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Les logiques cachées du conflit à la frontière khméro-thaïlandaise

Derrière les tensions récurrentes à la frontière cambodgienne, l’armée thaïlandaise poursuit des objectifs internes. Une dynamique qui éclaire la répétition des affrontements.

Les logiques cachées du conflit à la frontière khméro-thaïlandaise Les logiques cachées du conflit à la frontière khméro-thaïlandaise
AKP
Écrit par Lepetitjournal Cambodge
Publié le 31 mars 2026

La montée des tensions entre la Thaïlande et le Cambodge le long de leur frontière semble moins motivée par une volonté de conquête territoriale que par des logiques internes au système politico-militaire thaïlandais. L’armée royale thaïlandaise utilise ce conflit pour démontrer son rôle indispensable, maintenir le contrôle des questions de sécurité et offrir des perspectives de carrière à ses officiers.

Ce système d’incitations, où la démonstration de fermeté est valorisée tandis que la stabilité passe inaperçue, permet de comprendre pourquoi les affrontements se répètent malgré les cessez-le-feu, les accords de paix et les engagements diplomatiques.

Un conflit au fonctionnement atypique

Si ce conflit relevait principalement d’une logique de conquête territoriale, il conduirait soit à une escalade décisive, soit à un règlement négocié. Or, la réalité montre un cycle récurrent de tensions.

Les combats près de Ta Muan Thom se sont rapidement étendus à au moins une douzaine de points frontaliers le 24 juillet 2025, impliquant artillerie, roquettes et frappes aériennes thaïlandaises visant des zones militaires et civiles. Le 28 juillet, les deux parties ont accepté un « cessez-le-feu immédiat et inconditionnel » sous la présidence malaisienne de l’ASEAN, avec le soutien des États-Unis et de la Chine.

En août, des discussions sur des mécanismes conjoints de délimitation étaient engagées. Mais dès septembre, des tirs d’armes à feu et de mortiers reprenaient dans la zone de Chong Ahn Ma/An Ses. Ce schéma s’est poursuivi jusqu’aux affrontements de décembre 2025.

Au-delà des épisodes majeurs, la Thaïlande a maintenu une présence militaire importante, des exercices de tir réel et des simulations d’évacuation le long de sa frontière orientale. En juin 2025, des manœuvres ont été organisées dans sept provinces frontalières, incluant des réponses à des « plans d’urgence », interprétés par Phnom Penh comme une préparation à l’escalade malgré les négociations en cours.

Parallèlement, le Premier ministre Anutin a déclaré le 13 décembre sur Facebook que les opérations militaires se poursuivraient sans limite, tandis que le ministre de la Défense excluait tout cessez-le-feu. Ces prises de position ont confirmé la dépendance du pouvoir civil vis-à-vis de l’armée. L’ensemble suggère non pas un échec diplomatique, mais un conflit maîtrisé, maintenu à un niveau actif sans basculer dans une guerre totale.

Le commandement frontalier comme tremplin

En Thaïlande, le commandement des zones frontalières sensibles constitue depuis longtemps un levier de carrière très visible. Plusieurs figures majeures de l’armée ont bâti leur ascension sur ces postes avant d’accéder aux plus hautes fonctions.

Le parcours du général Prayut Chan-o-cha en est une illustration. Au début des années 2000, il commandait la 2e division d’infanterie le long de la frontière cambodgienne, acquérant une réputation d’officier nationaliste intransigeant. Cette expérience lui a permis de prendre la tête de la 1re région militaire en 2010, position depuis laquelle il a orchestré le coup d’État de 2014. Après neuf années comme Premier ministre, il a été nommé conseiller privé, une fonction influente dans les affaires militaires et politiques.

D’autres trajectoires similaires existent. Le général Prawit Wongsuwan a également dirigé la 2e division d’infanterie avant de devenir chef de l’armée et vice-Premier ministre. Le général Anupong Paochinda a, lui, progressé à travers les structures de sécurité intérieure jusqu’à devenir chef de l’armée puis ministre de l’Intérieur.

Aujourd’hui, le lieutenant-général Boonsin Padklang, à la tête de la 2e région militaire impliquée dans les affrontements de 2025, apparaît comme un candidat potentiel à des postes de premier plan à Bangkok. Tous appartiennent à la promotion 26, un réseau royaliste influent qui domine désormais les postes clés.

Ce schéma façonne la culture institutionnelle. Avec le temps, les organisations intègrent ce qui est récompensé : les frontières calmes attirent peu d’attention, tandis que les tensions visibles signalent leadership et détermination. Lorsque l’escalade apporte reconnaissance et que la retenue conduit à l’invisibilité, les incitations deviennent incompatibles avec la stabilité à long terme.

Les limites du pouvoir civil

Le gouvernement élu thaïlandais évolue dans ce contexte contraint. Adopter une posture jugée trop conciliante vis-à-vis du Cambodge comporte un risque politique : en juin 2025, un sondage NIDA indiquait que 62,5 % des Thaïlandais faisaient davantage confiance à l’armée qu’au gouvernement pour gérer ce différend.

S’opposer publiquement aux militaires est également délicat. En 2025, des décisions clés — restriction des passages frontaliers, frappes aériennes — ont été initiées par l’armée et le centre des opérations spéciales, les autorités civiles les avalisant ensuite.

La déclaration d’Anutin du 13 décembre, affirmant que la Thaïlande continuerait à « mener des actions militaires jusqu’à ce que toute menace disparaisse », s’inscrit dans cette logique. En tant que dirigeant intérimaire avec un parlement dissous, il disposait de marges de manœuvre limitées pour influer sur l’escalade. Il en résulte un schéma récurrent : des déclarations fermes, des objectifs flous et une large autonomie laissée aux commandants sur le terrain.

Le poids de l’opinion publique

Pour la majorité des citoyens thaïlandais, la question frontalière n’est pas centrale au quotidien. Elle gagne en importance lors de crises majeures ou d’incidents médiatisés. Les sondages NIDA de juin et août 2025 montrent que, si l’image du Cambodge reste parfois négative, le sujet n’occupe qu’une place intermittente dans le débat public.

Cela laisse un espace aux récits portés par les élites entre les crises, avec un contrôle limité des décisions militaires.

Une paix durable nécessite généralement une pression venue de la base : électeurs, acteurs économiques, société civile. Certaines voix s’élèvent contre le conflit. Le 13 décembre 2025, un petit rassemblement pour la paix s’est tenu au Bangkok Art and Culture Centre, appelant à la fin des combats. Plus de 120 universitaires et militants des deux pays ont également exhorté leurs gouvernements à respecter la déclaration conjointe de Kuala Lumpur. Mais ces initiatives restent marginales.

Repenser les causes du conflit

Analyser ce conflit uniquement sous l’angle de la souveraineté conduit à des réponses répétitives : nouvelles négociations, déclarations fermes, avertissements.

L’aborder sous l’angle des incitations permet de poser une autre question : quels comportements sont récompensés, et lesquels ne le sont pas ?

Si l’escalade apporte prestige, promotions et influence politique, tandis que la retenue conduit à l’effacement, alors la répétition des affrontements devient prévisible.

Une stabilité durable suppose donc de modifier ces dynamiques : critères de promotion, institutions bénéficiaires du calme ou de la crise, et capacité des acteurs civils à influencer les incitations militaires. Cela n’exclut pas les préoccupations sécuritaires légitimes de part et d’autre, mais souligne que les conflits entretenus par des incitations persistent tant que celles-ci ne changent pas.

 

Avec l'aimable autorisation de Cambodianess, qui a permis la traduction de cet article et ainsi de le rendre accessible au lectorat francophone.

 

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