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Conte cambodgien du père qui doit choisir son gendre

La rédaction du Petit Journal s’est plongée dans l’histoire du Cambodge à travers ses contes et légendes. Contes qui vise régionalement l’édification de la population. Nous vous proposons aujourd’hui de découvrir les péripéties d’un père qui refuse de donner sa fille à un prétendant qu’il juge laid.

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Écrit par Lepetitjournal Cambodge
Publié le 19 juillet 2026

Dans son livre « Légendes cambodgiennes que m’a contées le gouverneur Khieu », paru en 1922, Guillaume Monod nous confiait que : « Les coutumes, au Cambodge, sont immuables, parce que toutes reposent sur des légendes extrêmement anciennes qui sont devenues, dans l’esprit des Cambodgiens, l’origine presque sacrée de leurs traditions  

Le gouverneur Khieu est un homme d’une haute intelligence ; il connaît à fond la littérature cambodgienne ; il en sourit parfois, mais en parle volontiers.

C’est un de mes plaisirs d’avoir avec ce Khmer de longs entretiens, au cours desquels je cherche à sonder, guidé par lui, les profondeurs, mystérieuses pour nous Occidentaux, de la très vieille âme cambodgienne. »

Aujourd’hui, nous allons apprendre pourquoi il est préférable de refuser franchement sa fille à un prétendant, plutôt que d’user de stratagèmes.

 

On dit qu’autrefois, il était un vieux et une vieille qui avaient une fille remarquablement belle.

Dans quel pays vivaient-ils ? Je ne sais. C’est une histoire qui s’est transmise de bouche en bouche jusqu’à moi. Ces deux vieux avaient fait serment qu’ils ne donneraient leur fille qu’à un prétendant qui pourrait s’abstenir absolument de jurer.

Un jeune homme de belle apparence s’en vint un jour demander la main de la jeune fille. Les parents répondirent : « Oui, nous te la donnerons, ne te mets pas en peine. Tu entreras à notre service et tu nous obéiras ! Si tu es capable de ne jamais jurer, nous te la donnerons. Nous te posons d’avance nos conditions : ne nous reproche pas ensuite d’être fourbes ! »

Le jeune homme répartit : « Je puis très bien m’abstenir de jurer. Je suis disposé à faire tout ce que vous voudrez et vous obéirai en tout. »

« — C’est bien, dit le père, si tu peux éviter de jurer, va en paix. Demain matin, tu entreras au service de ton beau-père. »

Le lendemain, le vieux fit préparer par sa fille le déjeuner du galant. Lorsque celui-ci se fut restauré, il lui dit : « Mon gendre, va prendre les buffles et tu iras labourer la rizière. Tu laboureras jusqu’à ce que ces pierres que tu vois en bordure du chemin gémissent. Alors, tu dételleras les buffles. »

Le jeune homme alla chercher les buffles, les attela à la charrue et se mit à labourer. Il travailla du lever du jour à midi, mais les pierres ne gémirent point. Les buffles ne voulaient plus marcher, mais les pierres restaient silencieuses. Le garçon avait chaud, avait faim ; il ne put résister, il s’écria : « Satanées pierres, quand donc gémirez-vous ? » Il ne prononça que ce seul juron, mais le vieillard, qui était caché derrière les pierres, apparut et dit : « C’est bon, dételle les buffles et va-t’en chez toi ; je te refuse ma fille ; tu ne peux te retenir de jurer. » Le jeune homme délia les animaux et se retira fort penaud.

Bientôt après, un autre garçon se présenta ; le vieux lui tint le même discours qu’à son prédécesseur. Mais cette fois, le jeune homme eut plus de malice ; il alla labourer la rizière, emportant avec lui un paquet de riz. Lorsqu’il eut labouré jusqu’à ce que le soleil fût haut dans sa course, il arrêta les buffles, mangea et se remit à l’ouvrage.

À midi passé, les pierres n’avaient pas encore gémi.

Les buffles étaient exténués et ne pouvaient plus marcher. Arrivé près des pierres, il dit : « Chères pierres, gémissez. Les buffles n’en peuvent plus, ayez pitié d’eux ; il ne s’agit pas de moi, j’ai de quoi manger ; je puis sans peine labourer jusqu’à la nuit. Mais ces buffles, ayez-en compassion ; ce sont des animaux, et ils appartiennent à mon beau-père ! » Toutes ses supplications ne firent pas gémir les pierres. Mais il se garda de jurer, car il se doutait que le vieillard l’écoutait en cachette. Longtemps, il implora les pierres. Enfin, le père vit ses buffles à bout de force ; il en eut pitié parce qu’ils lui appartenaient : il se mit à gémir derrière les rochers. Aussitôt, le jeune homme détela les bêtes et vint à la maison de son beau-père, qui lui fit préparer à dîner par sa fille. À la tombée du jour, le beau-père le congédia :

« Mon cher enfant, rentre chez toi. Demain matin, tu reviendras. »

Le jeune homme prit congé et retourna chez lui. Mais lorsque la nuit fut tout à fait tombée, il revint à pas de loup se poster sous la maison du vieux pour écouter ce qu’il dirait à sa femme.

Or, voici ce qu’il entendit : « Celui-là sait s’abstenir de jurer ; mais il a un mauvais physique. Il ne convient pas pour notre fille. Faisons donc en sorte de le mettre en colère et de l’amener à jurer pour pouvoir la lui refuser. »

 

Conte cambodgien du père qui doit choisir son gendre

 

La femme répondit : « C’est facile. Tu te mettras dans un sac ; dans un autre, nous mettrons du riz. Demain matin, je lui dirai que tu es allé couper du bois dans la montagne, et je lui commanderai de porter les deux sacs jusqu’au sommet. La charge sera fort lourde ; il se mettra en colère et jurera. Toi, dans le sac, tu l’entendras : tu pourras alors le congédier. »

Ayant ainsi conversé, les parents de la jeune fille s’endormirent. Le jeune homme avait tout entendu.

Au lever du jour, il alla reprendre son service chez ses beaux-parents. La femme lui montra deux sacs liés aux deux bouts d’un fléau et lui dit : « Mon cher enfant, ton père est allé couper du bois sur la montagne ; il te fait dire de prendre cette charge de riz et de le suivre au plus vite. Il est parti à jeun avant le jour. Emporte ces deux sacs, dépêche-toi de monter au sommet de la montagne, et là tu prépareras le déjeuner de ton père. »

Le jeune homme prit la charge et sortit.

Arrivé au pied de la montagne, il commença de monter. Mais la charge était pesante ; il redescendit.

« Ô mon cher beau-père, il aura bien faim ! disait-il tout haut en marchant, mais je ne puis monter rapidement, c’est tellement lourd. Qui donc pourrait porter une pareille charge jusqu’en haut ? Si cependant mon beau-père n’a pas pitié de moi et qu’il m’injurie, j’accepterai ses reproches sans murmurer ! » Ce disant, il était revenu dans la plaine. Il avisa des herbes très sèches, y déposa son fardeau et s’éloigna.

Mais aussitôt, il revint sans bruit et mit le feu tout autour de la charge. Le vieux, enfermé dans son sac, était entouré de flammes ; la chaleur arrivait jusqu’à lui ; il tremblait de tous ses membres, épouvanté à la pensée de mourir consumé. Mais il ne pouvait pas sortir.

Le garçon fit semblant de revenir de loin tout courant et s’écria : « Eh, qui a allumé ce feu qui va brûler mon fardeau ? Comment aller le prendre ? Il est au milieu du brasier ! Je ne peux en approcher ! »

Criant ainsi, il se tenait en dehors des flammes.

Lorsque le feu atteignit presque les sacs, il se précipita et traîna sa charge hors de l’incendie. Le vieux était couvert de brûlures ; le garçon délia les sacs, il vit son beau-père en piteux état ; il joua la surprise et s’écria : « Eh, cher père, pourquoi ne m’avoir pas averti ? Il s’en est fallu de peu que vous perdiez la vie dans les flammes, que vous laissiez veuve ma chère belle-mère ! »

Le beau-père se vit joué et fut fort en colère ; mais il ne savait que faire. Il se leva et rentra chez lui clopin-clopant. Pendant tout le jour, il resta couché, soignant ses brûlures et les contusions qu’il avait reçues lorsqu’il avait été traîné loin du feu.

Le soir venu, il renvoya le garçon jusqu’au matin.

Comme la nuit précédente, le jeune homme vint écouter causer les deux vieux.

« Comment faire, dit le mari, pour congédier ce garnement ? Il est plein de finesse ; mais je ne veux pas lui donner ma fille ! »

Il raconta son aventure ; « Trouve un moyen de le congédier ! »

La femme répondit :« Voici : tu feras le maître et lui ordonneras de faire le chien ; tu l’emmèneras chercher des tortues.S’il n’en rapporte pas, ou si, courant à quatre pattes, il ne peut pas te suivre, nous le mettrons à la porte ! »

« C’est bien pensé, femme ! dit le mari. Dès demain, je suivrai ton conseil. »

Le garçon, renseigné, rentra se coucher.

Avant le chant du coq, il prit des tortues et alla les attacher par-ci, par-là, dans les herbes de la plaine où le beau-père avait décidé d’aller chasser.

À l’aurore, il se rendit chez le vieux qui lui dit : « Mon fils, nous allons chercher des tortues. Seulement, nous n’aurons pas de chien. Tu vas le remplacer : tu seras le chien, je serai ton maître. Nous tâcherons de trouver une ou deux tortues et nous reviendrons les manger ici. »

« À vos ordres », dit le garçon.

Le père prit une musette de riz, un bambou plein d’eau et sortit ; le jeune homme, à quatre pattes, le suivait en courant. Arrivé à la plaine où il avait attaché les tortues, il galopa en avant, entra dans les herbes, détacha sans être vu une tortue et se mit à aboyer. Le vieux se hâta d’approcher ; il vit son gendre qui tenait une tortue entre ses dents. Le chien quêta de droite et de gauche, et rapporta sept ou huit tortues.

À midi, le vieux eut faim ; il ouvrit sa musette et se mit à manger. Le gendre, faisant toujours le chien, aperçut un troupeau de buffles ; il se précipita, mordit les bestiaux aux jambes ; les buffles s’enfuirent dans les champs de riz mûr. Le vieux courut faire sortir chien et buffles des récoltes. Lestement, le garçon vint manger toutes les provisions de son beau-père. Celui-ci, à son retour, ne trouva plus rien ; furieux, il voulut frapper le chien, mais il était trop fatigué pour l’atteindre. Il avait faim, la route était longue. Il s’efforçait de marcher l’estomac creux. Il ne pouvait s’en prendre à son gendre, puisqu’il était chien. Arrivé chez lui, il mangea et renvoya le jeune homme.

Cette nuit-là, de sa cachette habituelle, le gars entendit le vieux raconter tout ce qui s’était passé à sa femme, qui lui dit : « Il t’a joué étant le chien. Demain, fais le contraire : c’est toi qui seras le chien et lui le maître. Tu lui rendras la pareille. » Le matin, le garçon, instruit de ce qu’il devait faire, prit l’eau et le riz et partit, suivi du vieux qui trottait à quatre pattes. Le jeune homme marchait vite pour que son beau-père ne puisse le suivre. Bientôt, il s’écria : « Qu’est-ce donc que ce chien ? Il est toujours derrière. Comment trouvera-t-il ainsi des tortues ? »

Il frappa le chien pour le faire marcher en avant.

Mais le vieux ne pouvait courir dans les herbes. Il se traînait toujours, suivant le sentier derrière son gendre ; il ne trouvait point de tortues. Le garçon le rossa à lui faire perdre la respiration. Mais le vieux, tout honteux, n’osait rien dire.

À midi, le garçon s’arrêta pour manger.

Il s’écria : « Qu’est-ce que c’est que ce chien qui ne sait pas trouver de tortues ? Qui marche toujours derrière son maître ? Il ne sait que manger et dormir ! »

Le garçon avala le riz et la viande, ne jetant au vieux que les os qu’il ne pouvait pas même ronger, car il n’avait plus de dents. Le beau-père, assis, affamé, regardait manger son gendre. Quand le repas fut fini, le garçon donna au vieux un coup de rotin et dit : « Allons ! rentrons à la maison. Il n’y a rien à faire avec un chien pareil ! » Et il se mit en route.

 

 

Conte cambodgien du père qui doit choisir son gendre

 

Le vieux, exténué, ne pouvait plus suivre à quatre pattes. Il se remit debout et marcha tout honteux derrière.

En arrivant, le garçon dit : « Mère, nous n’avons point de tortues. Le chien ne vaut rien ! » Il prit congé et s’en retourna chez lui. Lorsqu’ils furent rentrés dans leur chambre, le vieux et la vieille s’entretinrent des événements de la journée. Le vieux raconta comment il avait été maltraité et privé de nourriture. La vieille dit : *« Nous ne pouvons lui donner notre fille. Et nous ne réussissons pas à le congédier !

— Il est laid, dit le vieux ; il ne peut convenir à notre jolie fille ! Mais tous mes efforts pour le mettre en colère et le forcer à jurer sont stériles ! Imagine quelque chose qu’il ne puisse accomplir, qui lui fasse perdre patience et nous donne un prétexte pour le renvoyer !

— Voici, dit la femme. Avant le jour, tu mangeras, tu chiqueras ton bétel et tu te cacheras dans ce panier. Dans un autre, nous mettrons du sel. Quand ce mauvais sujet viendra, je lui dirai que tu es allé faire des achats au marché et qu’il doit te rejoindre avant midi. Le marché est trop loin pour qu’il puisse arriver à temps. En chemin, fatigué de sa charge et se croyant seul, il jurera sûrement. »*

« — Tu as raison », dit le vieux, et ils s’endormirent.

Le garçon, comme de coutume, avait surpris leurs projets.

Quand il se présenta le matin chez ses beaux-parents, la vieille lui donna la lourde charge à porter et lui fit les recommandations convenues.

Le jeune homme se mit en route, pensant : « Cette fois, il faut que je fasse en sorte qu’on me donne la fille. J’en ai assez de ces épreuves ! »

Arrivé à mi-route, il posa sa charge et dit : « Le couvercle de ce panier est bien mal attaché ! »

Il prit une corde, enferma solidement son beau-père ; puis il se remit à marcher. Il atteignit une rivière que franchissait un pont de bois. Il posa ses deux paniers tout au bord du pont ; un rien suffisait à les faire tomber.

« Malheureux que je suis ! s’écria-t-il, l’heure avance ! Mon cher beau-père va être en colère ! Mais ma charge est si lourde ! Comment pourrai-je arriver à temps ? Il faut que je me repose un instant sous ces arbres là-bas, puis je me remettrai en route ! »

Il dit et s’éloigna. Il choisit une grosse bûche et revint vers le pont, imitant avec le morceau de bois la démarche pesante d’un éléphant ; déguisant sa voix, il se mit à crier : « Qui a posé cette charge au milieu du pont ? Mon éléphant va l’écraser ! Vite qu’on l’enlève. »

Tout en parlant, il frappait lourdement en cadence le tablier du pont.

Le vieux, enfermé dans son panier, crut que c’était vraiment un éléphant qui venait et qui allait l’écraser. Tout à coup, il sentit un choc. Les deux paniers, comme poussés par le pied de l’éléphant, tombèrent dans l’eau. Le malheureux était suffoqué, tremblait, secouant sa prison, pensant qu’il allait mourir. Le jeune homme le laissa boire un moment, ayant d’avance attaché les paniers avec un rotin qui les empêchait de s’enfoncer. Puis il fit semblant de venir de loin, criant : « Eh ! Qui a osé faire passer un éléphant et jeter ma charge dans l’eau ? Misère de moi ! Que va dire mon beau-père ? Je suis déjà en retard et voici que tout le sel est mouillé ! »

Comme il retirait la charge de l’eau, il vit l’un des paniers secoué par les tremblements de son beau-père ; il dit : « Oh ! Les poissons sont déjà entrés ! Hélas ! Tout est trempé ! Je vais ouvrir les paniers et les mettre à sécher. Mais le sel sera fondu ! Bien vite, je vais le rapporter à ma belle-mère qui en fera de la saumure pour mon cher beau-père ! »

Ce disant, il ouvrit un des paniers et y trouva son beau-père.

« Oh ! cher père, dit-il, pourquoi ne m’avez-vous pas averti ? Pourquoi ne m’avez-vous pas fait savoir que vous étiez là-dedans ? Voyez comme vous avez risqué d’être noyé. Quelqu’un a conduit ici un éléphant, je ne sais d’où, et la bête vous a poussé dans l’eau avec le pied ! »

Le vieux l’écouta sans mot dire et regagna sa maison dans un silence rageur. Il se sentait berné et à bout d’invention ; il n’osa plus tendre de nouveaux pièges. Il accorda sa fille en mariage au garçon. Nous avons raconté cette histoire pour qu’elle serve de leçon à ceux qui ont des filles à marier. S’ils veulent leur donner un mari, qu’ils célèbrent le mariage.

 

Conte cambodgien du père qui doit choisir son gendre

 

S’ils ne le veulent pas, qu’ils le disent franchement. Mais qu’ils n’imitent pas les duperies de ce vieux qui voulait choisir un gendre. D’abord, ce n’est pas honnête, et puis ils n’auront jamais le dernier mot avec les amoureux.

illustration réalisée par IA


La rédaction du Petit Journal s’est plongée dans l’histoire du Cambodge à travers ses contes et légendes. Nous vous invitons à découvrir ces récits fascinants qui façonnent la richesse de cette culture.

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