Au Cambodge, le commerce de viande de chien alimente souffrance animale, vols d’animaux et risques sanitaires majeurs. Des ONG appellent à une action nationale urgente pour y mettre fin.


Un animal de compagnie volé. Un chien terrifié entassé dans une cage rouillée. Une famille laissée sans réponse après la disparition de son animal. Derrière le commerce de viande de chien au Cambodge se cache une réalité faite de cruauté, de deuil et de risques sanitaires croissants, que les défenseurs des animaux estiment ne plus pouvoir être ignorée.
Des militants appellent désormais à une action urgente à l’échelle nationale. Selon eux, l’abattage d’environ trois millions de chiens chaque année est non seulement inhumain, mais constitue aussi une menace sérieuse pour la santé publique dans un pays qui enregistre encore l’un des taux de mortalité liés à la rage les plus élevés au monde.
L’ONG Animals of Our World a officiellement lancé une campagne visant à mettre fin à ce commerce. Elle appelle à un renforcement de l’intervention gouvernementale et à un soutien international pour démanteler un système qui, selon les défenseurs des animaux, repose sur la souffrance animale, une application insuffisante des lois et la pauvreté.
Grâce à son refuge House of Strays à Siem Reap et à des partenariats avec d’autres organisations, l’ONG espère orienter le Cambodge vers un système alimentaire qu’elle juge plus éthique et plus sûr.
Une cruauté largement invisible
Sur le terrain, les acteurs engagés décrivent une réalité difficile à ignorer.
Tobias Pugh, responsable du refuge House of Strays, évoque un réseau brutal et largement dissimulé, dans lequel des chiens sont transportés quotidiennement d’une province à l’autre, souvent entassés dans des cages surpeuplées et privés de nourriture et d’eau pendant des heures.
« Ils sont soumis à une cruauté extrême avant d’être abattus dans des environnements non réglementés », explique-t-il, alertant également sur les risques sanitaires, notamment la propagation de la rage et d’autres maladies.
Une menace sanitaire sous-estimée
Selon plusieurs organisations, dont Mission Rabies, le Cambodge continue d’afficher l’un des taux de mortalité liés à la rage les plus élevés par habitant. La forte population canine — souvent en liberté mais appartenant à des familles — crée des conditions propices à la propagation de la maladie, en l’absence de vaccination et de régulation suffisantes.
Le rapport entre chiens et humains au Cambodge varie d’un chien pour 2,8 personnes à un chien pour 4,8 personnes. Bien que beaucoup circulent librement, la majorité de ces animaux ne sont pas errants : ils appartiennent à des foyers.
Cette réalité rend le commerce d’autant plus douloureux pour de nombreuses familles.
Georgia Kaczorowsky, fondatrice d’Animals of Our World, rapporte que l’organisation recueille régulièrement des témoignages de propriétaires dont les chiens disparaissent sans jamais revenir.
« Dans de nombreux cas, ces disparitions sont fortement suspectées d’être liées au commerce de viande de chien », indique-t-elle.
Pour les familles, la perte est profonde et durable. Des chiens qui gardaient les maisons, accompagnaient les enfants ou partageaient le quotidien disparaissent sans laisser de trace.
Des avancées légales encore limitées
La campagne actuelle s’inscrit dans la continuité d’initiatives menées à Siem Reap, où l’organisation FOUR PAWS a contribué à l’interdiction provinciale du commerce de viande de chien en 2020.
« La campagne de 2020 à Siem Reap a été un succès en termes de sensibilisation et de changement politique », souligne Kaczorowsky.
Cependant, cette interdiction n’a pas totalement mis fin à la pratique. Une partie du commerce se serait déplacée dans la clandestinité, compliquant l’application des lois et permettant aux réseaux de trafic de continuer à opérer.
La législation cambodgienne prévoit des peines de deux à cinq ans de prison et des amendes pouvant atteindre 50 millions de riels (environ 12 200 dollars). Pourtant, les ONG dénoncent une application inégale de ces sanctions, avec une recrudescence du trafic depuis la pandémie de COVID-19.
Vers une interdiction à l’échelle nationale
Animals of Our World souhaite désormais étendre le modèle de Siem Reap à l’ensemble du pays. Selon les défenseurs de la cause animale, les mentalités évoluent progressivement en Asie du Sud-Est, notamment en raison d’une meilleure prise de conscience du bien-être animal, des maladies zoonotiques et des enjeux de sécurité alimentaire.
« L’initiative s’appuie sur des années de sauvetage, d’éducation et de plaidoyer », explique Pugh.
Toutefois, les militants reconnaissent que la loi seule ne suffira pas.
Kaczorowsky insiste sur la nécessité de renforcer les mécanismes d’application et de mettre en place des mesures de soutien pour les populations concernées.
« L’application de la loi ne suffit pas. Des systèmes de soutien doivent être mis en place », affirme-t-elle.
Ces mesures incluraient l’accès à l’éducation, des alternatives économiques et des programmes de développement communautaire pour réduire la dépendance à ce commerce.
Vaccination et prévention au cœur des solutions
Les campagnes de vaccination et de stérilisation constituent un autre axe essentiel. Elles visent à réduire la surpopulation canine et à limiter la propagation de la rage.
Les ONG avertissent que les populations de chiens non vaccinés augmentent les risques de transmission de maladies, tandis que l’absence de stérilisation favorise la formation de meutes et les incidents de morsures.
Pour garantir l’efficacité de ces mesures, l’ONG souhaite renforcer la coopération avec le gouvernement cambodgien, les autorités locales et les partenaires internationaux.
« Notre objectif est de consolider et pérenniser ces actions afin de produire des changements durables », précise Kaczorowsky.
Des animaux de compagnie devenus victimes
Au-delà des chiffres et des politiques publiques, le commerce de viande de chien laisse une empreinte émotionnelle profonde.
Une grande partie des chiens abattus seraient des animaux volés, autrefois intégrés dans des foyers.
« Notre expérience sur le terrain suggère que les vols de chiens sont fréquents dans certaines zones, notamment là où la demande est forte et l’application des lois limitée », explique Kaczorowsky.
Une urgence de santé publique
Les conséquences sanitaires restent préoccupantes. Selon une étude de référence menée en 2009, environ 800 personnes mouraient chaque année de la rage au Cambodge, soit l’un des taux les plus élevés au monde (six décès pour 100 000 habitants).
Des estimations ultérieures évoquent une baisse à environ 446 décès annuels en 2015, mais les ONG jugent ces chiffres toujours alarmants.
Pour elles, la lutte contre ce commerce dépasse la seule question animale : elle concerne aussi la santé publique et la sécurité des communautés.
« Mettre fin au commerce de viande de chien est une étape essentielle vers un système alimentaire plus éthique et plus sûr », conclut Pugh.
Rédigé par : Paul Valdebouze
Avec l'aimable autorisation de Cambodianess, qui a permis la traduction de cet article et ainsi de le rendre accessible au lectorat francophone.
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