Sur les routes d’un Japon rêvé : le Japon conté par les voyageurs français d’antan

Par Damien Bouhours | Publié le 15/05/2022 à 17:45 | Mis à jour le 15/05/2022 à 17:45
sur les routes d'un japon rêvé, un ouvrage de la Maison de la Culture du Japon

La Maison de la culture du Japon à Paris a eu la brillante idée de réunir les récits des voyageurs français de la fin du 19e et du début du 20e siècle. Philippe Achermann, à l’origine de l’ouvrage Sur les routes d'un Japon rêvé, nous révèle ce qui fait du Japon une destination mystérieuse mais tout autant attirante pour les voyageurs français d’hier et d’aujourd’hui.

 

Rares sont les Français étant allés dans cet archipel avant 1858

Comment avez-vous constitué l’ouvrage Sur les routes d’un Japon rêvé ?

A partir du milieu du XVIIe siècle, le Japon ferme complètement ses frontières et pendant plus de 200 ans, il interdit aux étrangers de mettre les pieds sur son sol. Rares sont donc les Français étant allés dans cet archipel avant 1858, année de la signature du traité de commerce et d’amitié entre les deux pays.

Pour ce livre, j’ai fait le choix de n’utiliser que des extraits de récits des premiers Français ayant voyagé au Japon entre 1858 et le début du XXe siècle, période qui correspond en gros à l’ère Meiji.

J’ai mis de côté les romans et autres œuvres littéraires, de même que les ouvrages « ethnographiques », pour ne garder que les récits de voyage, genre à la mode à cette époque. J’ai aussi délibérément écarté des personnages aussi célèbres que Pierre Loti (même si Madame Chrysanthème apparaît ici ou là) et Emile Guimet pour privilégier les témoignages d’auteurs méconnus ou tombés dans l’oubli. On trouvera donc les impressions de diplomates, journalistes, aristocrates désoeuvrés, scientifiques, etc. Les femmes sont malheureusement très peu présentes, l’immense majorité des relations de voyage au Japon ayant été écrite par des hommes…

Ces courts extraits sont classés en nombreuses thématiques : les lieux incontournables, les moyens de locomotion, la propreté, la nourriture… sans oublier bien sûr le mont Fuji et les geishas !

 

Pour beaucoup de Français, le Japon reste un pays incompréhensible, « bizarre »

Est-ce que le Japon bénéficie encore aujourd’hui d'un attrait mystérieux lié à sa fermeture au reste du monde ?

Si la fascination des Français pour le Japon diminue considérablement une fois passée la mode du japonisme, elle ne disparait pas pour autant. Ainsi, Paul Claudel, Charlotte Perriand ou encore Roland Barthes, pour ne citer qu’eux, seront profondément marqués par leur voyage dans l’archipel. Aujourd’hui, s’acheter un billet d’avion pour Tokyo n’est plus un luxe, et l’attrait pour ce pays a pris d’autres formes : mangas, anime, J-pop, robotique… De plus, l’enseignement de la langue japonaise s’est remarquablement développé en France ces dernières années. Le Japon n’est donc plus le pays inaccessible, « mystérieux » et « étrange » qu’il était pour les voyageurs du XIXe siècle.

 

Pourtant, pour beaucoup de Français, il reste un pays incompréhensible, « bizarre ». Les estampes érotiques shunga (à commencer par la femme et le poulpe de Hokusai), certains romans de Mishima et de Tanizaki, sans oublier L’Empire des sens d’Oshima et les photos d’Araki : ce Japon des perversions et des sexualités troubles attise toujours autant notre curiosité. Le Japon fantastique, celui des êtres surnaturels yôkai (que l’on retrouve dans les anime de Miyazaki) et des films d’horreur (Ring, etc.) est à la mode en France aujourd’hui. Bien que d’innombrables articles, études et livres sur ce pays soient à notre disposition, c’est comme si nous préférions que le Japon reste mystérieux.

 

sur les routes d'un japon rêvé, un ouvrage de la Maison de la Culture du Japon

 

 

En quoi le Japonisme a-t-il aidé à mettre le Japon sur le devant de la scène européenne et française en particulier ?

Sa première participation à une Exposition universelle, celle de Paris en 1867, est pour le Japon l’occasion de présenter des céramiques, laques, tissus, armures, estampes… L’énorme succès remporté marque le début de l’engouement des Européens pour les objets japonais. Cinq ans plus tard, le critique d’art Philippe Burty invente le mot « japonisme ». Durant plusieurs décennies, les bibelots japonais – les « japoneries » – seront un élément décoratif incontournable dans les intérieurs bourgeois et ils inspireront une multitude d’artistes qui formeront ce mouvement artistique majeur du XIXe siècle.

 

A chaque page de Sur les routes d’un Japon rêvé, nous constatons que le Japon est une source inépuisable d’étonnement pour ces Français

 

Qu’est-ce qui étonne le plus ces voyageurs européens ?

Autrefois, comme aujourd’hui, les voyageurs sont sidérés par l’immensité de Tokyo, ils s’extasient devant la « statue colossale » du Grand Bouddha de Kamakura, ils s’émerveillent devant la beauté des temples et des gigantesques cryptomérias de Nikkô. De même, ils sont admiratifs de la propreté des Japonais qui « ont coutume de prendre tous les jours des bains. » Ils sont cependant horrifiés par les sourcils rasés et les dents teintes en noir des femmes, coutumes qui vont peu à peu disparaître au cours de l’ère Meiji. Et manger du poisson cru est pour la plupart d’entre eux une expérience éprouvante ! A chaque page de Sur les routes d’un Japon rêvé, nous constatons que le Japon est une source inépuisable d’étonnement pour ces Français. Ce qui me semble également très intéressant est que, plus d’un siècle plus tard, les voyageurs d’aujourd’hui ont souvent les mêmes réactions.

 

sur les routes d'un japon rêvé, un ouvrage de la Maison de la Culture du Japon

 

 

On retrouve déjà ce qu'on peut qualifier de « c’était mieux avant », le Japon se modernisant déjà à l’époque. N’était-il pas assez exotique pour certains de ces voyageurs ?

En 1871, le critique d’art Théodore Duret écrivait déjà : « Le vieux Japon pittoresque, le Japon japonais s’en va, et, dans vingt-cinq ans, les gens venus d’Europe iront à sa recherche sans le trouver. » L’arrivée à Yokohama ou à Tokyo est souvent une déception pour ces voyageurs que les estampes de paysages de Hokusai ou les armures de samouraïs ont fait rêver. Yokohama est très vite considérée comme une ville européenne, et les Français ne s’y sentent pas dépaysés. De même, en 1901, Marguerite du Bourg de Bozas compare Tokyo à « une maussade cité anglaise ».

Il est vrai que dès le début de l’ère Meiji, les bâtiments de style occidental apparaissent, ainsi que les lignes de chemin de fer, le télégraphe ou encore les réverbères à gaz. Les hommes ont coupé leur chignon traditionnel et la mode est aux cheveux courts. Certains, parapluie à la main, portent chapeau en feutre et pantalon noir, ce que le juriste Georges Bousquet qualifie de « piètre déguisement ». Toutefois, les femmes sont toujours en kimono, à l’exception de celles de l’aristocratie qui adoptent les robes à tournure.

Cependant, malgré cette déception initiale, la plupart des voyageurs sont rapidement charmés par le Japon si « joli et pittoresque » qu’ils quitteront avec regret.

 

Cette fascination et cette incompréhension mutuelles n’ont pas disparu comme peuvent le constater tous les Français qui visitent aujourd’hui le Japon !

En quoi, l’arrivée de ces voyageurs huppés a-t-il également façonné l’image de l’Occident auprès des Japonais dans l’ère Meiji et encore aujourd’hui ?

Quand les premiers Occidentaux débarquent à Nagasaki, puis à Yokohoma et d’autres ports ouverts au commerce international, les Japonais sont très intrigués par leurs vêtements et leur mode de vie. Preuve de cet intérêt, il existe une multitude d’estampes datant des années 1860 qui représentent ces Européens, Américains et Russes, encore rares dans l’archipel. Puis les touristes étrangers, de plus en plus nombreux, sont autorisés à se déplacer dans l’intérieur des terres. Leur méconnaissance des bases du savoir-vivre a bien sûr étonné, amusé ou choqué les Japonais. On peut imaginer ce qu’ils pensaient de ces étrangers qui rechignaient à se déchausser avant d’entrer dans une maison, qui se plaignaient de l’inconfort des intérieurs japonais, qui étaient si pudiques dans les bains publics, qui mangeaient avec dégoût des mets raffinés…

Cette fascination et cette incompréhension mutuelles n’ont pas disparu comme peuvent le constater tous les Français qui visitent aujourd’hui le Japon !

Damien Bouhours

Damien Bouhours

Diplômé de sociologie à l'Université de Nantes et Tromsø (Norvège), il a vécu plus d'une décennie en Asie du Sud-Est (Laos et Thaïlande). Il a rejoint lepetitjournal.com en 2008 dont il est directeur éditorial et partenariats.
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