Fashion de Catherine Dauriac : « La France a un grand rôle à jouer »

Par Natacha Marbot | Publié le 18/04/2022 à 18:00 | Mis à jour le 19/04/2022 à 14:07
Catherine Dauriac et son livre Fashion

Journaliste et activiste pour le climat, Catherine Dauriac signe Fashion de la collection Fake or not des éditions Tana. Elle est aussi présidente et coordinatrice nationale pour la France de l’ONG Fashion Revolution, qui milite pour un changement positif mais radical de l’industrie de la mode.

 

La fast fashion et l’ultra fast fashion provoquent des dégâts environnementaux

 

Qu’est-ce que la fast fashion ?

La fast fashion correspond à de la mode jetable. Elle est arrivée dans l'univers de la mode dans les années 1990, avec Inditex (qui produit pour Zara par exemple) qui a été un des premiers à développer ce concept de collection rapide et vite faite. Mais ce n’est pas forcément le pire, car Inditex produit de manière assez locale, tout se fait en Espagne et au Maghreb en circuit court. La principale conséquence d’Inditex est d’avoir instillé chez le public le désir de nouveautés tous les mois, alors que dans la mode traditionnelle, il y a quatre saisons par an. Depuis les années 1990, avec un pic en 2010, l'ultra fast fashion est apparue, avec des marques comme Shein. Elles proposent des vêtements encore moins chers, à raison de nouveautés tous les jours.

Aujourd'hui, la fast fashion et l’ultra fast fashion provoquent des dégâts environnementaux : le polyester représente 65% des tissus mondiaux, au grand dam des matières naturelles comme le lin ou le coton (25% des tissus). Les usines déversent les teintures dans les cours d’eau, le polyester met 200 ans à se dégrader dans la nature.

Un autre grand problème de la fast fashion concerne les dégâts sociaux. Les ouvriers ne sont pas payés au salaire vital - qui permet, en plus des besoins primaires, de se soigner, éduquer ses enfants etc. La crise Covid a démontré que les ouvriers textiles étaient particulièrement touchés car ils n’avaient pas de pécule pour les coups durs. Il y a aussi le problème des conflits d’intérêts au sein des gouvernements : au Bangladesh, 80% du PIB provient de l’industrie textile et la plupart des membres du gouvernement sont des patrons d’usine textile - ce n’est pas étonnant que les ouvriers n’aient pas droit à la parole.

Ensuite et enfin, il y a la situation des Ouïgours du Xinjiang, qui sont clairement sujets au travail forcé (de la culture à couture) : malheureusement, le coton et l’esclavage ont une longue histoire commune.

 

Le vêtement le plus écologique est déjà dans vos armoires.

Pensez-vous qu’on puisse être amateur de mode et eco-responsable ?

En considérant qu’être éco-responsable revient à être neutre en carbone, alors la meilleure solution est de porter ce que nous possédons déjà. Orsola de Castro, une des fondatrices de Fashion Révolution, le dit dans une phrase très juste : « le vêtement le plus écologique est déjà dans vos armoires ». S’il nous arrive de nous lasser des vêtements que nous détenons, car nos corps et nos goûts changent, il y a toujours la solution du troc avec des amis : cela coûte 0€ et ce n’est que du plaisir.

 

Banderole d'une manifestation de Fashion Revolution "who made my clothes"
Banderole d'une manifestation de Fashion Revolution "who made my clothes"

 

La seconde main est-elle une solution valable et intéressante ?

La seconde main a toujours existé, depuis aussi longtemps que le vêtement existe. Le problème aujourd’hui réside dans le fait que les gisements de vêtements de seconde main sont de très mauvaise qualité. Depuis 20 ans, les sites de seconde main offrent beaucoup de fast fashion abimée, mal coupée, avec des matières de mauvaise qualité. Trouver des beaux vêtements est possible, Vinted propose des armoires vintage de qualité, mais cela reste assez rare, il faut avoir l’oeil et le temps. 80% des vêtements sur Vinted sont issus de la fast fashion : aussi vite achetés que revendus, et c’est dommage. L’autre côté négatif de l’application est la pollution numérique des photos postées par centaines de milliers.

 

Ballots de vêtements de seconde main
Ballots de vêtements de seconde main 

 

 

Le recyclage des vêtements est-il une meilleure possibilité ?

Le recyclage est difficile et galvaudé. Il existe des points de collecte dans la rue, ou les locaux de la Croix-Rouge et Oxfam. Là, les associations font un écrémage pour garder les meilleurs modèles et matières, qui correspondent le plus à la mode. Ces vêtements revendus représentent 1% de tous les vêtements collectés. Le reste est envoyé dans des centres de tris (Allemagne et Pologne) où il est trié une deuxième fois pour le recyclage. Les matières naturelles (coton, laine) sont récupérées pour refaire du fil mais souvent, les habits issus de la fast fashion sont des mélanges de coton et de polyester, ce qui est impossible à recycler.

Après ce deuxième tri, le reste (90%) est envoyé vers des grands marchés de seconde main (Ghana et Chili) dans des ballots opaques de centaines de kilos. Les ballots sont achetés à l’aveugle et lorsqu’ils ne correspondent pas à la spécialisation des boutiques, ce qui concerne les trois quarts des vêtements, ils sont jetés dans des décharges à ciel ouvert.

 

La France a un grand rôle à jouer.

Dans la perspective d’un bouleversement de l’industrie de la mode et du textile, pensez vous que la France a un rôle particulier à jouer ?

La France a un grand rôle à jouer. Paris est une des capitales de la mode, aujourd’hui pour les Fashion Weeks, mais aussi depuis le 18ème, Marie-Antoinette étant une grande influenceuse de son époque. Le désir de la mode, les innovations textiles et stylistiques sont nés en France,

La France doit aussi agir au niveau législatif. Il existe déjà la Loi du devoir de vigilance promulguée en 2017 qui impose aux entreprises une vigilance sur leurs employés et leurs usines. Cette loi va être discutée l’année prochaine à la Commission européenne pour être élargie à l’UE. Fashion Revolution propose 12 points supplémentaires au travers d’une initiative citoyenne européenne, lancée à partir de l’été prochain dans sept pays européens dont la France. La campagne s'appelle "good clothes fair pay".

Une autre loi qui pourrait faire la différence est la loi anti-gaspillage promulguée en janvier 2020 (entrée en vigueur en janvier 2022), qui interdit de détruire les invendus non alimentaires - dont les vêtements. En effet, en 2017 et 2018, Burberry et H&M ont déjà été dénoncées pour avoir brûlé des tonnes d’invendus - Burberry pour maintenir l’image de rareté et de luxe, et H&M pour se débarrasser des stocks.

 

Le lin et le chanvre sont-ils l’avenir de l’industrie du textile en France ?

Le chanvre avait un peu disparu, mais le domaine du textile redécouvre cette fibre. Elle est surtout utilisée dans l’éco-construction, les graines à huile etc. Le chanvre est une fibre plus difficile à travailler que le lin. Le lin en revanche s’est bien installé dans l’industrie française et européenne. La filière se trouve dans trois pays européens : la France, les Pays-Bas et la Belgique. Ces pays travaillent ensemble, agriculteurs comme tailleurs, dans la Confédération européenne du lin et du chanvre (CELC) qui compte plus de 10.000 adhérents. Le lin ne représente que 0,4% des fibres mondiales mais c'est une filière très prometteuse. Cependant, la demande est plus forte que l'offre, le lin reste un tissu précieux. Dans l’optique de la ré-industrialisation, deux filatures de lin s’installent cette année dans les Hauts de France.

 

Performance et manifestation de Fashion Révolution
Performance et manifestation de Fashion Révolution 

 

Trouve-t-on beaucoup de désinformation autour de la mode ?

Oui, notamment sur Instagram, même si les gens pensent bien faire. Il y a beaucoup d’approximation sur les chiffres : le but du livre est de remettre les chiffres à plat, et de sourcer au maximum les informations. Une autre des problématiques de la mode est le greenwashing. Un des exemples est celui de H&M et sa collection « conscious choice » qui utilise soi-disant du coton bio, alors que c’est presque impossible. Le coton bio représente seulement 1% du coton utilisé. Pour un meilleur coton, il vaut mieux se tourner vers le coton équitable. Le label Max Haavelar garantit un salaire vital, une agriculture raisonnée et surtout des standards de travail corrects : un droit à la parole, aux syndicats, même s’il y a parfois l’utilisation de pesticides, car le coton est une plante fragile.

 

Il faut demander aux régulateurs de se mettre d’accord, du Nord au Sud, pour une charte commune.

Quels seraient les bons leviers pour améliorer le domaine de la mode ?

Le levier le plus important est celui de la régulation : il faut demander aux régulateurs de se mettre d’accord, du Nord au Sud pour une charte commune. Cette charte devrait couvrir les salaires, les soins de santé, la sécurité des conditions de travail et des bâtiments. La sensibilisation est aussi essentielle car on marche sur la tête : les marques produisent beaucoup pour espérer vendre, mais elles se retrouvent avec des tonnes d’invendus sur les bras, elles font des vêtements de moindre qualité en perspective des soldes, cela relève de l’absurde.

Les jeunes marques éthiques donnent aussi de l’espoir, elles re-localisent la production en veillant à toute la chaîne : de la terre des champs au recyclage des matières naturelles. Cela, ajouté à l’économie circulaire, sont des pistes intéressantes.

Nous avons probablement atteint le pire, le pic de surconsommation, car nous sommes à l’aube d’une grande crise économique et énergétique qui ne pourra pas nous permettre d’assumer ces modes de production.

 

Pendant vos recherches, avez-vous trouvé des chiffres ou des faits qui vous ont étonnés, dont le consommateur moyen ne peut se douter ?

Oui tout à fait, j’en ressors deux : premièrement, 150 milliards de vêtements sont produits par an. La moitié de l’humanité ne s’achète pas de vêtements, la moitié du reste est pauvre, ce qui laisse environ un milliard d’acheteurs des vêtements produits. Ensuite, on ne porte que 30% de son vestiaire. J’invite les lecteurs à essayer avec le leur, c’est un chiffre qui traverse les âges et les réalités sociales.

 

Logo de Fashion Revolution France

 

Comment fonctionne Fashion Revolution ?

Fashion Revolution est une association loi 1901 rattachée à l’ONG mère qui est basée au Royaume-Uni. Nous sommes présents dans 85 pays dans le monde. Nous faisons de la sensibilisation dans les écoles de mode, de commerce, des conférences et des actions.

L’évènement fort de l’année est la semaine du 24 avril, la Fashion Revolution Week. En effet, le 24 avril marque le triste anniversaire de l’accident du Rana Plaza en 2013, qui a fait plus de 1100 morts dans une usine qui produisait des vêtements pour de grandes marques occidentales comme Benetton et Mango. C’est à cette occasion que s’est créé le collectif Fashion Révolution. Le temps marquant de la Fashion Revolution Week à Paris est le 20 avril, à l’Académie du Climat dans le 4ème arrondissement. Des conférences et des ateliers sur le sujet de l’éthique et l’environnement dans la mode sont proposés à tous les publics.

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Natacha Marbot

Natacha Marbot, étudiante rennaise diplômée d’un master de Relations internationale à l’Inalco en 2022, russophone et spécialisée sur l’espace post-soviétique. Elle a rejoint l’équipe de rédaction internationale pour un stage d’avril à juillet 2022
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