Chaque année, avec l’arrivée de la saison sèche, la qualité de l’air se dégrade au Cambodge. En cause notamment : les brûlis agricoles, les feux de forêt et l’absence d’alternatives viables pour les agriculteurs, malgré les campagnes de sensibilisation des autorités.


Au Cambodge, la saison sèche ravive le cycle de la pollution de l’air
Avec l’installation de la saison sèche, un voile familier recouvre à nouveau le ciel cambodgien. Portée par les vents, la fumée issue des brûlis agricoles, des feux de forêt et des dépotoirs à ciel ouvert s’accumule dans l’atmosphère. Un phénomène annuel largement accepté, alors même que la qualité de l’air se dégrade et que les inquiétudes sanitaires s’intensifient.
À travers le pays, le brûlage des résidus agricoles et des terres forestières demeure l’une des sources de pollution atmosphérique les plus visibles et les plus controversées. À chaque récolte, la fumée provenant des chaumes et de la paille de riz stagne au-dessus des zones rurales comme des centres urbains, aggravant des niveaux de pollution déjà élevés.
Selon les spécialistes, se limiter à des campagnes de sensibilisation ne rompra pas ce cycle. Des solutions concrètes et un soutien durable aux agriculteurs seront indispensables.
Une dégradation progressive de la qualité de l’air
Ces dernières années, la qualité de l’air au Cambodge s’est progressivement détériorée, sous l’effet combiné des transports, de l’industrie et de l’agriculture. Les experts soulignent le caractère cumulatif du phénomène.
Les émissions liées à l’utilisation des énergies fossiles — notamment les gaz d’échappement des véhicules, les rejets industriels et les générateurs diesel — créent un niveau constant de particules fines dans l’air tout au long de l’année. Lorsque débute la saison sèche, la fumée issue des brûlis agricoles et des feux de forêt vient s’ajouter à cette pollution de fond, faisant basculer la qualité de l’air vers des seuils dangereux.
À chaque cycle de production agricole, des pics de pollution sont observés. Cette année, des images satellites de la NASA ont détecté des centaines d’incendies à travers le Cambodge, révélant l’ampleur des brûlis. Les pratiques de défrichement par le feu, notamment des chaumes et de la paille de riz, restent répandues dans plusieurs provinces, tandis que les incendies de forêt durant la saison sèche dégradent encore davantage l’air ambiant.
Les particules fines au centre des préoccupations sanitaires
Les principales préoccupations sanitaires concernent les particules fines PM2,5, dont le diamètre est inférieur à 2,5 micromètres. Issues de la combustion des carburants fossiles, des brûlis à ciel ouvert et des feux de forêt, ces particules pénètrent profondément dans les poumons et peuvent atteindre la circulation sanguine, augmentant les risques de maladies respiratoires, de troubles cardiovasculaires et de décès prématurés.
L’Organisation mondiale de la santé définie une concentration annuelle moyenne maximale de 10 microgrammes par mètre cube, un seuil que le Cambodge dépasse régulièrement, en particulier lors des périodes de brûlage intensif.
Si certains dénoncent un manque d’application de la réglementation lorsque la pollution s’aggrave, de nombreux experts estiment que le principal facteur — le brûlage à ciel ouvert — reste politiquement et socialement difficile à combattre.
Des données officielles confirmées par les observations satellitaires
Le ministère de l’Environnement reconnaît que les brûlis agricoles et les feux de forêt ont un impact majeur sur la qualité de l’air et la santé publique. Selon son rapport sur les incendies agricoles et forestiers, près de 2 000 cas ont été recensés à l’échelle nationale entre le 21 et le 27 janvier, les provinces de Kratie, du Mondolkiri et de Preah Vihear enregistrant les chiffres les plus élevés.
OR Chamoly, directeur du Centre de recherche et d’innovation de l’Institut de technologie du Cambodge, souligne que les données satellitaires confirment ces constats.
« Cela montre que la pollution de l’air est largement alimentée par les feux de forêt, le brûlage des déchets agricoles et les brûlis à ciel ouvert ».
Des pratiques agricoles encore largement répandues
Dans de nombreuses communautés rurales, le brûlage des résidus de culture demeure une pratique ancienne, perçue comme le moyen le plus rapide et le moins coûteux de nettoyer les champs après la récolte. Malgré une meilleure connaissance de ses effets sur l’environnement et la santé, cette méthode persiste là où les alternatives restent limitées.
LOGN Tha, agriculteur dans la province de Svay Rieng, explique que le brûlage des chaumes fait depuis longtemps partie des pratiques agricoles de son village.
« Nous le faisons parce que c’est plus facile et moins cher », témoigne-t-il. « Quand la paille est longue, cela coûte plus cher de l’enfouir dans le sol ».
Dans certaines zones, des communautés ont toutefois renoncé à ces pratiques. Selon ITH Samoeurn, président d’une zone communautaire protégée à Preah Vihear, suite à une sensibilisation menée avec le soutien des autorités et d’organisations partenaires, la pratique du brûlage n’est plus courante parmi les agriculteurs locaux.
Les recherches montrent que la paille et les chaumes de riz peuvent être transformés en compost, améliorant la fertilité des sols et réduisant la dépendance aux intrants chimiques. Lorsqu’ils sont correctement gérés, ces résidus peuvent accroître les rendements et diminuer les coûts de production à long terme.
D’autre part, des incendies de forêts menacent aussi les terres agricoles.
« La plupart des cas impliquent des personnes non identifiées qui collectent des produits forestiers », précise Samoeurn. « Elles allument des feux sans précaution, et les flammes se propagent, y compris vers des champs où les agriculteurs ne brûlent pas ».
Des réponses institutionnelles encore limitées
KHVAY Atitya, porte-parole du ministère de l’Environnement, reconnaît que la pollution de l’air demeure un enjeu majeur. Il indique que le ministère poursuit ses campagnes de sensibilisation pour inciter la population à cesser le brûlage des chaumes et des déchets ménagers, tout en renforçant les efforts de prévention des feux de forêt.
Il précise que l’application de la circulaire n° 01 relative aux mesures de prévention et de réduction de la pollution atmosphérique est renforcée en coordination avec les autorités locales.
Pour OR Chamoly, ces efforts restent insuffisants : si la gestion des déchets agricoles relève du ministère de l’Agriculture, l’intervention revient souvent au ministère de l’Environnement une fois que les brûlis ont commencé. Cela met en évidence un manque de coordination.
Il insiste surtout sur l’absence d’alternatives concrètes pour les agriculteurs.
« S’ils ne brûlent pas, que peuvent-ils faire à la place ? », s’interroge-t-il. « Le brûlage fait partie des techniques agricoles depuis des générations. Sans solutions ni incitations, il est extrêmement difficile de changer les mentalités ».
Des agriculteurs confrontés à des contraintes économiques
Pour des agriculteurs comme LOGN Tha, le recours au feu relève moins de la tradition que de la contrainte économique.
« S’il existe des alternatives et un soutien, les agriculteurs changeront de pratique », estime-t-il. « Mais l’agriculture rapporte si peu aujourd’hui ».
La hausse des coûts des engrais, du matériel et de la main-d’œuvre a plongé de nombreux exploitants dans l’endettement. Il espère que le ministère de l’Agriculture renforcera son soutien aux petits producteurs et au marché du riz.
Pour ITH Samoeurn, la lutte contre les feux de forêt nécessite davantage de moyens, notamment pour permettre des patrouilles plus régulières.
Au-delà du secteur agricole, OR Chamoly rappelle que le brûlage des déchets ménagers reste fréquent dans les zones rurales.
« Si la population cesse de brûler ses déchets, existe-t-il un système pour les collecter ? », questionne-t-il. « Le brûlage reste plus simple que le stockage des ordures lorsqu’aucun service de collecte n’existe ».
Selon lui, lutter contre les brûlis à ciel ouvert nécessitera des incitations économiques, des infrastructures adaptées de gestion des déchets et un dialogue renforcé avec les communautés.
« Les comportements ne changent pas uniquement par injonction », conclut-il.
SAO Phal Niseiy
Avec l'aimable autorisation de Cambodianess qui nous permet d'offrir cette article à un lectorat francophone.
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