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Sophie Gauthier : "La coopération culturelle construit le lien entre nos peuples"

Par Anita Robert | Publié le 15/02/2022 à 18:00 | Mis à jour le 16/02/2022 à 08:16
Sophie Gauthier IFTA

Depuis septembre 2021, Sophie Gauthier est la nouvelle directrice déléguée de l'Institut français de Turquie à Ankara. Lepetitjournal.com Istanbul/Turquie l'a rencontrée, l'occasion de parler des activités et projets culturels dans la capitale turque pour 2022.

À mon retour en France, j’ai eu le mal du pays "turc"

Anita Robert pour lepetitjournal.com Istanbul : Vous êtes venue à Ankara en 2011 comme jeune stagiaire à l'Ambassade de France, et vous voici dix ans plus tard à la tête de l'Institut français d'Ankara. Pensiez-vous y revenir un jour?

Sophie Gauthier : Oui. Si mon arrivée à Ankara en 2011 tient du hasard, mon retour en 2021 était prémédité.

C’était la première fois que je me rendais en Turquie en 2011 et ce que j’y ai découvert m’a tout de suite séduite : la langue, que j’ai commencé à apprendre avec des cours du soir ; la culture de l’accueil de la population, qui vous amène à boire des çay sur le seuil des magasins ; le rapport amoureux à la cuisine, qui se décline depuis la rue jusqu’au meyhane en passant par la table familiale avec les délicieux plats de légumes ; la chanson pop-rock des années 1960-70 et les sons du ney et du saz de la musique traditionnelle ; les paysages inédits (j’ai une affection particulière pour la steppe anatolienne) ; et l’histoire du pays, bien sûr.

Je dis souvent que la Turquie m’a menée au ministère des Affaires étrangères plutôt que l’inverse. C’est parce qu’à mon retour en France, j’ai eu le mal du pays "turc" que j’ai cherché les moyens d’y revenir. J’ai trouvé le "prétexte" de la préparation du concours des affaires étrangères pour retourner à Istanbul à l’été 2013 pour poursuivre les cours de langue, et c’est avec cette spécialité, sur la langue et la région, que je suis devenue diplomate en 2014.

 

Sophie Gauthier IFTA

 

Revenir à Ankara était un choix, et sur ces fonctions en particulier. La coopération culturelle est un pilier solide de la relation entre nos pays et c’est ce qui construit le lien direct entre nos peuples, notre compréhension mutuelle. Aujourd’hui, plus que jamais, il est important de favoriser l’apprentissage réciproque de nos langues, permettre la découverte de nos cultures littéraires, musicales, plastiques, et faciliter l’échange entre nos artistes.

La ville s’est enrichie de nouveaux lieux culturels dignes d’une capitale

En quoi la ville a-t-elle changé ?

Quand on se promène à Cankaya, Kizilay ou Ulus, le changement ne saute pas aux yeux. J’y retrouve souvent les lieux dans lesquels j’avais mes habitudes.

La physionomie de certains quartiers est toutefois en train de changer (je pense à celui de la citadelle et jusqu’aux alentours de la mosquée Haci Bayram Veli qui font l’objet de politiques actives de réhabilitation). La ville s’est aussi enrichie de nouveaux lieux culturels dignes d’une capitale, du musée Erimtan au musée Evliyagil en passant bien sûr par le CSO (orchestre symphonique présidentiel). Surtout, elle a grandi avec sa population : on le voit avec les immeubles qui ont colonisé les collines en périphérie mais aussi dans le quartier de l’Institut, un quartier résidentiel agrémenté de commerces, qui n’est plus la frontière sud de la ville comme c’était le cas il y a dix ans.

 

Institut français de Turquie Ankara directrice
L'Institut français de Turquie à Ankara 

 

Resituer l’Institut sur la carte et faire revenir notre public

Vous arrivez à un moment difficile, après deux années marquées par une pandémie qui a plombé l'offre culturelle ici. Comment entendez-vous relancer la dynamique de l'Institut ?

Nous sommes en effet dans une période de transition qui est un défi. Un grand nombre de lieux a rouvert mais le virus continue de circuler largement et maintient une forme d’incertitude sur l’avenir. Les voyages des artistes ou conférenciers depuis la France subissent les conséquences des changements de réglementation à l’entrée sur les territoires. Le public a besoin de retrouver des pratiques culturelles conviviales, mais a en même temps évolué dans ses habitudes et ses pratiques avec l’irruption du numérique.

Il s’agit tout d’abord de resituer l’Institut sur la carte et de faire revenir notre public dans notre lieu avec une série d’événements. Nous avons organisé une nuit de la lecture de textes sur l’amour fin janvier et poursuivons avec un cycle de conférences sur l’archéologie, sur le rôle des femmes sur les enjeux environnementaux. Nous avons notre ciné-club chaque samedi qui présente un film français en langue originale et, un week-end sur deux, sous-titré.

Nous aurons un moment fort avec la francophonie en mars où nous accueillerons une exposition Diplomatie & bande dessinée (voir supra) et une programmation de films francophones, établie en partenariat avec plusieurs ambassades et consulats généraux.

Nous organisons ensuite des événements d’envergure hors les murs. La saison a commencé de manière magistrale avec l’ouverture pour deux mois de l’exposition "En Remontant le temps et les routes de la Soie" de la photographe franco-autrichienne Renate Graf au CerModern (29 janvier – 27 mars). C’est la première fois que nous occupons la salle principale, grandiose, du musée avec, de fait, un travail qui exigeait de l’espace. Je vous invite tous à embarquer pour ce voyage qui nous plonge dans les pérégrinations de la photographe, des années 1990 en Asie centrale jusqu’à aujourd’hui en Anatolie, et nous interpelle sur les conséquences du réchauffement climatique avec des panneaux muraux impressionnants. C’est le fruit d’une collaboration réussie avec l’ambassade d’Autriche et le CerModern.

Enfin, nous restons présents en ligne, qui n’est pas seulement un prolongement de notre action dans le réel mais doit aussi être envisagé comme un lieu de nouvelles expériences culturelles. Nous avons ainsi rouvert, avec Delphine de Vigan début février, la saison des salons littéraires en ligne, qui permettent à l’audience turque de dialoguer avec des auteurs français de renom dont les ouvrages ont été récemment édités et traduits en Turquie. Nous donnons également accès à une série de films francophones dans le cadre de MyFrenchFilmFestival.

Il nous faut convaincre de nouveaux publics

Contrairement aux idées reçues, un rapport du ministère des Affaires étrangères "Feuille de route de l'influence française" paru fin 2021 constate que l'enseignement du français dans le monde a augmenté de 8% entre 2014 et 2018. Qu'en est-il en Turquie?

Le français n’est plus aussi présent qu’auparavant dans les établissements scolaires turcs mais l’offre de cours de l’Institut français continue de séduire la jeunesse turque.

La crise sanitaire nous a donné accès, avec la bascule en ligne, à un nouveau public qui, en raison de contraintes géographiques ou personnelles, ne pouvait se rendre dans nos classes ; c’est une chance. Il nous revient de consolider cette nouvelle offre numérique, commune aux trois antennes de l’Institut français de Turquie, pour continuer d’attirer ce public en ligne.

Dans le même temps, il nous faut redonner envie aux apprenants qui le peuvent de revenir sur nos sites car l’interaction en présentiel est précieuse pour l’apprentissage de la langue et le français se vit aussi dans les instituts, en passant du temps à la médiathèque, au ciné-club, en participant aux débats d’idées ou encore aux vernissages etc.

Enfin, il nous faut convaincre de nouveaux publics de faire le choix du français en dynamisant notre discours et en déployant plus largement notre communication, y compris en ligne. Dans le monde d’aujourd’hui, l’avenir est à ceux qui parlent plusieurs langues, et le français est de ce point de vue un choix stratégique compte tenu des opportunités d’études, professionnelles et personnelles qu’il offre à l’étranger et en Turquie. Venez pousser la porte de l’Institut français et saisir ces opportunités, nos équipes répondront à vos besoins !

Vos enfants peuvent pratiquer le français de manière ludique

L'Institut français d'Ankara a la particularité d'offrir de nombreuses activités pour les enfants. C'est qu'il y a donc une forte demande ?

En effet, nous avons un calendrier d’ateliers à la médiathèque qui remporte un grand succès ! Chaque samedi entre 14h et 16h, vos enfants de 4 à 12 ans peuvent pratiquer le français de manière ludique, que cela soit par une lecture de conte interactive, le chant ou encore des jeux pédagogiques. Ils prolongent ensuite ce moment dans l’espace jeunesse de la médiathèque.

Nous planchons sur un projet de festival de musique européen

Quels sont les grands rendez-vous culturels de l'année 2022 ?

Nous présenterons, de manière coordonnée dans les trois antennes, plusieurs expositions. Tout d’abord, une exposition Diplomatie & bande dessinée à l’occasion de la Francophonie en mars, qui revient sur une vingtaine de grandes dates de la diplomatie internationale et française depuis 1945, en mêlant documents d’archive des affaires étrangères et planches de bande dessinée.

 

exposition institut français Turquie

 

Ensuite, une exposition de l’artiste visuel et performeur Mathieu Forget autour de l’été, qui devrait permettre d’occuper de nouveaux espaces dans nos trois villes et en région.

Nous planchons également, en lien avec nos partenaires du réseau EUNIC et la délégation de l’Union européenne, sur un projet de festival de musique européen qui pourrait avoir lieu fin juin, autour de la date de la fête de la musique à Istanbul et Ankara.

Nous réitèrerons l’expérience réussie du Prix de la traduction de l’Institut français de Turquie, destinée à soutenir la traduction en turc d’ouvrages français contemporains, avec une seconde édition dédiée aux livres de sciences humaines.

Nous favoriserons le débat d’idées en invitant, en partenariat avec l’Institut français des Études anatoliennes sis à Istanbul et en impliquant nos réseaux francophones, des universitaires, chercheurs et activistes français pour évoquer les enjeux géopolitiques, de droit des femmes, et environnementaux.

Nous prévoyons aussi de présenter pour la première fois à Ankara des projets d’artistes numériques français dans le cadre de l’opération Novembre numérique de l’Institut français de Paris en association avec les deux autres antennes de l’IFT.

Et bien sûr, nous participerons aux différents festivals d’envergure dans nos trois villes d’implantation pour la musique, le jazz et les films.

Anita Robert_Lpj Istanbul

Anita Robert

Franco-suisse, basée à Ankara, Anita est heureuse de partager ses découvertes de la Turquie.
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Albane Akyuz

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