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Eléonore Sok : « Je voulais raconter le Cambodge d’aujourd’hui »

Par Virginie Vallée | Publié le 13/01/2020 à 13:11 | Mis à jour le 15/01/2020 à 10:11
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Les Cambodgiens, lignes de vie d’un peuple, publié en France en octobre, est désormais disponible au Cambodge. Rencontre avec son auteure, la journaliste Eléonore Sok-Halkovich, qui présentera son livre mardi 14 janvier à 18h30 à l'Institut français du Cambodge.

Lepetitjournal.com Cambodge : A travers une vingtaine de portraits et d’entretiens, votre livre dresse un panorama du Cambodge d’aujourd’hui. Quelle était votre intention principale en écrivant Les Cambodgiens ?

Eléonore Sok : Un de mes objectifs était de laisser la parole aux Cambodgiens, sans avoir à passer par la vision d’experts étrangers. Le livre s’articule d’abord autour d’un chapitre sur l’histoire et la mémoire, dans lequel je parled’Along Veng, le dernier bastion khmer rouges, mais aussi du destin de Tita, un enfant de la génération perdue née entre les années 70 et 90, qui représente à mes yeux les aléas et difficultés des décennies 80-90 et la résilience des Cambodgiens. Puis j'évoque dans le second chapitre la société immanente afin de souligner que la société cambodgienne obéit à ses propres représentations et qu’elle n’est pas uniquement le fruit de son histoire récente, mais d’une civilisation millénaire.

Mais Les Cambodgiens laisse avant tout la parole à des entrepreneurs, des représentants de la société civile, des chercheurs, un directeur de think tank, une ouvrière, une famille de pêcheurs, qui sont autant de facettes de la société contemporaine. Le chapitre final concerne l’art et la culture, un thème important pour moi, car lorsque je suis arrivée au Cambodge j’ai notamment commencé par réaliser des portraits d’artistes. C’est aussi une bouffée d’air frais à la fin de ce livre. Ceux qui redéfinissent et réinventent la culture cambodgienne mettent en mots les tensions et problèmes auxquels est confrontée la société. 

Un chapitre du livre est consacré à des représentants de la société civile cambodgienne, tels qu'une militante syndicale, une défenseure de l'environnement et la fondatrice d'une ONG de protection des droits de l'homme. Avez-vous senti une certaine résignation chez les individus interrogés ?

Les représentants des ONG de défense des droits de l'homme connaissent l’importance de leurs actions et veulent continuer à exister et tenir leur rôle, mais ils sont obligés de rester discret, d’être moins visibles médiatiquement à cause de la répression. La loi de 2016 qui limite les prérogatives des ONG a poussé la société civile à se redéfinir, à inventer d’autres moyens d’action et à agir davantage dans le sens d'une conscientisation citoyenne. Les jeunes de Mother Nature Cambodia par exemple se définissent comme un mouvement citoyen même si sa structure reste proche de celle des ONG. Mais j’ai aussi ressenti une certaine lassitude chez ces interlocuteurs de ne pas voir les choses avancer, ce qui contribue à une fuite des cerveaux hors du Cambodge.

Dans le chapitre sur la société civile, vous avez compilé plusieurs citations du premier ministre cambodgien. Pourquoi parler de lui de cette manière ?

Hun Sen est un personnage politique central pour comprendre le Cambodge d'aujourd'hui. Je me suis d’abord demandé comment il fallait en parler, si je devais faire son portrait ou interroger un ou plusieurs interlocuteurs à son propos, mais cela risquait d'être un exercice difficile dans un pays où on fait communément usage de périphrases pour parler du chef du gouvernement. J’ai finalement considéré que ses citations parlaient d’elles-mêmes, elles en disent beaucoup sur lui, sa manière d’être et sa manière de penser.

Vous donnez la parole à une vingtaine de Cambodgiens de professions, âges et milieux différents. Certains éléments revenaient-ils dans chaque entretien ?

Le rapport à la matrice familiale était un thème récurrent dans les conversations, qu'elle soit vécue comme un devoir ou une fierté, notamment lorsque j’ai interviewé Heng Pattika, l’héritière des supermarchés Lucky. Même les artistes du collectif Romcheik 5 que j’ai rencontrés et qui ont pris leur distance avec leurs famille s’en sont recréée une. Par ailleurs, la post-mémoire de la période des Khmers rouges, un concept dont parle la théoricienne de l'art Soko Phay dans le livre, est encore très présente. Même s’il y avait une volonté commune chez mes interlocuteurs d’aller de l’avant, la période khmère rouge revenait comme un point de repère qui avait des incidences dans la vie de chacun, qu'ils l'aient vécue ou non. Un drame avec autant de ramifications imprègne invariablement la société. 

Les Cambodgiens, d'Eléonore Sok-Halkovich, éditions des ateliers Henry Dougier, collection Lignes de vie d’un peuple, 149 p., prix indicatif 19 dollars, disponible à la librairie Carnets d'Asie à Phnom Penh et dans les librairies Monument Books.

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