Face à l’indignation suscitée par le terme « Scambodia », une réflexion s’impose : et si le vrai problème n’était pas le mot, mais les réalités qui l’ont fait émerger ?


La politique se définit comme un processus de prise de décision dont les effets concernent l’ensemble d’une communauté. Dans une démocratie saine, chacun devrait y prendre part. Pourtant, au Cambodge, beaucoup s’en sont longtemps détournés.
Une forme de réflexe s’est installée : « Ne vous mêlez pas de politique », « concentrez-vous sur votre vie ». La politique est alors perçue non plus comme un devoir civique, mais comme un terrain risqué, réservé à d’autres.
Or, se désengager ne fait pas disparaître la politique. Aujourd’hui, les conséquences de ce retrait sont visibles. Lorsqu’un titre comme « How Cybercrime Became a Leading Industry in ‘Scambodia’ » paraît dans le Wall Street Journal, l’indignation éclate.
Sur Facebook, Socheata Sann écrit : « Je suis profondément déçue et offensée par le choix de langage du Wall Street Journal […] Utiliser le terme “Scambodia” n’est pas seulement non professionnel, c’est une insulte à notre nation. » La publication a suscité plus de 700 réactions et plus de 200 partages.
Un autre auteur, dans une lettre ouverte, déplore : « Ce terme est rabaissant et profondément irrespectueux. »
Même dans le monde universitaire, les réactions fusent. Un responsable du département d’administration des affaires de l’Université Paragon International ironise : « Cet article est un cadeau du Wall Street Journal après le Nouvel An khmer, n’est-ce pas ? Combien avez-vous gagné ? Qui vous a payé — la Thaïlande ? »
Les réseaux sociaux débordent d’indignation. Mais où était cette mobilisation lorsque le phénomène s’est installé ?
Sihanoukville, symbole d’une transformation
Lors d’une visite au Cambodge en juin 2022, un séjour à Sihanoukville révèle une transformation radicale. Ancienne destination prisée des routards, la ville est devenue un vaste centre de casinos, porté par des investissements chinois massifs.
Un habitant nuance toutefois cette apparente prospérité : « C’est du développement, mais c’est aussi devenu un centre majeur pour les réseaux criminels transnationaux, alimentés par des investissements chinois peu régulés. » Quelques jours plus tard, un documentaire d’Al Jazeera, Forced to Scam: Cambodia’s Cyber Slaves, expose une réalité plus sombre : travail forcé, traite humaine et réseaux de fraude en ligne.
Ce phénomène ne date pas d’hier. Il s’est installé progressivement.
Une crise amplifiée et politisée
Après l’article du Wall Street Journal, le chercheur et créateur EverydaySam souligne la dimension transnationale du phénomène, dénonçant sa récupération politique.
Il critique notamment certaines déclarations sud-coréennes :« Accuser un seul pays pour des gains politiques internes […] remplace les actions concrètes nécessaires pour lutter contre ces crimes. »
Mais cette analyse omet l’urgence de la situation. À la mi-2025, les enlèvements de ressortissants sud-coréens au Cambodge se multiplient, poussant Séoul à créer une cellule de crise pour accélérer les rapatriements. Le schéma est récurrent : des victimes attirées par de fausses offres d’emploi sont enfermées et contraintes à participer à des escroqueries en ligne.
En août 2025, la mort de Park Min-ho, étudiant de 22 ans piégé par une offre frauduleuse, marque un tournant et intensifie les tensions diplomatiques.
Des réseaux ancrés dans des structures puissantes
Le phénomène implique également des acteurs de premier plan. Le 14 octobre 2025, Chen Zhi, dirigeant du Prince Holding Group, est inculpé par les États-Unis pour fraude électronique et blanchiment.
Pour en savoir plus : Arrestation de Chen Zhi : coup d’éclat ou véritable tournant contre les arnaques ?
Arrivé en 2009, naturalisé cambodgien, il investit massivement dans l’économie locale. En 2020, il reçoit le titre de neak oknha et devient conseiller du Premier ministre.
Selon le Trésor américain, ses entreprises seraient liées à des hôtels et casinos de Sihanoukville impliqués dans des opérations frauduleuses reposant sur le travail forcé. Les autorités américaines cherchent à saisir 15 milliards de dollars en bitcoins liés à ces activités.
Une crise aux répercussions régionales
Le phénomène dépasse les frontières. Lors du conflit frontalier entre le Cambodge et la Thaïlande en 2025, l’image du Cambodge comme hub d’escroqueries est utilisée comme arme rhétorique.
Certains segments de l’armée thaïlandaise invoquent même ces activités pour justifier une escalade militaire, aboutissant à des frappes aériennes. En décembre, une frappe révèle les activités d’un complexe à O’Smach, entraînant l’évacuation de travailleurs victimes de traite.
Une indignation mal dirigée ?
Pendant des années, une partie de la population, notamment les élites urbaines, est restée distante. L’attention n’a émergé qu’au gré des scandales, jusqu’à ce que le problème devienne impossible à ignorer.
Aujourd’hui, l’indignation se focalise sur un mot plutôt que sur les mécanismes qui l’ont rendu possible. Certes, aucun pays n’accepte d’être réduit à une caricature. Rejeter ce terme, c’est aussi défendre une dignité nationale. Mais dénoncer une insulte extérieure est plus simple que de faire face à des défaillances internes.
S’exprimer contre un média étranger est sans risque. Remettre en question des systèmes liés au pouvoir et à l’argent l’est beaucoup moins.
De la réaction à l’engagement
Que signifierait réellement défendre la dignité nationale ? Si une mobilisation collective est possible face à un titre de presse, elle peut aussi se tourner vers les institutions nationales. Au lieu d’interpeller des médias étrangers, pourquoi ne pas exiger des actions concrètes des autorités ?
La crise actuelle n’est pas une fatalité. Le Cambodge dispose des moyens nécessaires pour agir : enquêter, réguler, démanteler et poursuivre.Comparer avec les pays voisins ne change rien à la responsabilité nationale. Les problèmes ailleurs n’atténuent pas ceux d’ici.
Comme le rappelle l’auteur : « Je me préoccupe du Cambodge parce que je suis cambodgien. » Si le pays mérite mieux qu’un surnom dégradant, il mérite aussi mieux que les conditions qui l’ont engendré.
Au final, la dignité ne se défend pas seulement par des mots. Elle se construit par l’engagement, la responsabilité et la participation citoyenne.
Rédigé par : Jay Sophalkalyan
Avec l'aimable autorisation de Cambodianess, qui a permis la traduction de cet article et ainsi de le rendre accessible au lectorat francophone.
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