Claire de Kerautem et 1 Toit 2 Ages, quand le vivre ensemble n’a pas d’âge

Par Maël Narpon | Publié le 17/03/2022 à 17:44 | Mis à jour le 24/10/2022 à 10:55
Photo : Claire de Kerautem, fondatrice d'1 toit 2 Ages et lauréate du Trophée Impact Social des Français de l'étranger 2022
claire de kerautem

Etudiants et séniors solitaires sont confrontés à des problématiques bien différentes : la recherche d’un logement à un prix raisonnable pour les uns et le besoin de compagnie pour les autres. Qui l’eut cru, il existe une solution commune à ces deux casse-têtes, notamment en Belgique. Là-bas, Claire de Kerautem, lauréate du Trophée Impact social des Français de l’étranger 2022, remis par Malakoff Humanis, a activement participé au développement de logements intergénérationnels via son association 1 Toit 2 Ages.

 

 

L’association 1 Toit 2 Ages, fondée par la française Claire de Kerautem à Bruxelles en 2009, propose aux étudiants et séniors des logements intergénérationnels, bien moins coûteux que des locations classiques. Le concept est simple : des séniors vivant seuls mettent à disposition leurs habitations afin de les partager avec un étudiant. L’occasion pour les séniors de rompre avec la solitude et pour les étudiants de bénéficier d’un logement abordable, mais pas seulement.

Dans les deux cas, l’expérience sociale et les liens créés grâce à cette cohabitation sont hors du commun. L’association 1 Toit 2 Ages est aujourd’hui présente dans de nombreuses villes étudiantes belges et a su faire face aux défis posés par la pandémie de Covid-19. Nous nous sommes ainsi entretenus avec Claire de Kerautem, lauréate du Trophée Impact social, remis par Malakoff Humanis, des Français de l’étranger 2022. Elle a volontiers répondu à nos questions, le tout dans la bonne humeur.

 

Claire de Kerautem avec 1 binôme de son association 1 toit 2 âges

 

Combien de personnes vivent ensemble grâce à 1 Toit 2 Ages ?

Nous logeons chaque année à peu près 1000 personnes, l'équivalent de 500 binômes. Nous avons évidemment été freinés par la crise. Malgré tout, nous nous en sommes bien tirés. Même si nous avons connu une baisse de 5% pour la première fois en 2020, nous avons bien remonté la pente en 2021. La solitude des personnes âgées l'a emporté sur la peur du Covid et nous avons gagné un grand nombre de nouveaux accueillants qui nous ont dit ne plus jamais vouloir revivre seuls sur une si longue période.

 

Où êtes-vous présents en Belgique ?

La Belgique est un peu compliquée car elle est divisée en trois parties : Bruxelles, la Wallonie et la Flandre. Ces 3 régions sont gérées de façon différente avec des gouvernements, des lois et des codes du logement qui leur sont propres. Nous ne pouvons donc être présents qu'à Bruxelles et en Wallonie, mais pas en Flandre car le code du logement y empêche la cohabitation. Nous sommes établis à Bruxelles, à Namur, à Mons, à Liège, à Louvain-la-Neuve, à Tournai, à Charleroi et à Marche-en-Famenne, qui sont de grandes villes universitaires. Il nous faut être proche de ces villes car nous fonctionnons grâce aux étudiants.

 

Nous sommes 11 salariés, dont 6 à Bruxelles et 5 répartis dans les autres villes, auxquels s'ajoutent 4 bénévoles.

 

Qu'est-ce qui vous a poussé à créer 1 Toit 2 Ages ?

Je me suis installée en Belgique il y a 15 ans avec mon mari et mes enfants. Un an ou deux après notre arrivée, la France a lancé le concept des logements intergénérationnels. Je me suis dit que cela pouvait être une bonne idée de faire la même chose en Belgique. Je suis allée voir le bourgmestre (maire, ndlr) pour voir ce qu'il en pensait et l'idée lui a tout de suite plu. D'autant qu'à l'époque les maisons de retraite étaient surchargées, et ce n'est plus le cas aujourd'hui. Je me souviens très bien de ce qu'il en avait dit : "cela offre des solutions pour maintenir les personnes âgées chez elles le plus longtemps possible, grâce à la présence de l'étudiant."

 

En parallèle, je suis allée voir les deux plus grandes universités de Bruxelles en leur demandant s’il y avait suffisamment de logements étudiants. Les deux nous ont répondu qu'il y existait un grande pénurie dans ce domaine, et que l'initiative les séduisait. Ce qui m'a vraiment aidé, c'est que le bourgmestre de la ville a lancé une conférence de presse en 2009 qui m'a permis d'obtenir de la visibilité, l’accès aux journaux télévisés étant plus facile en Belgique. Pendant trois ans, j'étais complètement bénévole et j'ai fini par taper du poing sur la table pour obtenir de l'aide des pouvoirs publics, ce qui a fonctionné. Le concept et le thème plaisent beaucoup, j'ai rarement eu des critiques négatives quant à cette initiative. C'est comme ça que 12 ans plus tard, nous sommes 11 salariés, dont 6 à Bruxelles et 5 répartis dans les autres villes, auxquels s'ajoutent 4 bénévoles.

 

1 binôme d'1 toit 2 âges

 

Quel a été le rôle de ces logements intergénérationnels pendant la pandémie ?

Pendant le tout premier confinement en mars 2020, tout a fermé et 70% des étudiants sont rentrés chez leurs parents donc beaucoup de nos seniors se sont retrouvés seuls. En ce qui concerne les 30% qui sont restés, nous avons assisté à la création de liens encore plus forts qu'auparavant entre les personnes. Nous étions d'autant plus contents, nous avons fait tout ce que nous pouvions pour aider les seniors. Nous avons lancé sur Facebook l'opération "j'appelle un senior" : toute personne qui avait 5 minutes nous contactait et nous les mettions en lien avec une personne âgée seule, soit d’1 Toit 2 Ages soit de l'extérieur. Nous avons créé des milliers de lien virtuels de cette façon, même en France. L'année suivante, nous avons plus mis l'accent sur les étudiants avec le même concept car ces derniers n'allaient pas fort non plus (perte de travail, manque d'argent etc...).

 

Deux formules sont proposées : une formule où l'étudiant propose des services et une formule plus classique où l'étudiant ne fournit pas vraiment de service mais offre plutôt une présence bienveillante

 

 

Comment constituez-vous les binômes ?

Nous n'allons pas vraiment chercher les binômes, mais nous faisons une communication en Belgique. Que ce soit via les écoles ou les universités, nous sommes notés sur les offres de logement. Ainsi, un étudiant qui cherche un logement verra cette offre particulière, car un logement intergénérationnel ne convient pas à tout le monde. Ceux qui sont motivés vont nous appeler en nous présentant leur situation. Deux formules sont proposées : une formule où l'étudiant propose des services, avec un loyer de 180 euros par mois et une formule plus classique où l'étudiant ne fournit pas vraiment de service mais offre plutôt une présence bienveillante, avec un loyer pouvant monter jusqu'à 350 euros par mois (ce qui reste encore bas pour la Belgique).

 

Diane et Catherine, un des binômes intergenerationnels

 

L'étudiant nous fait ensuite savoir la formule qu'il a choisie, puis nous le rencontrons personnellement et nous allons rencontrer les séniors chez eux de façon à nous rendre compte de leur cadre de vie. Il y a donc une sélection du côté de l'étudiant mais aussi du côté du sénior. Si ce dernier nous propose un logement mal entretenu, nous sommes obligés de dire non. Par exemple, j'ai un jour fait la visite d'une habitation insalubre pleine de bouteilles d'alcool et il m'a fallu refuser. Quand tout se passe bien, nous essayons de bien percevoir les attentes du sénior afin de remplir au mieux notre rôle d'entremetteur. Nous proposons ensuite aux deux personnes de se rencontrer sans notre présence pour qu'elles fassent connaissance, et nous attendons toujours avec impatience le retour pour savoir si elles valident ou non notre choix.

En général, nous remplissons bien notre rôle mais s'il n'y a pas eu d'atomes crochus, nous proposons une autre personne. Quand tout le monde est d'accord, nous signons une convention d'hébergement et c'est le début d'une aventure qui court en général du 1er septembre au 30 juin. Toutefois il y a parfois des séjours plus courts lorsque nous avons affaire à des stagiaires ou des étudiants en échange Erasmus par exemple.

 

 

 

Avez-vous quelques anecdotes à partager avec nous concernant les binômes qui ont eu de fortes affinités ?

Il y en a plein. Nous constatons souvent un investissement fort du sénior auprès de son étudiant. Un matin, une sénior m'appelle tout excitée et me sort une phrase marquante : "Mme de Kerautem, on a eu nos examens !" Elle était tellement investie que la réussite de son étudiant est devenue la sienne.

 

Certains séniors et étudiants partent même en vacances ensemble

 

Certains séniors et étudiants partent même en vacances ensemble. Un de nos séniors s'est également rendu au mariage de son étudiante au Portugal. D'autres corrigent les fautes d'orthographe dans les travaux de leurs étudiants ou relisent même les mémoires. Une de nos séniors a une imposante bibliothèque et a poussé son étudiante vers la lecture en lui proposant qu'elles lisent toutes les deux le même livre et en fassent un débrief 15 jours plus tard pour confronter leurs points de vue. Tout cela dépasse complètement ce que nous faisons, ce qui est très motivant. Humainement, il se passe beaucoup de choses.

 

Les avantages du logement intergenerationnel

 

Quels sont les résultats que vous avez constatés ou ce qui ressort chez les jeunes et les séniors ?

Le résultat est bien sûr de l'ordre de l'impact social, ce n'est pas facile à chiffrer. Néanmoins, nous constatons souvent un regain de vitalité chez la plupart des personnes âgées, d'autant plus si celles-ci étaient un peu refermées sur elle-même avant l'arrivée de l'étudiant ou de l'étudiante. Le simple fait d'avoir quelqu'un avec qui partager un repas y contribue. Une personne nous a confié que sa cuisine revivait depuis qu'elle ne vivait plus seule. Il y a clairement un impact sur la santé des personnes qui accueillent, notamment concernant les plus âgées et les plus isolées. Je suis persuadée que moins de médicaments sont achetés. Il est dur de donner un résultat chiffré, mais nous sommes témoin du résultat, ne serait-ce qu'au niveau des remerciements des séniors qui sont heureux de pouvoir rester chez eux plutôt que d'aller en maison de retraite.

 

Ils gagnent une vraie richesse dans les relations qu'ils vont construire

 

En ce qui concerne les étudiants, je dirais qu'ils ont accès à un logement de qualité à moindre coût. Par dessus tout, ils gagnent une vraie richesse dans les relations qu'ils vont construire, beaucoup restent quand même de nombreuses années. Malgré tout je pense que ce concept ne convient pas à tous les étudiants. Ceux qui veulent faire la fête tous les soirs ne viennent pas chez 1 Toit 2 Ages. Ceux qui viennent ont déjà un profil social et humain très fort, et y gagnent également un logement beaucoup plus spacieux qu'un étudiant classique, par dessus le marché.

 

Les équipes d'1 Toit 2 âges

 

Quels sont les futurs projets d’1 Toit 2 Ages ?

Actuellement nous développons des immeubles intergénérationnels. Un immeuble entier comprend des studios indépendants. L’un d’eux est par exemple constitué de 15 studios étudiants et 15 studios séniors. Le but est de créer des activités communes à l'immeuble, mais en faisant en sorte que chacun ait son "chez soi", tout en créant une forme d'entraide. Nous allons mettre en place le 6ème immeuble de ce genre en mars. D'un autre côté, nous voulons essayer de développer une variante du concept : des étudiants qui logent dans des maisons de repos, maintenant moins remplies qu'il y a 12 ans, et s'occupent des activités comme de gérer le bar, par exemple. Dans certaines de ces maisons de repos en Belgique, seules 3 chambres sur 4 sont occupées. Ce sera moins avantageux pour les étudiants, mais leur but sera d'insuffler de la vie dans ces maisons de retraite.

 

Il s'agit d'une reconnaissance de notre travail

 

Quel sentiment vous procure l’obtention du Trophée Impact social des Français de l'étranger ?

Cela me fait plaisir, il s'agit d'une reconnaissance de notre travail, pour moi, mais surtout pour mon équipe. Cela signifie que nous sommes reconnus comme quelque chose d'utile. C'est aussi une bonne occasion de rentrer en France. De manière plus personnelle, ces Trophées étant remis au Quai d'Orsay, en tant que fille de diplomate, cela a une saveur particulière.

 

Retrouvez son interview sur Stereochic

Mael Narpon - journaliste junior Londres

Maël Narpon

Diplomé d'une licence de sociologie à Pau et à Athènes, il intègre ensuite l'IEJ Londres. Il effectue un stage avec lepetitjournal.com Londres puis rejoint l'édition internationale en tant qu'alternant dans le cadre d'un Master à l'IEJ Paris.
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