France :

En vente en France au prix de 18 EUR

Pour tous renseignements , contacter les éditions Gope


 

 

 

 

 

[iii] Il y a notamment : Histoire de l’Indonésie de Jean Bruhat (1968), L'Indonésie de Robert Aarsse (1993), L'Indonésie d’Olivier Sevin (1993), Indonésie contemporaine de Rémy Madinier (2016), Indonésie : l'envol mouvementé du Garuda de Jean-Luc Maurer (2021)

Cécile Collineau

Cécile Collineau

Cecile Collineau vit en Asie depuis 25 ans (Japon, Singapour, Indonésie). Elle a été responsable de la sélection des livres français dans une grande librairie japonaise à Singapour pendant 10 ans.
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