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Jean Commaille, la vie du premier conservateur d'Angkor

À l’occasion des 110 ans de sa mort, retour sur le parcours de Jean Commaille, premier conservateur des temples d’Angkor en 1908. Il a consacré sa vie à la sauvegarde du patrimoine khmer, posant les bases de la restauration scientifique du site tout en développant un regard artistique singulier sur l’art cambodgien.

Jean Commaille, la vie du premier conservateur d'AngkorJean Commaille, la vie du premier conservateur d'Angkor
Archives EFEO
Écrit par Lepetitjournal Cambodge
Publié le 23 février 2026, mis à jour le 30 avril 2026

« Un peintre du dimanche à Angkor  ». C’est ainsi que Nadine André-Pallois, enseignante-chercheuse en histoire de l'art, qualifiera Jean Commaille dans un de ses articles de la revue des Arts asiatiques.

Un peintre du dimanche à Angkor, vraiment ? Mais n’y voyez là rien de péjoratif, l’histoire le justifie.

Jean Commaille a dédié sa vie, ses œuvres, à la renaissance des temples d’Angkor. Né en 1868, le jeune Marseillais rêve de dessins et de peintures, et souhaite orienter sa vie dans ce sens. Issu d’une famille de militaires, il semble naturel qu’il embrasse la même carrière.

Renonçant à ses ambitions d’arts plastiques, il sera d’abord élève au lycée militaire de La Flèche, puis envoyé hors de la France, à l’âge de 27 ans, lorsqu’il entrera dans la Légion étrangère, affecté à la milice cambodgienne en 1896.

C’est ici, en ce pays placé sous protectorat français depuis 1863, que débutera le travail d’une vie, celle de Jean Commaille.

Ses débuts au Cambodge

À la fin de son engagement, en 1898, il reste au Cambodge. Parlant parfaitement le khmer, il y travaille comme auxiliaire de comptabilité, dans l'administration du Protectorat français du Cambodge. Si les arts paraissent encore loin de son domaine, cette opportunité lui permet de visiter des temples et principalement ceux d’Angkor.

La Mission archéologique permanente de l'Indochine, instaurée par un arrêté en 1898 par le gouverneur général de l'Indochine Paul Doumer (1857-1932), devient, le 20 janvier 1900, l'École française d'Extrême-Orient (EFEO). Présidée par Louis Finot, elle nomme Jean Commaille comme secrétaire trésorier. Une des premières missions est l'installation du premier musée de Saïgon. Par la suite, en 1902, le siège de l'EFEO et ses services administratifs s'installent à Hanoi ; Jean Commaille est alors chargé d'assurer le transfert des collections de Saigon à Hanoi.

D’autres responsabilités lui seront rapidement confiées, comme procéder à la fouille de divers sites, qui lui permettront notamment de découvrir, en fouillant le site de Bassac, un sanctuaire abandonné doté de sculptures et d’édicules. Il s’agit d’un temple en ruine, Prasat Prey Basak. Henri Parmentier, alors chef de l’archéologie à l’EFEO (1871-1949), décrit dans sa note biographique écrite à la mort de Jean Commaille qu’il a un réel talent de leader, « doté d'une grande délicatesse » vis-à-vis de ses équipes. Couronné d'une « verve humoristique », qui lui permet d'obtenir le meilleur de ses ouvriers cambodgiens, dont les compétences de départ s'appliquent à la culture des champs, mais doivent désormais s'appliquer à la restauration des vieilles pierres.

À 36 ans, Jean Commaille rencontre au Vietnam sa femme, une pianiste, Henriette Loustalet. Ils se marieront en 1904.

L’année suivante, une nouvelle rencontre importante marquera sa vie : celle d’Henri Marchal, un jeune architecte, avec qui il partage de nombreuses valeurs. Dans « La renaissance d’Angkor », de Maxime Prodomidès, l’auteur explique que « tous deux sont peu amènes avec la hiérarchie surtout lorsqu'elle se teinte de mépris pour les Cambodgiens », « ils n'appréciaient guère ce milieu colonial. Henri Marchal et Jean Commaille s'appréciaient vraiment et leur amitié leur était précieuse ».

En 1907, la rétrocession des provinces de Battambang, Sisophon et de Siem Reap au Cambodge par le Siam permet d'intégrer Angkor sous la tutelle de l'EFEO.

Jean Commaille prend alors en charge la veille et l'observation du site en tant que commis des Services civils en mission à Angkor. Il n’y partira plus jamais.

Sa vie pour Angkor

Si Angkor avait été « découvert » en 1859 par l'explorateur Henri Mouhot, c’est Jean Commaille qui sera nommé premier conservateur du site en 1908.

Anticipant sa nomination dans l’année, dès le début 1908, Jean Commaille, alors en compagnie d’Étienne Lunet de Lajonquière, a dressé une liste des travaux de conservation à réaliser en priorité sur le site, notamment le débroussaillement et le dégagement des édifices ensevelis dans la forêt et les décombres d'Angkor Vat et du Bayon.

Il fait parvenir ses premiers rapports mensuels de l'activité sur le site d'Angkor à Hanoï. Ces documents assurent un lien entre la direction de l'École et son conservateur à Angkor ; ils constituent désormais une source essentielle sur les travaux engagés par l'institution naissante.

Quelques mois plus tard, en juillet 1908, Claude Eugène Maitre, directeur titulaire de l'EFEO à l’époque, le nomme officiellement premier conservateur du site, chargé de la conservation et de la restauration des monuments d'Angkor. Le rôle de sa vie.

Pour Henri Parmentier (chef de l’archéologie à l’EFEO), Jean Commaille devient à l’âge de 40 ans « la bonne personne, au bon endroit ».

Des conditions de vie… compliquées

Totalement dévoué à son travail, l’homme habite avec sa femme un « bungalow » inconfortable planté au bord d'un marais, à proximité de la chaussée ouest d'Angkor Vat, et dépourvu de la moindre ressource. Il demande des améliorations à l’EFEO, en vain.

 

Jean Commaille, la vie du premier conservateur d'Angkor

Archive EFEO

Cela aura d’ailleurs raison de son mariage… Henriette Loustalet n’a pas supporté que son piano traversât le sol insalubre de ce maudit bungalow. Elle quitte alors son mari et rentre en France avec son instrument. 

Mais Jean Commaille ne se laisse pas abattre. Ses efforts intenses, obstinés et continus vont porter leurs fruits, car le réseau hydraulique d'origine d'Angkor réapparaît ; les digues et chaussées redessinent le réseau initial. Les dégagements opérés par le conservateur sur le temple de Bayon subsistent encore à notre époque.

Une fin tragique, une reconnaissance éternelle

Le 29 avril 1916, alors qu’il transporte le salaire de ses ouvriers, Jean Commaille est violemment agressé par des bandits. Mortellement blessé, il décède à son domicile le lendemain. Trois de ses agresseurs sont retrouvés et condamnés à mort, puis exécutés à Phnom Penh. Ses ouvriers khmers porteront sur eux le deuil pendant un certain temps.

 

Jean Commaille, la vie du premier conservateur d'Angkor

Source : wikicommons

Le premier conservateur des temples d’Angkor est alors inhumé à proximité du Bayon, dans un caveau surmonté par un pyramidion érigé en sa mémoire.

Jean Commaille est reconnu comme celui qui a su poser les bases de la renaissance du patrimoine architectural khmer au Cambodge. Ces actions remarquables auront permis à l'EFEO de trouver sa voie entre une mission administrative et un travail scientifique de restauration de monuments antiques.

À sa mort, Henri Marchal deviendra en 1916 le second conservateur d'Angkor, poursuivant les travaux de son ami, honorant sa mémoire.

Et l’art dans tout ça ?

Bien que Jean Commaille soit pionnier en matière de conservation d’Angkor, ses talents de peintre ainsi que de visionnaire dans sa représentation de l’art khmer doivent également être soulignés.

Dès la fin de son engagement dans la Légion, Jean Commaille accède à sa passion : il peint ses premières aquarelles des temples khmers.

En 1992, Nadine André-Pallois, doctorante d’une thèse d’études indiennes et extrême-orientales, confie : « Dès 1898, on voit naître en lui les caractères du conservateur de talent, qui examine le moindre détail avec un œil précis, architectural aussi bien que végétal .» « Les œuvres originales de Jean Commaille sont conservées à l'EFEO. Elles ont été rachetées à sa veuve dans les années 1950. »

 

Jean Commaille, la vie du premier conservateur d'Angkor

Archive EFEO

En plus d’avoir un bon coup de pinceau, l’artiste savait également reconnaître une œuvre à sa juste valeur.

Henri Marchal racontera la différence entre Lunet de Lajonquière et Jean Commaille :

« Lunet de Lajonquière termine son inventaire des Monuments du Cambodge en disant : “La médiocrité de la statuaire cambodgienne nous a été confirmée par ce dernier voyage”. Jean Commaille, quant à lui, trouva au Bayon, en 1913, une belle statue de Buddha assis, qu'ils exposèrent au Musée Albert Sarraut de Phnom Penh. Cela révéla au public une sculpture khmère méritant réellement l'admiration des connaisseurs ; elle eut les honneurs d'un article de l'éminent orientaliste M. Foucher dans le Bulletin de la Commission archéologique de l'Indochine. Inutile d'ajouter que l'impression défavorable des débuts s'est depuis complètement modifiée, et il est admis que l'art khmer peut prendre un rang honorable parmi les autres arts d'Extrême-Asie. Il a même, il y a une dizaine d'années, joui d'une très grande vogue sur le marché de Paris. »

Ce fameux « peintre du dimanche » aura donc dédié sa vie, son œuvre, aux très majestueux temples d’Angkor.

Par Eléonore Beltran

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