Mohamed Mbougar Sarr : « Chaque livre est une approche de l’absolu »

Par Natacha Marbot | Publié le 16/05/2022 à 18:00 | Mis à jour le 17/05/2022 à 12:52
Mohamed Mbougar Sarr et son roman : la plus secrète mémoire des hommes

Mohamed Mbougar Sarr a reçu le Prix Goncourt en 2021 pour son roman La plus secrète mémoire des hommes. De passage à Paris, il a accepté de rencontrer lepetitjournal.com dans un café d’Aubervilliers, en marge d’une journée de conférences en son honneur à l’EHESS.

 

Quelques mois après avoir reçu le prix Goncourt, que cela vous a t-il apporté ?

Les premiers effets du Prix que je commence à mesurer sont liés à la tournée littéraire que j’effectue en ce moment. Les effets symboliques et profonds du Prix Goncourt adviendront sans doute plus tard. Lorsque ce prix aura acquis une forme de solidité dans le temps, alors peut-être je commencerais à ressentir le sens de responsabilité - si tant est qu’il y en ai une.

 

Vous n’avez pas ressenti une certaine responsabilité après votre Goncourt ?

Dans un premier temps, ce qui a changé est la visibilité, à la fois sur ma personne et sur mes textes. On lit effectivement mon livre, et mes précédents romans aussi. Je suis de plus en plus sollicité, pour parler de littérature mais aussi d’autres sujets. Tout cela commence à m’installer dans une sorte de position de symbole. Je n’y suis plus aussi réticent que j’ai pu l’être dans le passé, car on ne décide jamais vraiment de devenir un symbole, ce sont les autres qui le décident pour vous. Si cela les aide, d’une façon ou d’une autre, alors il faut l’accepter. Cela ne veut pas dire dénaturer ce que l’on est, mais simplement prendre conscience que l’on a accompli des choses - ici gagné un prix - et que cela a des influences profondes, diverses, lointaines. Cela peut avoir une place symbolique très forte pour des gens que l’on ne connait pas du tout, et je crois que c’est important. Je n’ai cependant jamais revendiqué ce rôle de modèle et de symbole.

 

De purs hommes de Mohamed Mbougar Sarr, 2018, Le livre de poche
De purs hommes, Mohamed Mbougar Sarr, 2018, Le livre de poche

 

Vous avez publié en 2018 De purs hommes, dont le sujet, l’homosexualité, a suscité beaucoup de débats au Sénégal. Avez-vous la volonté d’avoir une influence sur la scène politique et la société sénégalaises ?

Je savais que ce livre parlait d’un sujet tabou au Sénégal. Ce qui est arrivé en 2021 et qui aurait peut-être dû arriver en 2018 était une des conséquences possibles. À sa sortie, De purs hommes était passé plutôt inaperçu au Sénégal et c’est le Prix Goncourt qui a fait rejaillir ce livre.

Ce roman a été lu, parfois commenté sans être lu, mais il a eu une réception.

Lors de la réception d’un livre, il y a la réception littéraire, mais aussi les réceptions sociales, symboliques et politiques. Ce sont surtout ces dernières qui ont accueilli le livre, dans des formes plus ou moins agréables. Cependant, j’essaie de prendre beaucoup de recul à ce propos, car je ne veux pas avoir une parole extra littéraire. J’ai toujours privilégié la prise de parole littéraire car les livres interviennent dans le temps et permettent de s’exprimer sur des phénomènes.

Avec la notoriété et les sollicitations grandissantes, il va falloir que je fasse de plus en plus attention à ma parole, et que je réfléchisse avant de m’exprimer : je ne veux pas me disperser. Ma seule responsabilité est envers la littérature, envers ce qu’elle peut apporter, ce qu’elle peut dire, mais jamais comme influence ou modèle social.

 

Quelle a été la réception de la Plus secrète mémoire des hommes au Sénégal ?

Si l’on reste sur la question littéraire, le roman a été bien reçu. La polémique n’a vraiment surgi qu’en 2021, et elle concernait De purs hommes. Les quelques petites vagues que mon dernier roman a soulevé concernaient les scènes de sexe un peu crues qui ont choqué au Sénégal, mais cela reste de l’ordre de l’anecdotique.

 

Il n’y a pas à être coupable d’être un écrivain, car finalement l’écriture est une action.

Vous mentionnez dans votre livre la culpabilité des écrivains, surtout des écrivains immigrés, d’écrire plutôt que d’agir. Est-ce un sentiment qui disparaît lorsque l’on connaît une renommée comme la vôtre ?

Ce sont les mots du personnage, mais je les partage aussi. Un certain degré de culpabilité vient d’abord par le fait de ne pas être dans son pays. Mais il n’y a pas à être coupable d’être un écrivain, car finalement l’écriture est une action. L’écriture est une modalité de discours et de compréhension du réel.

Il existe une dissociation classique entre les impressions esthétiques et politiques, entre écriture et action. Mais pour moi, cela n’est pas aussi tranché. Des livres peuvent être des actions et je pense d’ailleurs que l’écriture est une action du réel. Elle n’a pas la portée d’un geste militant ou d’un engagement politique mais elle porte quand même ses significations.

La plus secrète mémoire des hommes est aussi un livre qui conçoit cette idée : le déchirement est là, il peut exister et la littérature est le lieu où cette culpabilité peut se symboliser.

 

Vous connaissez l’expérience de l’expatriation en France, cela a-t-il transformé votre manière de voir le Sénégal, de concevoir la littérature ?

Non pas du tout, je vis en France mais je garde un contact très fréquent avec le Sénégal, j’y retourne souvent. Bien sûr, l’expatriation permet de regarder son pays d’un autre point de vue, de l’aimer et de le critiquer différemment. Fondamentalement, cela n’a pas changé mon identification à la culture sénégalaise. Ce n’est pas un motif de glorification mais un simple fait. Je suis un Sénégalais qui vit hors du Sénégal et qui entretient avec son pays natal un rapport à la fois de grande tendresse et de critique parfois très dure.

Cela tient aussi à mon travail d’écrivain qui consiste, au delà de l’amour ou de la rudesse, à avoir un regard lucide sur la société, telle que je la perçois.

 

Lorsque nous sommes touché par un texte, il ne nous quitte jamais.

Quel est le rapport de l’écrivain avec l’inspiration, la copie, le plagiat ?

Toute la réflexion dans le roman autour du plagiat consiste précisément à interroger ce terme. Qu’est-ce que le plagiat ? Il y a effectivement du plagiait mot à mot qui n’a aucun intérêt littéraire. Mais il y a des formes de références littéraires qui n’ont rien du plagiat car c’est aussi une manière de rendre hommage à des devanciers, à des textes plus anciens. C’est le principe même de l’interculturalité. J’estime qu’aucune oeuvre n’est détachée de l’histoire de la littérature, c’est-à-dire des lectures de l’écrivain au moment où il se met à écrire. Ces lectures ne disparaissent jamais : lorsque nous sommes touchés par un texte, il ne nous quitte jamais. Consciemment ou pas, cette influence se repère dans l’écriture. Je pense qu’il faut l’assumer pleinement puisqu’il y a dedans quelque chose de très beau. L’écriture est d’abord une histoire de lecture.

 

Qui seraient alors vos pères et vos mères littéraires ?

Il y en a tant que je ne saurais les citer. Ils viennent autant d’Afrique que d’Europe ou d’Amérique latine. Dans La plus secrète mémoire des hommes, on retrouve tout cela. Je pense à Roberto Bolaño, que je cite nommément car c’est lui qui donne le titre du livre, ou Cheikh Hamidou Kane, ou encore Ernesto Sábato et Witold Gombrowicz. Ce sont des auteurs qui sont présents dans le texte et que les lecteurs peuvent déceler, grâce à des clins d’oeil discrets ou simplement dans l’atmosphère d’une scène.

 

Chaque livre est une approche de l’absolu, une approche du coeur de l’énigme que nous sommes, mais jamais une révélation définitive.

Dans votre livre, vous mentionnez la quête de l’écriture du livre biblicide - un livre essentiel qui tuera les autres. Est-ce une quête dans laquelle vous vous reconnaissez ?

Non, la quête du biblicide est une quête métaphysique et très arrogante, car cela revient à écrire un livre qui mettrait fin à l’histoire de la littérature. Ce n’est évidement pas possible. Cela-dit, je pense que chez les très grands auteurs, chaque livre est une fin provisoire de la littérature. Dans l’ambition de l’écriture, chaque texte arrive avec le désir de dire quelque chose d’essentiel, et de presque définitif sur la condition humaine - tout en sachant que cela ne l’est pas. Chaque texte est une conclusion provisoire sur ce que pourrait être la clé de l’énigme de notre existence, mais c’est une clé fugitive et furtive, qui ne restera jamais dans le livre.

Le biblicide est un fantasme, qui ne demeurera jamais que fantastique - et fort heureusement ! C’est aussi pour cette raison que la littérature continue à vivre. Chaque livre est une approche de l’absolu, une approche du coeur de l’énigme que nous sommes, mais jamais une révélation définitive.

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Natacha Marbot

Natacha Marbot, étudiante rennaise diplômée d’un master de Relations internationale à l’Inalco en 2022, russophone et spécialisée sur l’espace post-soviétique. Elle a rejoint l’équipe de rédaction internationale pour un stage d’avril à juillet 2022
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