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RENCONTRE - Ersin Karabulut publie son premier album de BD en France

Par Lepetitjournal Istanbul | Publié le 19/02/2018 à 19:04 | Mis à jour le 21/02/2018 à 19:45
Photo : Ersin Karabulut est le co-fondateur et rédacteur en chef de l’hebdomadaire satirique turc Uykusuz. ©SP
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Dessinateur turc, co-fondateur et rédacteur en chef de l’hebdomadaire satirique Uykusuz, Ersin Karabulut, 37 ans, publie pour la première fois un album en France : Contes ordinaires d’une société résignée, qui paraîtra demain, chez Fluide Glacial. Il y raconte le quotidien des jeunes de sa génération, au travers de courts récits parfois fantastiques. Lepetitjournal.com d’Istanbul est allé à sa rencontre. 

Demain, vous publierez votre premier album de bande dessinée en France, Contes ordinaires d’une société résignée, chez Fluide Glacial. Que ressentez-vous ? 

C’est un immense honneur. J’ai grandi avec Tintin et Obélix. Je lisais leurs aventures dans des hebdomadaires turcs bon marché, dont la qualité du papier et des couleurs, quand j’y repense, laissait à désirer. Mais à l’époque, je les adorais ainsi et je les aimerai toujours! Comme d’autres dessinateurs turcs, j’ai toujours été influencé par la bande dessinée française et belge. De me retrouver à mon tour sur les étagères de librairies à Paris est un sentiment indescriptible. Je suis aussi très heureux que Fluide Glacial publie l’album d’un artiste turc, afin de montrer que tous les Turcs ne sont pas conservateurs contrairement à ce que l’on perçoit parfois de l’extérieur. 

Comment est née votre passion pour la bande dessinée et la caricature ? 

Je ne saurais pas dire quand j’ai commencé à dessiner. Mon père avait l’habitude de peindre, donc nous avions des pinceaux, des crayons, de la peinture et des feuilles de papier à disposition à la maison. Dessiner n’était pas quelque chose d’extraordinaire pour moi. Je pensais même que c’était quelque chose de tout à fait normal. Pendant longtemps, j’ai pensé que tout le monde autour de moi dessinait. Un jour, à l’école primaire, un camarade de classe m’a complimenté sur mes dessins et j'ai demandé à voir les siens en retour. Il m’a répondu qu’il n’en avait pas et c’est précisément là que j’ai compris que tout le monde ne dessinait pas. Jusque-là, je pensais que lorsque les épiciers du coin fermaient leurs échoppes le soir, c’était seulement pour rentrer dessiner! (rires)

Est-ce à ce moment-là, que vous avez voulu être dessinateur ? 

Non, pendant longtemps, j’étais destiné à devenir ingénieur. Enfant, mon entourage me présentait toujours comme "Ersin, le futur ingénieur". C’était tellement fréquent que c’était devenu évident, et je me posais pas vraiment de questions à propos de cela. Puis soudainement, j’ai réalisé que ce n’était pas ce que je voulais. Je n’aimais pas vraiment les mathématiques, je n’étais pas vraiment manuel ou technique non plus, je préférais m’intéresser aux personnes qui m’entouraient, parler avec elles. Et le "story telling" (en français, raconter une histoire) est venu avec le besoin de m’exprimer. Durant ma puberté, j’avais du mal à communiquer avec les autres, en particulier avec les filles. Elles étaient plus intéressées à parler avec les garçons populaires de l’école, qui jouaient au foot ou au basket. Je me suis alors entraîné devant un miroir, chronomètre en main, à raconter des histoires en trente secondes pour captiver leur attention. Si je n’y arrivais pas en trente secondes, c’était fichu, elles se tourneraient à nouveau vers les garçons populaires! Par la suite, j’ai appliqué cet exercice qui consistait à raconter des histoires de façon drôle et courte, à la bande dessinée. 

Et vous avez publié votre premier dessin très jeune. Racontez-nous... 

A 15 ans, j’ai commencé à me rendre dans les magazines que j’aimais lire. Avec des amis, on leur présentait quelques-uns de nos dessins. Forcément, les magazines ne les aimaient pas, j’étais encore trop jeune. Pourtant, je ne me suis pas découragé et à 16 ans, le magazine Pışmış Kelle (disparu aujourd’hui, ndlr) a publié mon premier dessin. Le magazine était tiré à seulement 4.000 copies par semaine mais quand j’ai vu pour la première fois un inconnu lire mon travail, cela m’a donné de l’énergie pour continuer à dessiner, énergie qui ne m’a plus quitté ensuite. J’étais sûr que je voulais être dessinateur et non ingénieur, comme mes parents l’auraient souhaité. 

bande dessinée ersin karabulut istanbul turquieVous évoquez justement le carcan familial dans votre nouvel album en français Contes ordinaires d’une société résignée. Vous y dressez aussi le portrait d’une génération dépourvue d’illusions. Qu’est-ce qui vous a inspiré ? 

Cet album est une compilation et certaines planches datent d’une dizaine d’années. J’ai toujours en tête certaines situations que les gens perçoivent comme "normales", mais dont je considère qu’elles ne le sont pas. Les êtres humains sont forts, ils peuvent s’habituer à tout mais aussi à n’importe quelle situation, aussi nocive pour eux soit-elle. Parfois, j’essaie de souligner qu’une certaine situation ne s’inscrit pas dans la "normalité" mais qu’au contraire, elle est des plus étranges possibles. Pour cela, j’utilise des métaphores dans un univers réel. Dans un des contes, je dessine par exemple une créature sortant du plafond de la chambre parentale : c’est la métaphore du froid qui s’installe dans un couple marié après plusieurs années. Le fantastique me sert à mieux montrer la réalité. Je suis aussi inspiré d’oeuvres comme le livre 1984 de George Orwell, paru en 1949, qui n’a jamais été autant d’actualité. 

La jeune génération désabusée que vous représentez est-elle celle de la société turque ? 

C’est universel. Cette génération est la même dans d’autres pays. Le monde entier va dans cette direction mais il est clair que la Turquie est un bon exemple de cela en ce moment. Dans le dernier conte, intitulé "Monochrome", les gens et tout ce qui les entoure deviennent gris… Je crois que nous perdons tous nos couleurs mais que nous sommes assez forts pour les retrouver.

Vous avez co-fondé le magazine satirique hebdomadaire Uykusuz, dont vous êtes l’un des trois rédacteurs en chef. Quelle place a la caricature en Turquie aujourd’hui ? 

Uykusuz est toujours le premier hebdomadaire satirique en termes de ventes, mais ces dernières ne sont pas non plus excellentes. Ce n’est pas seulement à cause de la révolution internet, mais aussi dû aux changements dans notre société. Deux grands magazines satiriques turcs (Gırgır et Penguen) ont récemment fermé. Cela devient de plus en plus difficile, mais nous essayons de résister. Certains kiosques à journaux préfèrent ne pas mettre notre magazine sur leurs étals, surtout si le président est dessiné en couverture. Nous recevons régulièrement des menaces et nous sommes parfois poursuivis en justice pour certaines de nos caricatures. Disons que face à une telle crainte générale, pour ne pas dire "pression", on ne peut pas rester indifférent. 

La caricature turque est une vieille tradition, qui remonte à l’Empire ottoman. Mais le format actuel d’Uykusuz, un magazine de seize pages, sans publicité, vient de la fin des années 1960, début des années 1970. Nous vivons seulement des ventes papier. En 2018, ça peut paraître surprenant de faire vivre un magazine sans publicité mais nous nous battons vraiment pour conserver cela. Pendant mon adolescence, le magazine satirique LeMan était comme un ami pour moi. En le lisant, j’avais l’impression que cette personne me comprenait mieux que mon propre entourage. Ce n’était pas une personne en réalité, mais une identité. Mais je n’aurais pas aimé qu’un ami, alors qu’il est en train de me parler, essaie soudainement de me vendre un soda ou une voiture!

Selon vous, qu’est-ce qu’une caricature efficace ? 

Elle comporte deux volets. Le premier, c’est l’esthétique. La caricature doit être compréhensible en termes de composition et de design, pour que les lecteurs ouvrent la porte de cette caricature. Une fois que la porte est ouverte, reste encore à convaincre les lecteurs. Il s’agit du deuxième volet.

Peut-on rire de tout avec n’importe qui ? 

Personnellement, je pense qu’il ne devrait pas y avoir de sujets dont on ne peut pas rire ou que l’on ne peut pas dessiner. Mais je comprends aussi que l’on puisse être offensé face à un sujet sensible. Il faut savoir trouver un juste milieu. Je pense que cela a un lien avec le bonheur. Moins on est heureux, plus tout devient tendu et épineux. J’espère qu’un jour, on sera tous suffisamment heureux pour pouvoir rire de tout… 

Propos recueillis par Solène Permanne (http://lepetitjournal.com/istanbul) mardi 20 février 2018

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Contes ordinaires d'une société résignée, par Ersin Karabulut, Fluide Glacial. 16,90 euros.

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