Kroojchmar, une Française crée un magazine pour enfants au Cambodge

Par Lepetitjournal Cambodge | Publié le 02/08/2022 à 17:50 | Mis à jour le 03/08/2022 à 09:13
Photo : Des enfants qui lisent le magazine Kroojchmar ក្រូចឆ្មារ
Des enfants qui lisent le magazine Kroojchmar ក្រូចឆ្មារ

Comment sensibiliser les enfants au design et à la création à l’ère où les écrans sont omniprésents dans notre quotidien ? C’est le défi relevé par Dorothée Etienne, cofondatrice du magazine Kroojchmar. Cette designer française travaille au Cambodge depuis 2013. Il y a de cela un an et demi, elle s’est lancée dans le projet Kroojchmar, avec l’objectif de permettre aux enfants cambodgiens d’être inspirés tout en valorisant l’imagerie de leur pays.

 

ក្រូចឆ្មារ (Kroojchmar) est un magazine pour enfants écrit à la fois en khmer et en anglais. Il propose une initiation au monde de la création, par le biais d’activités manuelles effectuées à même le magazine. En effet, il se présente sous la forme d’une très grande page en noir et blanc, pliée en format A4 afin que l’enfant puisse, en le dépliant, le découvrir par lui-même.

 

lepetitjournal.com s’est entretenu avec Dorothée afin de découvrir les secrets du magazine.

 

Bonjour Dorothée , quel a été votre parcours avant de vous lancer dans l'aventure Kroojchmar  ? 

Bonjour, je m'appelle Dorothée Etienne, je suis designer. Lorsque je me présente ainsi, on me demande souvent “designer de quoi?”. Je viens du design produit et je me suis progressivement orientée vers la stratégie créative. Lorsque j'ai commencé à travailler au Cambodge, en 2013, j’accompagnais des artisans sur le développement de leur marque à travers la création de nouveaux produits qui mettaient en valeur leur histoire, leurs valeurs et leur savoir-faire. J'ai eu la chance de travailler avec de petites structures locales (Watthan artisan, Il Nodo...) mais aussi avec de grandes ONG (Phare, Sipar ou PSE / Le cartable de Chenda).

 

En parallèle de ces projets, j’ai enseigné le design, à l'école d’Arts Appliqués de Phare à Battambang et à l'université Limkokwing de Phnom Penh. Ces trois dernières années, je me suis un peu éloignée du produit pour travailler plus en stratégie, en amont de la création. Je conçois des campagnes créatives avec l’agence de Behaviour change 17 Triggers pour des clients tels que l'Unicef, le World Food Program ou encore Better Factory Cambodia. Nous nous intéressons à la manière dont les gens vivent, se nourrissent, ou soignent, à ce qui les motivent ou les éloignent de certaines pratiques, pour mieux diffuser des messages de préventions, des recommandations ou de services.

Et bien sûr, je suis maintenant cofondatrice du magazine ក្រូចឆ្មារ / Kroojchmar. Depuis mars, je travaille à plein temps sur ce projet.

 

Quelle a été l’idée de base lorsque vous avez créé Kroojchmar ? Par quoi avez-vous été inspirée ?

Ce magazine est né d’observations que j’ai relevées ces dernières années au Cambodge. Tout d'abord, j’ai noté l’intérêt croissant pour l'intégration des arts et de la créativité dans l'éducation. En effet, l'école publique met progressivement en place un programme artistique dans son curriculum. J’observe également une forte attirance pour les sujets des STEAM (sciences, technologie, ingénierie, arts et mathématique). La lettre "A" a été ajoutée récemment pour souligner la place donnée aux arts dans cet enseignement par le faire.

Mais force est de constater qu'il existe peu de ressources disponibles, en langue khmère, pour proposer une sensibilisation au design et de la création en général. Le pays comptait auparavant quelques magazines pour enfants en khmer (TamTam, Khmer times kids, Little scientist...) mais ils n'existent plus, ce qui signifie qu'aujourd'hui ក្រូចឆ្មារ / Kroojchmar est le seul magazine pour enfants disponible en khmer et en anglais. C’est d’ailleurs bien dans ce sens-là qu'est conçu notre magazine, ce qui peut sembler être une évidence, mais cela me tient à cœur de le souligner.

Nos auteurs sont cambodgiens et écrivent tous leurs textes en khmer respectant ainsi le ton, la poésie et l’intelligence de leur langue. Le contenu est ensuite traduit, dans un second temps, en anglais pour répondre à l'intérêt croissant pour cette langue internationale et pour élargir le spectre de nos lecteurs.

Enfin, nous avons également constaté que les écrans prennent une grande place dans le divertissement et même l'éducation des enfants. Pendant la période Covid, certains élèves ont pu continuer à apprendre grâce au téléphone de la famille. Sans prétendre remplacer ces écrans, nous souhaitons proposer une alternative à ces supports.

Nous prônons un développement de la créativité par la manipulation, l'interaction physique, le toucher et la fabrication de choses.

C'est pourquoi nous sommes imprimés en papier et que nous ne proposons pas de format digital hormis, à terme, une version audio. Le design de notre magazine est une invitation à l'interaction et à l'appropriation.

 

Kroojchmar magazine couverture
Kroojchmar / Couverture du Numéro 1

 

Dites-nous en plus sur le choix du nom et du logo du magazine, pourquoi Kroojchmar ?

ក្រូចឆ្មារ / Kroojchmar signifie Petit Agrume (Étymologie: [krooj] agrume et [chmar] petit). Nous cherchions un nom qui puisse exprimer le pétillement créatif, ce dynamisme du faire, de manière extrêmement accessible, avec une sonorité enfantine.

Au cours de nos brainstormings, une de nos auteures a proposé ce nom car cela évoquait l’expression familière khmère កូនតូចដូចក្រូចឆ្មា [kon touij doij kroochmar] qui signifie “les enfants petits comme des petits agrumes”. Le mot [chmar] ou [a-chmar] est aussi un diminutif affectueux qui peut être donné au plus jeune de la famille. La sonorité de ce mot est aussi très proche du mot [chma] qui signifie chat, un animal au regard aiguisé qui n’est pas sans lien avec notre invitation à observer, être curieux et attentif. Enfin la graphie du mot ក្រូចឆ្មារ / Kroojchmar a achevé de nous convaincre ; les boucles des deux lettres centrales forment naturellement ces deux petits yeux curieux, la jambe de la lettre [Mor] évoque un sourire. Nous avons travaillé sur ce logo avec le designer Thuokna SIN.

 

Quel est l’objectif que vous poursuivez avec ce magazine, quel public visez-vous ?

 

Le magazine ក្រូចឆ្មារ / Kroojchmar a deux missions.

La première est de proposer une ressource abordable qui stimule la curiosité et la créativité des enfants ici au Cambodge. Pour cela, nous explorons l'imagerie cambodgienne, en parlant des objets, des pratiques et des usages qui sont propres au pays. Nous espérons susciter des passions et peut-être des vocations ! C'est pourquoi à chaque numéro nous invitons un membre de la communauté créative (graphiste, styliste, architecte...) à présenter son activité avec des mots simples. Nous voulons valoriser la créativité  comme une véritable compétence pouvant même constituer une future carrière.

Notre deuxième mission est de contribuer à la visibilité de la communauté créative cambodgienne elle-même en promouvant des illustrateurs et des auteurs professionnels et en leur offrant un revenu élevé pour leur participation à notre magazine. Notre ambition est de créer une vitrine pour leur travail afin qu'ils puissent être contactés pour de futurs projets.

Les designers sont des personnes capables d'imaginer des solutions locales pour améliorer la vie et le confort des gens. Nous voulons contribuer à l'émergence, à la formation et à la promotion de cette communauté.

 

Parlez-nous de la création du magazine, avez-vous connu des difficultés ?

 

Pour me dédier à la création de ce magazine je me suis mise en disponibilité au sein de mon agence. Cela m’a permis d’avoir le temps nécessaire pour développer ce projet mais aussi pour le présenter le plus souvent possible, et m’enrichir des retours et conseils de personnes aux profils variés. Le principal défi venait du fait que je ne connaissais pas du tout le secteur de l'édition. C’est pour ça que j’ai proposé très tôt à PRUM Kunthearo, auteure et éditrice indépendante, de lancer ce projet ensemble. Son expertise technique était essentielle pour mieux s'inspirer du processus classique de l'édition et l’adapter à un rythme de magazine bi-mensuel. Grâce à nos réseaux respectifs nous avons rapidement constitué une équipe d’illustrateurs et d’auteurs prêts à se lancer dans cette aventure encore balbutiante.

Finalement le plus dur n’est pas d’avoir notre maquette entre les mains, car j’avais une vision de l’objet et de son contenu assez tôt, mais de rendre le modèle viable. Je me suis posée volontairement le défi économique suivant: des illustrateurs et auteurs très bien payés en amont mais un prix de vente final le plus accessible possible. Pour résoudre cette équation, nous devons avoir un maximum de lecteurs. Alors nous tentons différentes stratégies. L’abonnement en est une car cela nous assure des lecteurs fidèles pour une année de parution (6 numéros). Nous présentons aussi notre magazine à des écoles ou ONGs susceptibles de s’abonner en grande quantité. Nos prix sont dégressifs ce qui favorise les abonnements groupés. Même un groupe de parents peut se constituer en équipe pour obtenir ces tarifs avantageux.

Nous voulons qu’un maximum d’enfants démarre l'année scolaire avec notre magazine ce qui nous laisse une très courte période pour communiquer et convaincre les écoles et les familles. C’est une période extrêmement dynamique et très motivante.

Vous avez montré votre magazine à des professionnels et à des.enfants. Comment a-t-il été accueilli ?

 

J’ai présenté le projet très tôt à l’ONG Sipar pour bénéficier de leur regard expert et l'équipe a tout de suite été intéressée par notre projet. Nous avons eu l'opportunité de tester notre magazine dans 4 villages où opèrent les bibliobus de l’ONG. Cela nous a permis de confirmer l'attrait des enfants pour ce contenu et ce format un peu particulier. Les enfants ont emprunté spontanément notre magazine, pourtant mélangé aux belles éditions colorées de Sipar, et lors des interviews réalisés une semaine plus tard, tous les enfants avaient utilisé le magazine (lu, réalisé les activités, colorié…)

Et tous les enfants ont réclamé notre numéro 2.

Par ailleurs, la moitié d’entre eux rapportent avoir utilisé leur magazine avec leurs frères et sœurs, voisins ou parents, ce qui confirme la grande interactivité de notre format. Cela nous a aussi permis de faire progresser quelques détails comme le design de notre couverture ou les consignes de nos activités. Ce qui est fantastique dans ce projet c’est que nous apprenons en même temps que nous le développons et que nous avons la souplesse de nous adapter aux retours que l’on nous donne.

 

enfant test Kroojchmar magazine
Kroojchmar 

 

Depuis notre présentation à la Book Fair de Siem Reap et à chaque rencontre de clients potentiels, les retours sont extrêmement positifs. Il semble que les familles étaient en demande de ce type de support. Et les écoles sont même ouvertes à utiliser nos magazines dans leurs cours d’arts plastiques ou de langues. A leur demande, nous allons donc développer un petit guide de facilitation pour que les enseignants s’approprient notre contenu facilement.

 

De quoi avez-vous besoin aujourd’hui pour développer Kroojchmar, êtes-vous à la recherche de partenaires ?

Nous sommes un business, pas une ONG. Nous ne cherchons pas un profit démesuré mais une rentabilité raisonnable. Je tente de lancer ce projet avec très peu d’investissement et sans support financier extérieur ni publicité. Ce dont nous avons besoin c’est de lecteurs curieux afin de progressivement diminuer le prix de vente de notre magazine et ainsi diffuser notre contenu à un maximum d'enfants. A terme, nous espérons être commercialisés un peu partout au Cambodge par des petites boutiques de livres qui en tireront un profit, bref, intégrer le marché local et participer à son économie.

La meilleure manière de soutenir ce projet aujourd'hui c'est de s’abonner ! Nous invitons les familles mais aussi les écoles et ONGs à nous contacter pour découvrir la maquette de notre numéro 1.

D’autres types de clients, un peu différents de notre cible principale, peuvent aussi nous permettre d’atteindre cette taille critique. Par exemple, une de nos premières commandes a été faite par un grand hôtel, très investi dans le soutien à la scène artistique locale, pour offrir notre magazine à leur jeune clientèle. Les agences immobilières sont aussi intéressées car c’est une manière originale d’accueillir des enfants et leur famille qui emménagent au Cambodge. Notre contenu aborde des aspects moins connus du pays que l’on ne trouve pas dans les guides touristiques classiques.

 

Si vous deviez choisir 3 mots pour décrire votre magazine, quels seraient-ils ?

 

Curiosité, car c’est le premier sens que l’on veut nourrir, une attention au quotidien, aux choses et aux gens qui nous entourent.

Créativité, car nous voulons que les enfants s’emparent de leur grande imagination pour donner forme à leurs idées.

Cambodge, car nous explorons l’imagerie unique du pays; nous représentons des gens, des pratiques et des objets du quotidien cambodgien pour mieux s’en inspirer et donc créer.

 

Kroojchmar magazine sera présent au Odom farmer market le Dimanche 7 août 2022 à Phnom Penh. Venez nombreux le découvrir abonner !

Pour Contacter Dorothée : soit par mail, soit par Facebook

 

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Raphael Ferry

Rédacteur en chef de l'édition Cambodge.

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