En résidence à Phnom Penh, Dominique Sigaud explore les violences faites aux femmes, croisant enquête, écriture et transmission, tout en ayant l’œuvre de Marguerite Duras en filigrane.


Écrivaine et ancienne grand reporter, Dominique Sigaud est en résidence à la Villa Marguerite Duras à Phnom Penh du 1er mai au 1er juin 2026, un programme de l’Institut français du Cambodge realisé avec le soutien de l’Institut français Paris et d’OCIC Group.. Ce séjour s’inscrit dans le prolongement de recherches menées depuis plusieurs années sur les violences faites aux femmes et aux filles, ainsi que sur les mécanismes d’invisibilisation qui les entourent.
Son travail interroge plus largement la domination masculine comme structure du récit du monde, ainsi que les angles morts qu’elle produit.
Sa présence au Cambodge ne relève pas d’un déplacement ponctuel, mais d’une démarche cohérente : confronter ses analyses à d’autres contextes et nourrir son écriture à partir du terrain. Nous l’avons rencontrée à l’Institut français du Cambodge.
L’histoire récente du pays, en particulier sous le régime khmer rouge, constitue un point de résonance important. Dominique Sigaud évoque notamment les mariages forcés, encore présents dans les mémoires.
« Ce sont des récits extrêmement violents, qui appartiennent à l’histoire cambodgienne. »
Ce travail d’enquête et d’écriture trouve un prolongement direct dans les actions de transmission qu’elle mène à Phnom Penh.
Au lycée français René Descartes, elle est intervenue auprès des élèves autour des violences faites aux filles. Elle y a partagé les résultats de ses recherches et a mis en lumière des réalités encore peu connues. « Ce sont des sujets que l’on ne connaît pas suffisamment. Il est important que les jeunes les comprennent tôt. » Elle a également animé des ateliers avec des enseignants, centrés sur la langue et les représentations. En modifiant volontairement certaines règles grammaticales — en féminisant les accords notamment — elle met en évidence les structures implicites qui façonnent les perceptions.
« Nous avons tout mis au féminin. Cela produit quelque chose de très intéressant. »
Ces dispositifs prolongent concrètement son travail d’analyse, en rendant perceptibles des mécanismes souvent invisibles. Pour elle, les mécanismes de domination masculine présentent des caractéristiques constantes.
« C’est un invariant : impensé, impuni, cruel. »
Sur les traces de Marguerite Duras : relier les récits aux lieux
En parallèle de ces rencontres, Dominique Sigaud inscrit son travail dans un dialogue avec l’œuvre de Marguerite Duras, dont l’enfance en Indochine irrigue une partie de la littérature.
Elle entretient avec cette œuvre un lien ancien : elle relève d’un dialogue avec une autrice qui a marqué sa manière d’appréhender les récits, les silences et les zones d’ombre de l’histoire.
Dominique Sigaud confie notamment que, lors d’un séjour à Calcutta, l’œuvre de Marguerite Duras s’imposait à elle malgré elle, avec insistance : « Duras était là tout le temps. Cela m’agaçait presque. »
Elle cessa de combattre cette présence à l’occasion d’une représentation mêlant textes durassiens et acteurs indiens. « À un moment, une actrice indienne chantait en français India Song. C’était bouleversant. » Elle identifie rétrospectivement l’importance de cette rencontre dans son parcours : « La première énonciation féminine qui m’a sortie de ce que je vivais, c’est Duras. »
C’est donc naturellement qu’elle profita de son arrivée au Cambodge pour se rendre sur les lieux de la fameuse concession, dans la région de Kep. « Il n’y a que lorsque l’on est sur place que l’on comprend vraiment. »

Stèle marquant la maison de Marguerite Duras à Prey Nop . Photo Dominique Sigaud
La confrontation avec ces paysages lui permet de reconsidérer un imaginaire souvent associé au Vietnam, en en retrouvant aussi les ancrages cambodgiens.
« Cela m’a permis de recadrer complètement ce que j’avais en tête. »
Elle découvre des espaces à la fois proches de ceux décrits dans l’œuvre — terres inondées, vastes étendues ouvertes, horizon maritime — et profondément transformés. Ce décalage entre la force littéraire des lieux et leur état actuel, marqué notamment par la pollution, prolonge sa réflexion sur les écarts entre récit et réalité.
Du travail de terrain aux ateliers, en passant par l’exploration des lieux liés à Marguerite Duras, l’ensemble des activités de Dominique Sigaud au Cambodge s’inscrit dans une même logique.
Observer, comprendre, puis transmettre : cette articulation structure son approche.
Sa résidence à Phnom Penh apparaît ainsi comme une étape dans un travail au long cours, où chaque contexte vient nourrir une réflexion globale, ancrée dans des expériences concrètes et des enquêtes de terrain.
« Nous vivons dans un récit très masculin du monde, et cela a un coût immense. »
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