Tribune du Dr Dominique Peljak, directeur général du CHR Metz-Thionville. À l’heure du sommet sur la Francophonie, la mobilité des soignants pose une question essentielle : comment former, recruter et permettre le retour ?


TRIBUNE
À Phnom Penh, les 15 et 16 novembre, la Francophonie réunit ses chefs d'État sous un intitulé un peu long, « Réinvestir dans la paix pour une prospérité partagée et une stabilité durable », où la santé n'apparaît pas. Personne ne s'en étonnera. Les sommets parlent rarement d'hôpitaux.
Le Cambodge aurait pourtant de quoi en parler. En 1979, le pays sortait du régime khmer rouge avec une poignée de médecins et des hôpitaux à l'abandon : sur un peu plus de 500 praticiens, il en restait une cinquantaine. Il a fallu tout reprendre, la formation comprise, et une partie de ce travail s'est faite en français, à Calmette comme à la faculté de médecine, avec l'appui de la coopération française. Bien des praticiens cambodgiens de cette génération ont appris leur métier dans notre langue. Ils approchent aujourd'hui de la retraite. Derrière eux, l'enseignement bascule vers l'anglais, ce qui n'a rien d'un drame pour les étudiants cambodgiens et dit assez bien où se trouvent désormais les bourses et les manuels.
En France, la langue sert à autre chose : elle sert à recruter. Au 1er janvier 2025, 14,6 % des médecins en activité régulière avaient obtenu leur diplôme à l'étranger, et plus d'un chirurgien sur cinq. Dans beaucoup d'hôpitaux, et pas seulement les plus petits, des services entiers tiennent grâce aux médecins diplômés hors de l'Union européenne (les Padhue, dans le jargon administratif). Algériens surtout, Tunisiens, Syriens, Marocains. Des Libanais et des Sénégalais aussi. En France, il suffit d'ouvrir le tableau de garde d'un service d'urgences ou d'anesthésie pour mesurer ce que la continuité des soins leur doit.
Ils ont souvent derrière eux des années d'exercice. Ici, ils repartent comme praticiens associés, pour une rémunération sensiblement inférieure à celle d'un praticien hospitalier, préparent des épreuves de vérification des connaissances aux places comptées (3 899 postes de médecin pour la session 2026, dont un peu plus d'un millier seulement pour ceux qui n'exercent pas encore en France), puis attendent. Au début de 2024, plusieurs centaines d'entre eux ont vu leur autorisation provisoire d'exercice arriver à échéance. Il a fallu des prolongations en urgence pour que des services ne ferment pas.
Ce système arrange à peu près tout le monde à court terme, sauf les pays qui ont payé leurs études. Le Sénégal, par exemple, compte environ un médecin pour 10 000 habitants, la France près de 35. Un médecin formé à Dakar pendant une dizaine d'années et installé à Metz ou à Limoges deux ans plus tard représente une perte sèche pour son pays. L'Organisation mondiale de la santé range d'ailleurs le Sénégal parmi les 55 pays, dont 37 en Afrique, où elle déconseille de recruter activement des soignants. On peut habiller cela de beaux mots sur la mobilité des talents, la balance ne change pas de sens.
Les pays d'accueil ne portent pas seuls la responsabilité. Un jeune médecin quitte rarement son pays d’origine pour le seul salaire. Il part aussi parce que le plateau technique manque, ou parce que le poste promis dans le public n'arrive pas. Le retenir de force serait illusoire, et contraire à un droit élémentaire. Une partie de ceux qui partent reviennent d'ailleurs un jour, mieux formés, avec un carnet d'adresses utile à leur pays. L'OMS a bien adopté en 2010 un code de pratique mondial sur le recrutement international des personnels de santé. Il n'oblige personne et on l'invoque rarement dans les débats français. Ce qui manque, ce sont des règles appliquées et un minimum de réciprocité.
Le dernier sommet, à Villers-Cotterêts, a lancé avec l'Agence universitaire de la Francophonie un programme de mobilité étudiante, présenté comme la première pierre d'un « Erasmus francophone ». La France y a consacré un million d'euros en 2024. Rapporté aux quelque 396 millions de francophones, c'est peu, mais le dispositif existe et il peut grandir. Pourquoi ne pas en réserver une part aux internes et aux jeunes soignants ? Six mois dans un service français pour une interne de Phnom Penh. Six mois à Phnom Penh pour un interne français, qui rentrerait avec une idée assez précise de ce que veut dire soigner sans scanner disponible dans l'heure.
La dépense resterait limitée, à condition que le retour figure dans le contrat dès le départ et qu'il compte dans la carrière de chacun, ce qui n'est presque jamais le cas aujourd'hui. Un interne français peut déjà, sous conditions, effectuer un semestre hors de France. Peu le font, et plus rares encore sont ceux qui choisissent un pays du Sud, faute de financement et parce que la validation du stage reste incertaine. Un cadre francophone commun lèverait une partie de ces obstacles.
Reste la question des diplômes, plus lourde. Des pays qui partagent une langue et des programmes de formation souvent proches pourraient s'entendre sur une reconnaissance mutuelle, au moins partielle, en échange d'engagements sur la durée d'exercice ou sur le retour. L'Union européenne y est parvenue entre ses membres, mais au prix de plusieurs décennies de directives sur le contenu minimal des formations. Personne n'imagine aller aussi vite à l'échelle de la Francophonie. Les ordres professionnels résisteront, et on les comprend : la qualité des soins ne se négocie pas en marge d'un sommet. La situation actuelle ne protège pas grand monde non plus. Un chirurgien expérimenté peut rester des années sous un statut précaire, et en 2024 près d'un poste sur cinq ouverts aux épreuves est resté vacant, faute de lauréats dans certaines spécialités.
Les chefs d'État auront à Phnom Penh des sujets plus brûlants. Une ligne dans la déclaration finale suffirait pour commencer, pourvu qu'elle charge quelqu'un (l'Agence universitaire de la Francophonie paraît la mieux placée) d'en faire autre chose qu'une ligne.
Dominique Peljak
Dominique Peljak dirige en France le CHR Metz-Thionville et les établissements de sa direction commune, ainsi que le groupement hospitalier de territoire Lorraine-Nord. Il a auparavant dirigé le Groupe hospitalier Sud Île-de-France. Docteur en droit médical, il a rédigé de nombreux ouvrages et articles sur le management hospitalier et le droit sanitaire, l'exercice des soignants et les droits des patients.
sources :
• Jean-Jacques Santini, « Coopération médicale franco-cambodgienne : objectifs atteints », Médecine tropicale, vol. 62, n° 6, 2002. https://www.jle.com/en/MedSanteTrop/2002/62.6/573-574%20Coop%C3%A9ration%20m%C3%A9dicale%20franco%20cambodgienne%20objectifs%20atteints%20(Santini).pdf
• Conseil national de l'Ordre des médecins, Atlas de la démographie médicale en France, tome 1, situation au 1er janvier 2025. https://www.conseil-national.medecin.fr/sites/default/files/external-package/analyse_etude/1lz38w1/cnom_atlas_demographie_2025_tome_1.pdf
• Fédération hospitalière de France, « PADHUE : ouverture de la session 2026 des épreuves de vérification des connaissances », juin-juillet 2026. https://www.fhf.fr/expertises/ressources-humaines/personnel-medical/padhue-ouverture-de-la-session-2026-des-epreuves-de-verification-des-connaissances
• Africa Check, « Le Sénégal compte-t-il 7 médecins pour 100 000 habitants ? » (Le Sénégal compte-t-il 7 médecins pour 100 000 habitants comme rapporté par USA Today ? - Africa Check,
et « 237 200 médecins sont en activité en France au 1er janvier 2025 », juillet 2025 (237 200 médecins sont en activité en France au 1er janvier 2025 | Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques).
• Organisation mondiale de la santé, Liste OMS d'appui et de sauvegarde pour les personnels de santé 2023. https://www.who.int/fr/publications-detail/9789240069787
• SenePlus, « Le Sénégal perd ses soignants ». https://seneplus.com/node/209422
• Sénat, réponse du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères à la question écrite n° 04643 de M. Jean-Luc Ruelle sur l'« Erasmus francophone », 2025. https://www.senat.fr/questions/base/2025/qSEQ250504643.html
• Le Quotidien du médecin, « Régularisation des Padhue : anatomie d'un système en panne ». https://neurologie-psychiatrie.lequotidiendumedecin.fr/hopital/politique-hospitaliere/regularisation-des-padhue-anatomie-dun-systeme-en-panne
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