Trafic d'antiquités et protection du patrimoine en Inde

Par Annick Jourdaine | Publié le 11/10/2022 à 01:00 | Mis à jour le 11/10/2022 à 11:31
Un Nataraja en bronze du 11 siècle au Government Museum de Chennai

A l’issue d’une conférence de l’UNESCO qui s’est tenue à Mexico le 7 octobre 2022, les ministres de la culture et les représentants de 150 pays se sont engagés à intensifier les efforts visant à restituer les objets historiques à leur pays d’origine. La déclaration appelle à un dialogue international ouvert et inclusif sur les objets d’art acquis illégalement et à des mesures concrètes pour lutter contre le commerce illicite des antiquités.

 

Le vol d’antiquités : un préjudice à l’échelle mondiale

La presse fait régulièrement écho des poursuites engagées par les autorités à propos de vols d’antiquités. En juillet et août 2022, la police a ainsi saisi une dizaine de statues anciennes détenues dans des galeries d’art locales dont les propriétaires n’ont pu justifier l’origine. Elles étaient destinées à l’exportation pour le compte de collectionneurs du monde entier. 

Le commerce illicite de biens culturels est une pratique mondiale. L’ONU estimait qu’en 2016, il avait généré près de 45 milliards de dollars, en constante augmentation d’une année à l’autre.

 

Revue Courier de l'UNESCO titrant sur le trafic d'antiquités

 

 

En Inde, le vol d'antiquités est un problème ancien mais toujours très actif  

Le vol d’antiquités en Inde n’est pas un phénomène récent. Pendant des siècles, les pièces prestigieuses constituaient le butin des vainqueurs entre les différents royaumes. Plus tard, la colonisation a organisé à grande échelle le transfert d’objets vers l’Europe, soit par vol, soit par justification de préservation. 

Aujourd’hui, c’est l’appât du gain qui motive. Les spécialistes considèrent qu’au moins 10 000 pièces quittent le pays chaque décade. Entre 2010 et 2014, les registres de la police ont recensé 4 115 vols. On vole de tout : des sculptures en bronze, en pierre, des peintures, des manuscrits, des éléments architecturaux.

Cependant, le plus gros du trafic porte sur des bronzes de la période médiévale Chola. Ainsi, plusieurs milliers de statues de Shiva, de rois et reines Chola et d’idoles bouddhistes et jaïnes auraient alimenté le marché noir. 

Dans un premier temps, les contrebandiers font fabriquer des copies afin d’obtenir des licences d’exportation puis échangent les copies contre les orignaux quand ils passent les frontières.  

 

Une statue de Kali en bronze de la période Chola
Une statue de Kali en bronze de la période Chola - Government museum de Chennai

 

 

Des restitutions après de longues années d’oubli et de procédures

L’Etat indien affiche la volonté de récupérer les pièces de son patrimoine disséminées aux quatre coins du monde. Le 1er juin 2022, le gouvernement national a remis à l'état du Tamil Nadu, dix statues datant du Xe siècle, volées dans des temples entre les années 1960 et 2008 et restituées à l'Inde par les États-Unis et l'Australie en 2020, 2021 et 2022. 

 

Le premier ministre australien remet à Narendra Modi 2 bronzes volés
Le Premier ministre australien rend un Nataraja Shiva et un Ardhnariswara au Premier ministre indien le 5 septembre 2014

 

Un des épisodes le plus fameux de cette chasse au trésor est l’arrestation en 2011 de Subhash Kapoor, directeur d’une galerie réputée à New York, pour contrebande d’œuvres d’art en provenance d’Inde. Beaucoup d'œuvres vendues par Kapoor ont été achetées notamment par de grands musées comme la National Gallery d’Australie exposant un « Shiva dansant », volé dans un temple du Tamil Nadu. 

Récemment, 235 objets vendus illégalement par l’intermédiaire de Subhash Kapoor ont été restitués au gouvernement indien.

Un autre Nataraja (Shiva à la danse cosmique) a lui aussi connu une longue mésaventure.

Avec cinq autres pièces du 10ième siècle, il avait été trouvé en 1951 par un paysan qui labourait son champ, près de Tanjavur. Les statues avaient été remises au temple voisin de Sivapuram. Le sculpteur chez qui les pièces avaient été ensuite envoyées pour réparation avait vendu les originaux à un collectionneur de Bombay et retourné au temple de pâles copies sans que personne ne s’en rende compte.  Après quelques temps, les originaux partaient à l’étranger. En 1965, un spécialiste de l’art indien ayant affirmé que les statues du temple de Sivapuram étaient fausses, l’état indien se mit à chercher les traces des originaux et finalement retrouva le Nataraja dans la collection d’une fondation en Californie. Après une longue bataille de procédures, le Shiva dansant est revenu en Inde en 1986.   

 

L'organisation de la protection du patrimoine en Inde est complexe et manque de moyens

Pour protéger son patrimoine, l’Inde s’est doté dès 1972, d’une loi « Antiquities and Art Treasures Act » qui interdit l’exportation de tout objet archéologique et impose une vigilance plus stricte en matière de propriété individuelle. Tous les objets et sites archéologiques sont désormais la propriété de l’État. Cependant, au vu des chiffres d’évaluation du trafic, l’impact de la loi reste modeste, pour plusieurs raisons :

  • le manque de sensibilisation de la population pour respecter et protéger les richesses communes,
  • l’insuffisance globale des moyens alloués et
  • la complexité de l’organisation entre le niveau fédéral et celui des Etats.  

 

Les bâtiments de l'Archaeological Survey of India à Goa

 

L’Archaeological Survey of India (ASI) est la structure rattachée au ministère de la culture, chargée de « protéger le patrimoine culturel de la nation, entretenir les monuments anciens, promouvoir la recherche et surveiller les sites archéologiques ». L’institution est ancienne car elle a été créée par les Britanniques en 1861. Des relais ASI sont répartis dans tout le pays pour assurer la mission. 

A Chennai, le bureau est situé au fort Saint Georges. Avec les musées, l’ASI a, notamment, la charge d’enregistrer tous les éléments du patrimoine. Il y en aurait 42 358 dans le Tamil Nadu. Aujourd’hui, les services manquent de personnel et la situation s’aggrave car ils ne parviennent pas à recruter : depuis le début de l’année 2022, 32 postes seraient vacants dans l’état, suite à des départs à la retraite sans nouveaux candidats.  

 

Une pancarte de l'Archeological Survey of India

 

A ces difficultés s’ajoutent celle de la cohabitation de deux systèmes qui se doivent d’être complémentaires mais qui se font parfois de l’ombre. En effet, en parallèle de l’ASI, a été mis en place depuis 1960 dans le Tamil Nadu, le TNSDA (département d'archéologie de l'État du Tamil Nadu) pour mettre en valeur le patrimoine de la culture dravidienne. Les deux institutions ASI / TNSDA ont parfois des divergences de vue historique et des priorités d’action différentes. 

 

Arunvel, un passionné d'archélogie, membre bénévole de l'ASI

Nous avons rencontré Arunvel, 45 ans, docteur ingénieur en physique, passionné par l’archéologie et particulièrement la préhistoire. Arunvel y consacre une grande partie de son temps libre. Il est membre bénévole de l’ASI et participe ainsi à des recherches documentaires, des fouilles et des échanges entre experts. Il aime également partager son enthousiasme et ses connaissances avec des amis néophytes, en les invitant à observer sur le terrain la richesse du patrimoine tamoul. 

 

Arunvel membre bénévole de l'ASI à Chennai

 

Arunvel nous a ainsi entrainés dans la campagne locale à découvrir un roc sculpté et une stèle gravée datant de la dynastie des Pallava (entre les III et IX siècles).

La sculpture représente un homme allongé, avec une couronne sur la tête. C’est un roi. Les spécialistes ont déchiffré le texte de la stèle et y ont notamment lu le mot « Singapura », le roi lion, surnom probablement donné à l’homme allongé, roi d’un minuscule territoire local. Ils ont émis l’hypothèse d’un lien avec la ville de Singapour créée dans la période où les Cholas, successeurs des Pallavas, se sont emparés d’une partie de l’actuelle Indonésie et de la Malaisie. Le petit roi lion de la campagne tamoule aurait donné son nom à une des grandes cités asiatiques ? De quoi être passionné !

 

Statue de la période Pallava avec une mention de Singapour

 

Pour Arunvel, ce roc sculpté et cette stèle plantés en plein milieu des rizières, sans protection particulière, démontrent à la fois la richesse du patrimoine rural indien mais aussi le manque de moyens pour sa préservation et la recherche qui mériterait d’être développée. 

 

Stèle et statue de la période Pallava dans la campagne tamoule

 

 

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annick jourdaine

Annick Jourdaine

Annick vit à Chennai depuis septembre 2019. L'écriture est pour elle le moyen de prendre du recul et de digérer les émotions que ses yeux et oreilles grand ouverts sur le monde indien provoquent.
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