Depuis le XVIIIe siècle et les idéaux philosophiques nés du Siècle des Lumières, la langue française a ceci d’unique en ce qu’elle porte en elle des valeurs qui se veulent universelles. Les premiers et plus importants porteurs de ces valeurs sont des écrivains. C’est la raison pour laquelle est créée, en 1926, « l’Association des Écrivains de Langue française » (ADELF). Elle avait alors pour vocation de récompenser les écrivains, autochtones ou expatriés, s’exprimant en français dans les territoires où le français était pratiqué. C’est l’aube de ce qu’on appelle aujourd’hui la Francophonie.


Par Raoul Jennar
Après la décolonisation, le président de Gaulle souhaite que les relations de la France avec ses anciennes colonies débouchent, dans le domaine de la culture, sur une coopération multilatérale. Celle-ci se met progressivement en place avec notamment, en 1961, « l’Association des universités partiellement ou entièrement de langue française », aujourd’hui appelée « Agence universitaire de la Francophonie », et, en 1967, « l’Association internationale des parlementaires de langue française », aujourd’hui dénommée « Assemblée parlementaire de la Francophonie ».
Niamey, Niger : les origines institutionnelles de la Francophonie
Le 17 février 1969, à l’invitation du président du Niger, Hamani Diori, soutenu par Norodom Sihanouk, chef de l’État du Cambodge, Léopold Sédar Senghor, président du Sénégal, et Habib Bourguiba, président de la Tunisie, se tient pour la première fois à Niamey une réunion des représentants de près de trente pays francophones. Son objectif est de donner une forme institutionnelle à la coopération multilatérale entre pays ayant en usage la langue française en vue d’une union culturelle et technique entre ces pays. Le 20 février, les participants adoptent une résolution recommandant la création d’une structure permanente en soulignant que la coopération multilatérale doit s’opérer dans le respect strict de la souveraineté des États et de la promotion de leurs cultures nationales respectives.
Comme devait le déclarer un an plus tard le président Hamani Diori, « les voix les plus autorisées exprimèrent avec lucidité et éloquence l’aspiration profonde de près de deux cents millions d’hommes conscients d’appartenir à une même communauté et résolus à organiser institutionnellement cette communauté pour affirmer et développer — dans une fraternelle égalité — une coopération multilatérale portant sur l’éducation, la culture, la science et la technique. »
L’année suivante, toujours à Niamey, le 20 mars 1970, les représentants de 21 États ayant en commun l’usage du français adoptent la Convention portant création de « l’Agence de coopération culturelle et technique » (ACCT). C’est une organisation intergouvernementale fondée autour du partage d’une langue commune, le français, chargée de promouvoir et de diffuser les cultures de ses membres et d’intensifier la coopération culturelle et technique entre eux.
Les réalisations de l’ACCT dans le monde francophone
En 1978, un Conseil international des radios-télévisions d’expression française (CIRTEF) est créé. Composé aujourd’hui de 44 chaînes de radiodiffusion et de télévision utilisant entièrement ou partiellement la langue française, il développe la coopération entre elles, par l’échange d’émissions, la coproduction et la formation des professionnels.
En 1979, à l’initiative de Jacques Chirac, maire de Paris, les maires des capitales et métropoles partiellement ou entièrement francophones créent leur réseau : l’Association internationale des maires francophones.
En 1984, la chaîne de télévision francophone TV5 naît de l’alliance de cinq chaînes publiques de télévision : TF1, Antenne 2 et FR3 pour la France, la RTBF pour la Communauté française de Belgique et la TSR pour la Suisse ; elles sont rejointes en 1986 par le Consortium de télévisions publiques Québec Canada. TV5 Afrique et TV5 Amérique latine voient le jour en 1992, suivies par TV5 Asie en 1996, puis de TV5 États-Unis et TV5 Moyen-Orient en 1998. La chaîne, dénommée TV5 MONDE depuis 2001, compte aujourd’hui 7 chaînes de télévision et TV5 Québec-Canada. Reçue dans plus de 300 millions de foyers dans le monde, elle constitue le principal vecteur de la Francophonie dans la diversité de ses expressions et des cultures qu’elle porte.
En 1986 est inauguré le premier des « Centres de lecture et d’animation culturelle », qui offrent aux populations des zones rurales et des quartiers défavorisés un accès aux livres et à la culture. On en dénombre aujourd’hui plus de 300, répartis dans une vingtaine de pays.
En 1988, l’ACCT crée un « Fonds d’images » qui aura aidé, à ce jour, à la réalisation de milliers d’œuvres de cinéma et de télévision.
En 1993, le premier MASA, « Marché des arts du spectacle africain », est organisé à Abidjan (Côte d’Ivoire). Parallèlement, un programme d’appui à la circulation des artistes et de leurs œuvres, dédié aux créations d’arts vivants et visuels, est lancé.
En 2001, l’Agence crée un nouveau prix littéraire, le « Prix des cinq continents de la Francophonie », qui consacre chaque année un roman de langue française. De grands noms de la littérature francophone s’engagent à ses côtés : Jean-Marie Gustave Le Clézio, René de Obaldia, Vénus Khoury Ghatta, Lionel Trouillot font notamment partie du jury.
La Francophonie politique et les Sommets
Le Sommet des chefs d’État et de gouvernement des pays ayant le français en partage, communément appelé « Sommet de la Francophonie », se réunit pour la première fois en 1986 à Versailles (France), à l’invitation du président de la République française, François Mitterrand. 42 États et gouvernements y participent et retiennent quatre domaines essentiels de coopération multilatérale : le développement, les industries de la culture et de la communication, les industries de la langue ainsi que le développement technologique couplé à la recherche et à l’information scientifique.
Depuis 1986, 19 Sommets de la Francophonie se sont réunis. Avant le 20e Sommet qui va se tenir à Phnom Penh, les trois derniers ont eu lieu en 2018 à Erevan (Arménie), en 2022 à Djerba (Tunisie) et en 2024 à Villers-Cotterêts et Paris (France). Ces concertations politiques au plus haut niveau ont renforcé la place de la Francophonie sur la scène internationale, tout en élargissant ses champs d’action et en améliorant ses structures et modes de fonctionnement. Depuis 1995, la Francophonie est dotée d’un poste de secrétaire général. Le premier est élu en 1997. C’est M. Boutros Boutros-Ghali, ancien secrétaire général des Nations unies. Au cours du Sommet de Hanoï la même année, la Charte de la Francophonie, principal texte de référence, est adoptée. En 2002, c’est M. Abdou Diouf, ancien président du Sénégal, qui, lors du Sommet de Beyrouth, devient secrétaire général. Il donne une nouvelle impulsion à l’action politique de l’OIF et à la coopération au développement. En 2014, au Sommet de Dakar, c’est Mme Michaëlle Jean, ancienne gouverneure générale du Canada, qui devient secrétaire générale. En 2016, elle fait adopter à Antananarivo (Madagascar) une rationalisation des structures de la Francophonie et de ses modes de fonctionnement. L’appellation « Organisation internationale de la Francophonie » (OIF) est adoptée. En 2018, à l’issue du Sommet d’Erevan (Arménie), l’actuelle secrétaire générale, Louise Mushikiwabo, ancienne ministre des Affaires étrangères du Rwanda, prend la tête de l’OIF. Elle est reconduite en 2022, lors du Sommet de Djerba.
À la culture et à l’éducation, domaines originels de la coopération francophone, se sont ajoutés, au fil des Sommets, le champ politique (paix, démocratie, droits de l’Homme), le développement durable, l’économie et les technologies numériques. L’Institut de la Francophonie pour le développement durable (IFDD) voit le jour à Québec en 1988 et l’Institut de la Francophonie pour l’éducation et la formation (IFEF), à Dakar en 2015.
Entre 1970 et 2026, les pays ayant en partage la langue française se sont constitués en communauté structurée et agissante de 90 États membres. En 56 ans, le rêve de faire d’une langue commune un outil de partage, de développement et de paix pour 396 millions d’êtres humains est devenu une réalité écoutée au sein de la communauté internationale.
Raoul Marc Jennar est docteur en sciences politiques et en études khmères. Diplômé des universités belges et françaises, il est titulaire d'un doctorat de l'Institut national des langues et civilisations orientales (INALCO) à Paris, pour une thèse consacrée aux frontières du Cambodge contemporain. Spécialiste reconnu de ce pays, il a été consultant pour l'Autorité provisoire des Nations unies au Cambodge (APRONUC), pour l'ONG Enfants du Mékong, puis pour l'Union européenne. Il a également servi comme expert des Nations unies auprès du tribunal chargé de juger les anciens dirigeants du régime khmer rouge. Il a été conseiller du gouvernement cambodgien en matière de politique étrangère. Installé au Cambodge depuis de nombreuses années, où il enseigne l'histoire et la politique étrangère à l'Institut national de la diplomatie et des relations internationales, il est l'auteur de plusieurs ouvrages et de nombreux articles sur le royaume.
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