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Angkêt de mots : une exposition sur le français entré dans la langue khmère

Le Musée SOSORO nous dévoile une nouvelle exposition « Angkêt de mots », dont Jean-Michel Filippi a assuré le commissariat scientifique. Elle explore les liens entre langue française et khmère. Elle montre comment les mots circulent, se transforment et s’ancrent dans l’histoire du Cambodge, révélant des échanges culturels et linguistiques toujours à l’œuvre.

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Écrit par Lepetitjournal Cambodge
Publié le 20 juillet 2026

Publi reportage

Commissaire de l’exposition « Angkêt de mots », Jean-Michel Filippi revient sur l’origine du projet. « L’idée est née presque par hasard, à Paris, au printemps 2025. J’évoquais avec Olivier de Bernon la francophonie et la visite du roi du Cambodge, et la question s’est posée : pourquoi ne pas en faire une exposition ? »

Linguiste de formation, Jean-Michel Filippi avait déjà travaillé sur les emprunts du khmer au français. « J’avais écrit un article sur ces mots. En le relisant, je me suis dit qu’il y avait matière à aller plus loin », explique-t-il.

Le projet est rapidement validé par le Musée SOSORO, auquel la Banque nationale du Cambodge avait justement commandé une exposition temporaire en lien avec la francophonie. La rencontre des deux intentions tombe donc à point nommé. « Ce qui est appréciable, c’est que dès qu’on parle de culture, les équipes de SOSORO sont réceptives », souligne-t-il.

Ces mots français qui vivent en khmer

Au cœur de l’exposition : plusieurs centaines de mots d’origine française intégrés dans la langue khmère. Jean-Michel Filippi en a sélectionné environ 300, en privilégiant les usages les plus courants. « Il en existe bien davantage, notamment dans les domaines scientifiques, mais je me suis concentré sur les mots du quotidien », précise-t-il.

« L’exposition montre comment ces mots ont été adoptés, transformés, parfois détournés ». Derrière cette apparente simplicité se cache une grande diversité de mécanismes linguistiques. Certains termes ont été intégrés presque tels quels dans la langue khmère. C’est le cas, par exemple, de « police » ou « banque », dont la forme reste très proche du français, même si la prononciation s’adapte naturellement.

 

Angkêt de mots : une exposition sur le français entré dans la langue khmère

Jean-Michel Filippi a assuré le commissariat scientifique de l'exposition 

D’autres mots ont connu des transformations plus marquées. « Le khmer et le français ne reposent pas sur les mêmes sons, il faut donc ajuster les mots pour qu’ils puissent être utilisés », rappelle Jean-Michel Filippi. Ainsi, « police » devient « polih » (avec un « h » très expiré) ou encore « machine » se transforme en « massine », avec des évolutions qui peuvent parfois rendre l’origine française moins évidente pour un locuteur non averti. L’exposition met également en lumière des formes hybrides, où un mot français est combiné à des éléments khmers. On peut citer, par exemple, des compositions dans lesquelles un terme d’origine française est accolé à un mot khmer pour en préciser le sens, créant des usages propres au contexte cambodgien. Exemple : « Teuk siro » : teuk (liquide) + siro = sirop, « Aeu seumi » : aeu (vêtement supérieur) + chemise = chemise

Ainsi que des compositions formées au Cambodge à partir de termes français : « Kara sang » : garage + essence = station service

Classer, transformer, réinventer la langue

Le parcours s’organise autour de plusieurs séquences. La première, thématique, regroupe les mots par domaines — administration, technique, arts ou encore vie quotidienne. Une autre, plus linguistique, s’intéresse aux mécanismes d’emprunt.

Jean-Michel Filippi distingue plusieurs catégories : les emprunts directs, les compositions locales, les créations hybrides, explique-t-il.

L’exposition s’intéresse aussi aux transformations nécessaires à l’intégration des mots : adaptation des sons, ajustements grammaticaux et glissements de sens. « Le khmer et le français n’ont pas le même système phonétique. Le mot doit donc s’adapter immédiatement », rappelle-t-il.

Une immersion dans les ambiances du Cambodge du XXe sciècle

Pour rendre ces mécanismes accessibles, la scénographie joue un rôle central. Conçue avec l’agence Melon Rouge, elle mêle panneaux explicatifs, objets, archives sonores et séquences filmées.

« L’idée est de recréer des ambiances et de replacer les mots dans leur époque », explique Jean-Michel Filippi.

Le visiteur traverse ainsi différentes périodes, depuis l’arrivée des Français jusqu’aux années 1970. Des chansons, des extraits audiovisuels et des scènes jouées permettent d’illustrer l’usage concret des mots.

« Faire dialoguer le théâtre et la langue, c’est une manière vivante de montrer que ces mots ne sont pas figés », ajoute-t-il.

 Du français langue coloniale au français langue adoptée

L’exposition revient sur une période clé, de 1863 à 1975. Elle montre comment le français s’est progressivement installé dans la société cambodgienne, avant de changer de statut après l’indépendance.

« Nous sommes passés d’une langue coloniale à une langue que le Cambodge s’est appropriée », résume Jean-Michel Filippi.

Dans les « années Sihanouk », le français est largement utilisé dans l’éducation, la recherche et la culture. Le prince Sihanouk lui-même y contribue, en écrivant, chantant et filmant en français. L’exposition aborde également la politique de « khmérisation » lancée en 1967, qui vise à développer un vocabulaire scientifique en khmer. « Deux approches coexistaient : créer des mots à partir du pali et du sanskrit, ou adapter des termes étrangers », explique-t-il.

 

Angkêt de mots : une exposition sur le français entré dans la langue khmère

Une exposition ludique où le visiteur est invité à chanter ( s'il le veut bien)

Entre français et anglais, une question de prestige

Aujourd’hui, l’anglais domine largement les usages. Pour autant, les mots d’origine française restent présents.

« Ces mots ont traversé des périodes très difficiles et se sont maintenus », souligne Jean-Michel Filippi, évoquant notamment les années où les langues étrangères étaient proscrites.

Il observe des mécanismes similaires dans l’usage actuel de l’anglais. « On insère des mots anglais dans des phrases en khmer, comme on le faisait avec le français auparavant. Cela répond aussi à une logique de prestige ».

La langue devient ainsi un marqueur social autant qu’un outil de communication.

Comprendre l’histoire du Cambodge par les mots

Avec « Angkêt de mots », le Musée SOSORO propose une approche originale de l’histoire cambodgienne.

« On peut raconter un pays de multiples façons. Ici, on part de la langue pour reconstituer une époque », explique Jean-Michel Filippi. Au-delà de la dimension linguistique, l’exposition porte un regard plus large sur les influences culturelles. « Le khmer s’est construit avec des apports multiples : sanskrit, pali, français, chinois, vietnamien. Cette diversité constitue une richesse », affirme-t-il. Dans un contexte où les influences tendent à s’uniformiser, l’exposition invite à porter un autre regard sur les échanges et les héritages. « Promouvoir cette diversité, c’est aussi ouvrir des perspectives », conclut-il.

Jouez, apprenez au musée SOSORO

Au-delà de son approche historique et linguistique, l’exposition se distingue par son côté immersif. Près de 1 400 mots khmers sont issus du français, parfois adoptés tels quels, parfois recomposés. Ils sont donc mis en scène à travers différents dispositifs ludiques. Le musée propose notamment deux jeux interactifs : le premier invite les visiteurs à retrouver l’origine française de certains mots khmers à partir de la ressemblance entre articles du quotidien, comme la pomme de terre et la patate douce, auquel est ajouté en khmer le mot « barang ». Le second consiste à identifier, parmi plusieurs propositions, l’objet correspondant à un mot dicté en khmer, dont la prononciation évoque fortement le français, à l’image de « roman » ou « carotte ». Des panneaux explicatifs colorés et une frise chronologique apportant des informations clés rythment la visite.

Un exercice de composition permet également de comprendre les mécanismes de formation des mots. Par exemple, « poa soukola » pour désigner le marron est issu de l’association de « couleur » et « chocolat ». L’expérience se prolonge dans une ambiance inspirée des années 1960 : télévision ancienne, affiches de films et canapé recréent un décor d’époque. Les visiteurs peuvent même s’essayer au karaoké, avec vinyles et micro, sur des classiques khmers et français, de Sinn Sisamouth à « Aline » de Christophe. Enfin, l’exposition se conclut en établissant un pont avec les usages contemporains, en intégrant des vidéos TikTok de créateurs explorant la langue et ses évolutions, témoignant de la vitalité actuelle de ces échanges linguistiques.

 

Angkêt de mots : une exposition sur le français entré dans la langue khmère

L’exposition se distingue par son côté immersif

Un très bon moment à passer entre amis ou en famille.

Le Musée SOSORO à Phnom Penh  pour lire l’histoire autrement

À deux pas du Wat Phnom, sur la rue 106, le musée de l’Économie et de la Monnaie Preah Srey Içanavarman — plus connu sous le nom de SOSORO — s’est installé dans un ancien bâtiment datant de la période du protectorat. Ouvert en 2019 et intégralement financé par la Banque nationale du Cambodge, il retrace près de 2 000 ans d’histoire économique, de l’époque du Funan à aujourd’hui. Objets anciens, dispositifs interactifs, archives et reconstitutions permettent de comprendre les grandes mutations du pays, du système de troc angkorien aux enjeux économiques contemporains. Le musée ne se limite pas aux chiffres ou aux monnaies : il s’intéresse aussi aux circulations, aux échanges et, plus largement, aux influences qui ont façonné le Cambodge.

Cette exposition consacrée à la langue est accueillie dans l’ancien bâtiment de la Banque d’Indochine récemment intégré au parcours du musée musée.

 

Angkêt de mots : une exposition sur le français entré dans la langue khmère

 

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