L’éducation est souvent considérée comme la clé pour briser le cycle de la pauvreté. Mais, pour de nombreuses familles cambodgiennes, cette clé devient de plus en plus difficile à financer. Si la loi garantit la gratuité de l’école publique, la hausse du coût de la vie, l’instabilité des revenus et les dépenses scolaires indirectes éloignent peu à peu des enfants des salles de classe. La pression est particulièrement forte dans des provinces comme Preah Vihear, où les tensions frontalières et la pauvreté persistante compliquent la poursuite de la scolarité. À Siem Reap, l’essor du tourisme masque un profond écart d’accès aux outils d’apprentissage de base entre zones rurales et urbaines.


Pauvreté et revenus instables dans les provinces cambodgiennes
Pour comprendre ces difficultés, une étude menée par UNICEF Innocenti en 2025 sur le programme cambodgien Family Package indique qu’environ 18 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. Parmi les familles aidées par le programme, cette proportion atteint 58 %.
Une partie de l’explication tient à la situation économique. Après la pandémie de Covid-19, environ 81 % des emplois sont considérés comme précaires, ce qui rend difficile le maintien de revenus stables pour de nombreux parents.
Dans le même temps, les produits et services essentiels, nourriture, carburant, transport et fournitures scolaires, subissent l’inflation, resserrant encore les budgets.
Plus de 79 % des enfants pauvres vivent en zone rurale, où les dépenses liées à l’école pèsent particulièrement lourd. Or, lorsque l’argent manque, les familles réduisent souvent les dépenses liées à l’éducation, bien que la scolarité soit officiellement gratuite.
La proportion de familles urbaines pauvres ayant un enfant non scolarisé a progressé de 4 % à 7 %, selon un rapport de 2023 du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et de l’Université d’Oxford.
Plus spécifiquement, les affrontements à la frontière entre le Cambodge et la Thaïlande ont ajouté une pression supplémentaire dans les provinces de Preah Vihear, Banteay Meanchey et Oddar Meanchey. La fermeture des postes-frontières a interrompu le commerce, privant de nombreuses familles de revenus dont elles dépendent.
Pour les familles déplacées ou de retour, notamment celles dépourvues de documents de résidence légale, l’inscription des enfants dans les écoles locales est devenue encore plus difficile. Un rapport de l’ONU publié en décembre 2025 a établi que plus de 322 000 élèves avaient été touchés par des fermetures d’écoles dans les zones frontalières. Plusieurs mois après le début de la crise, plus de 90 % n’avaient toujours pas accès à l’éducation.
Le conflit n’a pas créé une nouvelle crise éducative, mais il a aggravé les pressions financières qui menaçaient déjà l’accès des enfants à une éducation de qualité et leurs perspectives d’avenir.
Le coût de l’école publique gratuite au Cambodge
Même si les frais de scolarité dans le public sont gratuits, les parents doivent payer les fournitures, le transport, les équipements numériques et parfois des cours de soutien. Dans un reportage de Deutsche Welle consacré au village flottant de Prek Toal, des familles racontent leurs difficultés à financer les trajets en bateau vers l’école, alors que le prix du carburant a fortement augmenté.
Les difficultés économiques poussent aussi de nombreux enfants cambodgiens à quitter l’école pour travailler. Selon le département américain du Travail, environ 7,5 % des enfants âgés de 5 à 14 ans, soit près de 243 000 enfants, travaillaient en 2024.
Sous l’effet des chocs énergétiques et d’autres pressions, l’inflation a également progressé, touchant de nombreuses familles à faibles revenus. Selon la Banque mondiale, elle a atteint 5,8 % en avril 2026. Une hausse de 10 % du prix des carburants peut, à elle seule, faire grimper le taux de pauvreté de 1,4 point de pourcentage, compliquant encore le paiement des dépenses essentielles.
Achèvement scolaire et inégalités entre zones rurales et urbaines
Selon l’UNICEF, les taux d’achèvement des études restent faibles malgré les programmes mis en place : 84 % au primaire, 52 % au collège et seulement 28 % au lycée.
Près de la moitié des élèves qui accèdent au collège ne terminent donc pas leurs études. Le taux d’abandon y est deux fois plus élevé qu’au primaire. Cela montre que les dispositifs de soutien ne touchent pas suffisamment les élèves, ou qu’ils ne compensent pas les coûts réels, travail des enfants, dépenses scolaires et perte de revenus pour la famille, qui les poussent à quitter l’école.
La géographie aggrave aussi ce problème. Malgré les nombreux programmes existants, l’écart entre l’éducation en zone rurale et en zone urbaine reste l’un des principaux obstacles à la scolarité des enfants.
L’obstacle n’est pas toujours financier ou lié au transport. Même lorsqu’une école maternelle est construite à proximité, certains parents n’y inscrivent pas leurs enfants parce qu’ils ne connaissent pas l’importance de l’éducation préscolaire.
Ils peuvent penser que l’école maternelle n’est pas nécessaire ou qu’il est acceptable d’attendre l’école primaire pour commencer les apprentissages.
Mesures pour soutenir l’éducation des enfants au Cambodge
Pour répondre à ce problème majeur, de nombreuses initiatives sont possibles. Une grande partie des bourses et des dispositifs de repas scolaires dépend actuellement des financements de la Banque mondiale et du Programme alimentaire mondial (PAM). Pour développer ces programmes et les maintenir face à de futurs chocs économiques, le ministère de l’Économie et des Finances pourrait consacrer une part croissante de son budget à ces dispositifs, plutôt que de les exposer à la fin des cycles de financement.
Par ailleurs, l’application des lois contre le travail des enfants reste faible : les inspecteurs du travail sont trop peu nombreux et les contrôles inopinés sont rares dans les secteurs à haut risque, comme la construction et les briqueteries. Les enquêtes et les poursuites restent donc peu fréquentes.
Le gouvernement pourrait organiser une coordination directe entre les ministères de l’Éducation et du Travail, en reliant le suivi de l’assiduité scolaire à l’application du droit du travail, afin que les deux systèmes ne se contredisent plus.
Pour répondre au manque de sensibilisation, plutôt qu’au manque d’accès, le gouvernement pourrait davantage former des agents de santé communautaires ou des bénévoles locaux afin qu’ils rendent visite aux familles rurales.
Les échanges en personne, comme ceux du programme « Caring Parents, Smart Kids », sont généralement plus efficaces que les affiches ou les annonces générales : ils permettent de créer un lien de confiance et de répondre aux questions précises des parents. Cette méthode pourrait faciliter le contact avec les familles encore hésitantes, tout en réduisant les coûts.
Quel que soit leur lieu de résidence ou le revenu de leur famille, les enfants ont besoin d’investissements continus pour bénéficier d’un accès égal à une éducation de qualité. Sans financement durable, les inégalités scolaires risquent de se maintenir et de freiner le développement du capital humain du pays.
Garantir un accès équitable à l’éducation pour tous les enfants n’est donc pas seulement un enjeu scolaire : c’est aussi l’une des priorités de développement les plus urgentes du Cambodge et une condition essentielle de son avenir.
Avec l'aimable autorisation de Cambodianess, qui a permis la traduction de cet article et ainsi de le rendre accessible au lectorat francophone.
Sin Lymeymey
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