Après deux phases de combats à la frontière cambodgienne en 2025, des centaines de milliers de civils vivent toujours dans l’incertitude. Témoignages, destructions et enjeux politiques dessinent les contours d’un conflit dont les conséquences dépassent largement le terrain militaire.


Décembre devait être le dernier mois de l’année, le plus attendu, le plus chéri, celui des bilans apaisés et des nouveaux engagements. Pour de nombreux Cambodgiens, 2025 s’est pourtant achevée dans la douleur.
En tant que journaliste, j’ai parcouru les zones frontalières et couvert les affrontements dès leur première phase, à la fin du mois de juillet. À ce moment-là, le conflit était perçu comme une épreuve. Difficile, certes, mais encore jugée maîtrisable par beaucoup.
Une seconde phase d’une violence inédite
La seconde phase, entamée le 7 décembre et qui a duré 21 jours, a changé la donne. Je n’imaginais pas que nous assisterions au pire, ni que ses conséquences marqueraient durablement la vie de tant de Cambodgiens.
Tout au long des combats, j’ai rencontré et écouté de nombreux témoins directs : civils, fonctionnaires, militaires. Tous portaient, à des degrés divers, les stigmates physiques et psychologiques de la violence.
Sur le terrain, l’épuisement et l’incompréhension
À proximité du temple de Ta Moan Thom, un soldat m’a demandé, presque désespéré, si le cessez-le-feu renouvelé le 27 décembre pouvait réellement mettre fin au conflit et empêcher de nouveaux combats. Son épuisement ne venait pas seulement des affrontements, mais de l’incertitude qui suivait. Il ne comprenait pas pourquoi ces différends ne pouvaient être réglés de manière plus civilisée.
Un autre soldat a échappé de peu à une frappe mortelle alors qu’il se repliait du sommet du temple de Ta Krabei. Il a dû battre en retraite, incapable de résister plus longtemps aux attaques incessantes — frappes aériennes, tirs d’artillerie et échanges de feu.
« J’ai essayé de descendre de la montagne tard dans la nuit, lorsque les attaques se sont calmées. Je n’ai rien pu emporter avec moi, même pas une arme. Même en restant, rien ne pouvait nous protéger. Nos tranchées étaient détruites. La seule chose qui nous restait, c’était mourir en combattant », a-t-il raconté.
Déplacements massifs et destructions durables
Dans le même temps, des communautés frontalières entières ont été frappées, bien au-delà de ce que beaucoup imaginaient. Plus de 600 000 personnes ont été contraintes de fuir leur foyer, plus de 30 civils ont perdu la vie et près d’une centaine ont été blessés. Ces chiffres n’incluent ni les soldats tombés au combat, ni l’ampleur des destructions : infrastructures endommagées, habitations civiles réduites à néant.
Des vies reconstruites… puis détruites à nouveau
À Thma Daun, une femme a déjà tout perdu à deux reprises.
La maison qu’elle avait construite avec son mari, au prix de longues années de travail, a été détruite lors de la première phase des combats par des tirs d’artillerie et des frappes aériennes. Grâce à l’aide d’un donateur, la famille a pu reconstruire. Mais le sort s’est acharné : cette seconde maison a, elle aussi, été détruite.
« Je ne sais pas si nous pouvons continuer à vivre sur cette terre. Même si nous trouvons l’argent pour reconstruire, je ne sais pas si mes enfants ou les générations futures seront un jour en sécurité ici », confie-t-elle.
L’ombre persistante de l’occupation militaire
Cette incertitude plane désormais sur l’ensemble de la communauté. L’un des sujets les plus sensibles — et souvent évité — reste l’occupation persistante de territoires cambodgiens par les forces militaires thaïlandaises.
Il n’existe pas de réponses simples. Tandis que les autorités évaluent encore l’ampleur des destructions et le coût de la reconstruction, les populations locales en paient déjà le prix. La souffrance dépasse largement ce que peuvent traduire les chiffres et les rapports techniques.
Une fracture sociale au cœur des zones frontalières
Le coût n’est pas seulement économique ou politique. Il est aussi social. La guerre a atteint des zones qui ne l’avaient jamais connue : des communautés frontalières autrefois animées par les échanges commerciaux, les interactions quotidiennes et une stabilité fragile mais réelle.
Aujourd’hui, la crainte la plus profonde est celle d’un silence durable de la frontière. Villages abandonnés, projets de vie suspendus, avenir incertain : la peur s’installe durablement.
Le risque d’un conflit sans fin
Si le différend frontalier n’est jamais réellement résolu, nul ne peut dire quand la violence pourrait reprendre — dans dix, quinze ans ou davantage — au gré des tensions politiques et de décisions prises par des élites qui continuent d’affirmer leurs revendications territoriales par la force plutôt que par le dialogue.
Un défi politique et démocratique pour le Cambodge
Pour le Cambodge, l’enjeu dépasse la reconstruction. Il s’agit désormais de répondre à une population qui réclame davantage de transparence et de responsabilité sur la manière dont ce différend sera réglé.
Le gouvernement a reconnu l’existence de zones sous occupation militaire thaïlandaise, publié une liste des secteurs concernés, déposé une protestation diplomatique et exigé le retrait des forces en invoquant le droit international.
Diplomatie, droit international et attentes populaires
Comme du côté thaïlandais, de nombreux Cambodgiens estiment qu’aucun accord perçu comme une perte territoriale ne peut être accepté. Pour l’heure, la priorité reste d’éviter une nouvelle confrontation militaire, dans un contexte de capacités limitées et de fortes contraintes budgétaires.
Pour beaucoup, le dernier espoir repose désormais sur le droit international et la diplomatie. Un souhait persiste : que le Cambodge et la Thaïlande trouvent le courage de traiter ensemble leurs différends frontaliers, malgré une montée du nationalisme qui rend cet équilibre de plus en plus fragile.
Au-delà des frontières, un choix de société
L’enjeu est aussi d’aider la population à accepter les issues possibles avec calme et discernement, sans se laisser emporter par un nationalisme émotionnel centré uniquement sur des gains ou des pertes territoriales.
Car au fond, il ne s’agit pas seulement de terres. Il s’agit de choisir une voie que les deux pays pourront accepter — une voie qui rende possible une coexistence pacifique, aujourd’hui comme pour les générations à venir.
Sao Phal Niseiy
Avec l'aimable autorisation de Cambodianess, qui a permis la traduction de cet article et ainsi de le rendre accessible au lectorat francophone.
Sur le même sujet

















