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L’architecture à Phnom Penh 1ère partie : l’esclavagisme moderne

Par Victor Bernard | Publié le 08/11/2018 à 20:00 | Mis à jour le 09/11/2018 à 06:03
Photo : Des travailleurs précaires à Phnom Penh. Crédits : Ilo in Asia and Pacific/FLickr creative commons
Travailleurs_PhnomPenh

L' architecture phnompenhoise. Partie 1

La multiplication des projets immobiliers dans la capitale cambodgienne en a non seulement modifié le visage, mais a également provoqué l’asservissement progressif de tous ces travailleurs de l’ombre, devenus les visages d’un esclavagisme moderne post-capitaliste. 

Un phénomène de soumission qui a été renforcé par la spirale de l’endettement, spécifique des instituts de microfinance traditionnels du royaume ainsi que par l’accélération du réchauffement climatique, que le Cambodge peine encore à traiter comme une menace de taille pour l’économie du pays. Explications.

Une méthode perverse d’attribution des terrains immobiliers

La folie constructive qui s’est développée ces dix dernières années à Phnom Penh s’est produite grâce à un système d’expropriation progressif. Très peu de paysans étaient propriétaires de leur terrain, et pour le peu qui l’étaient, les investisseurs ont su se montrer convaincants. Par conséquent les réels propriétaires ont rarement été sensibles à la productivité de leur terre ou aux conditions de vie de ceux qui leur louent l’occupation de leur terrain mais ont plus facilement répondu aux sirènes de l’argent rapide.

Les investisseurs, souvent étrangers, projetant un chantier immobilier de grande envergure, suivent alors le principe suivant : ils rachètent à des prix parfois exorbitants les baux à des propriétaires souvent aveuglés par ces factures dont la valeur peut équivaloir jusqu’à dix fois la valeur du terrain. Une fois que les terres ont changé de propriétaire, il est parfois difficile d’exproprier les éleveurs ou fermiers qui les occupent, puisque la loi de la propriété cambodgienne les protège. En revanche, il n’existe pas d’encadrement des loyers, les nouveaux propriétaires multiplient donc les prix de la location, jusqu’à étouffer financièrement leurs locataires qui sont par conséquent forcés de partir. 

Le changement climatique, autre conséquence majeure de l’exode rural

Le réchauffement de l’atmosphère et le dérèglement de certaines règles météorologiques, comme la venue des moussons, a également poussé de nombreux fermiers cambodgiens originaires des provinces à rejoindre les grandes villes où l’avenir s’annonçait meilleur et où l’assurance d’un salaire régulier sécurisait leur soutien financier à leurs familles, restées dans les campagnes. Des cultures non assurées de produire une quantité suffisante de riz ou de canne à sucre par exemple, ont souvent été abandonnées ou bien ne suffisaient plus aux besoins financiers de la famille.

Les banlieues de la capitale sont par conséquent vite devenues surpeuplées par ces nouveaux travailleurs formant communément une armée de mains prêtes à l’emploi et permettant aux entreprises recrutant de poursuivre leur politique de salaires extrêmement bas, ne risquant aucun mouvement de rébellion, la peur du chômage et du licenciement effrayant les salariés.

La spirale infernale de l’endettement

La solution de repli pour ces exclus de la modernisation devient alors l’emploi dans une de ces nombreuses firmes de construction qui fleurissement sur le territoire du royaume, et en particulier à Phnom Penh. Mais l’absence de formation les prive d’emplois dignes, et la plupart se retrouve à travailler à la chaîne dans un des secteurs les plus prolifiques de la capitale, la fabrication des briques de construction. 

Ces entreprises de fournisseurs qui servent les grands projets immobiliers de condominiums à Phnom Penh emploient des familles entières, enfants compris, dans des conditions parfois très éloignées de la dignité humaine. Selon une étude récemment menée par l’université londonienne de la « Royal Holloway », ces familles seraient de facto retenues dans une forme d’esclavagisme moderne par la spirale de l’endettement. Pour celles qui ont emménagé en ville après avoir quitté la campagne, le coût de la vie les a forcés à contracter un nombre astronomique de dettes, parfois directement auprès de leur employeur. Des dettes qu’ils n’ont, pour la majorité, pas commencé à rembourser mêmes après plusieurs années de labeur. Alors, lorsqu’ils désirent rentrer dans leur campagne natale pour quelque occasion que ce soit, les entreprises exigent qu’au moins un des membres de la famille, souvent des enfants ou des grand-parents, reste sur le chantier afin de s’assurer que ces travailleurs reviendront bien travailler et qu’ils n’en profiteront pas pour quitter définitivement la capitale et échapper à leurs bourreaux.

Les salaires dépassant difficilement les 100$ par mois, les opportunités de remboursement sont extrêmement maigres et le cercle vicieux du surendettement s’engage. L’étude citée plus haut prend l’exemple d’une famille de trois personnes, un couple et leur fille d’une dizaine d’année, travaillant dans la fabrication de briques pour un salaire global familial n’excédant pas les 300$ mensuels. Ils ont contracté des prêts à des instituts de microfinancement à hauteur de 1.250$ auxquels s’ajoute un prêt direct à leur employeur de 7.000$ dont le remboursement n’a pas été encore entamé. Cette famille travaille dans ces conditions depuis 17 ans. La mère de famille explique avoir quitté sa région natale de Kampong Cham car sa plantation de riz ne couvrait pas une surface suffisante pour subvenir aux besoins de sa famille. Elle espérait pouvoir rentrer bientôt et ouvrir sur place une échoppe, mais les fenêtres vers un avenir plus lumineux restent jusqu’à maintenant closes.

 

Travailleurs_Briques_PhnomPenhTravailleurs dans une usine de fabrication de briques de construction à Phnom Penh. Crédits : Ilo in Asia and Pacific/FLickr creative commons

 

Malgré une croissance devenue depuis quelques années la plus rapide de la région du Sud-Est asiatique, le Cambodge peine encore à fournir à ses résidents une sécurité sociale et une protection au travail leur permettant d’éviter ces situations de nouvel esclavagisme. Considérant la vitesse à laquelle les projets immobiliers naissent sur chaque rive du Tonle Sap, il y a fort à parier que ces travailleurs de l’extrême ne puissent envisager un avenir meilleur dans la décennie à venir. 

A suivre la semaine prochaine : L'architecture à Phnom Penh, 2ème partie : Immobilier, la Chine contre tous.

7 Commentaire (s)Réagir
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Nostalgie dim 11/11/2018 - 00:34

Je suis triste et en colère de voir mes compatriotes sont exploités par ces grands investisseurs étrangers ils profitent la misère des gens pour devenir des millionnaires la richesse n'est pas distribuées équitablement les riches sont plus et les pauvres sont Tjs misérables merci pour votre article

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MOB Kangourou sam 10/11/2018 - 03:14

J’intitulera votre article “industrie de la Construction Phnom-Penhoise...” plutôt que l’ “architecture...”. Merci pour vos intéressants sujets traités dans la plupart des articles du Le Petit Journal. 👌

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Fairbanks ven 09/11/2018 - 11:44

Merci pour ces données précises et intéressantes ...

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Nanou B ven 09/11/2018 - 01:47

Merci pour vos articles que je lis chaque jour Je garde espoir pour un monde meilleur J’aime tant ce pays

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Rotha jeu 08/11/2018 - 22:37

Modèle d’esclavage venu probablement de l’inde ou du Bangladesh.

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