Dalit History Month : le mois d’avril est consacré à l’histoire des intouchables

Par Elise Tenace | Publié le 14/04/2022 à 01:11 | Mis à jour le 14/04/2022 à 12:35
Mouvement Swabimaan Self Respect des femmes dalits à Kurukshetra

Ce jeudi 14 avril 2022 est l’anniversaire du Dr. Ambedkar, père de la constitution indienne et défenseur des droits des intouchables. Avril est aussi le Dalit History Month, le mois de l’histoire des intouchables.

Conçu sur le modèle du Black History Month, organisé chaque année en octobre aux États-Unis, le Dalit History Month a été lancé en 2015 par un groupe de femmes Dalits américaines et indiennes. Le mouvement a pour ambition de diffuser et célébrer l’histoire, la culture et l’art des intouchables, et d’attirer l’attention sur leurs difficultés et l’effacement de leur voix dans la société. En Inde et en Amérique du Nord, des conférences, expositions et événements en ligne sont organisés. En 2022, le thème du Dalit History Month est « Caste, travail et migration ». 

 

Pourquoi le Dalit History Month a-t-il lieu en avril ?

Avant de devenir le Dalit History Month, le mois d’avril était déjà une période de célébration pour les communautés intouchables. Le 11 avril est l’anniversaire de Jyotirao Govindrao Phule, aussi connu sous le nom de Mahatma Jyotiba Phule. Ce militant anti-castes est né à Pune en 1827, dans une famille de Mali, une communauté de fermiers et d’horticulteurs appartenant aux Shudras. 

 

Les communautés indiennes sont réparties dans quatre groupes appelés « varnas ». Les castes considérées comme supérieures sont celles des Brahmanes (traditionnellement les savants, intellectuels, prêtres et enseignants) et des Kshatriyas (les guerriers). Ensuite viennent les Vaishyas, qui sont marchands et agriculteurs (propriétaires terriens). Les Shudras, les travailleurs manuels et serviteurs, sont en bas de la pyramide. Plus bas encore, et même en dehors de ce système, se trouvent les intouchables et les tribus. Les Shudras sont apparus tard dans les écrits, ce qui laisse supposer que cette caste a été créée par l’intégration à la société d’aborigènes, par un système de servitude. Dans son ouvrage intitulé « Slavery », paru en 1873, Jyotiba Phule compare la situation des Shudras à celle des noirs américains. 

 

 

 

 

Jyotiba Phule a lutté à la fois pour l’abolition des castes, pour l’éducation des castes dites inférieures, et pour celle des femmes. En 1873, il a fondé la Satyashodhak Samaj (la Société pour la Quête de la Vérité), dont le but était de faire entendre la voix des Shudras et des intouchables, afin que leurs droits politiques et sociaux soient respectés. Son épouse, Savitribai Phule, dirigeait la branche féminine de l’organisation. L’organisation resta active jusque dans les années 1930. 

 

 

Happy Mahatma Phule Jayanti 2022! (And apologies for the delay in our posting) #dalithistory #dalithistorymonth #caste #labor #migration

Posted by Dalit History Month on Monday, 11 April 2022

 

Ambedkar Jayanti, anniversaire célébré le 14 avril

Ambedkar Jayanti est un jour férié en Inde. Bhimrao Ramji Ambedkar, ou BR Ambedkar, est né en 1891 dans le Madhya Pradesh, dans une famille appartenant à une communauté d’intouchables appelée Mahar, la plus grande caste répertoriée (Scheduled Caste) dans l’État du Maharashtra. Repéré par le Maharaja de Baroda (Vadodara), BR Ambedkar poursuivit de brillantes études à Bombay, aux États-Unis et à Londres, et devint Docteur en Économie et avocat. De retour en Inde, il lança des actions de désobéissance civile, dans le but de permettre aux intouchables de rentrer dans les temples, ou de boire l’eau des fontaines. 

 

 

 

 

Dans sa lutte pour la défense des communautés intouchables, Ambedkar s’opposait à Mahatma Gandhi sur plusieurs points. Il visait la disparition complète des castes par le biais de réformes d’ampleur, alors que Gandhi souhaitait supprimer l’idée d’intouchabilité par l’évolution des mentalités, sans remettre en cause complètement le système. Gandhi resta un Hindou toute sa vie, alors que BR Ambedkar se convertit au bouddhisme, pour sortir définitivement du « Varnashrama-dharma », le nom du système des castes dans les textes de l’hindouisme. Beaucoup de Dalits et de membres de la communauté Mahar suivirent son exemple. 

 

Les deux leaders s’opposaient également sur la sémantique. Ambedkar a popularisé le terme de Dalit, qu’on peut traduire par « opprimés », alors que Gandhi préférait le mot Harijans, les « enfants de Dieu ». Enfin, Ambedkar était favorable à un électorat séparé qui aurait permis aux intouchables d’être les seuls à voter pour leurs représentants. Mahatma Gandhi s’opposait tant à cette idée qu’il entama une grève de la faim, alors qu’il était en prison. Il considérait que cette séparation détruirait la société hindoue. Finalement, les deux hommes s’entendirent pour réserver des sièges aux Scheduled Castes, mais dont les occupants seraient élus par des électeurs de toutes les castes, et signèrent le « Poona Pact ».

 

Quand le Dalit History Month a-t-il été créé ?

L’idée d’un Dalit History Month a émergé parallèlement à la campagne Dalit Women Fight, débutée en 2013, et destinée à rendre visible le quotidien des femmes intouchables, victimes de brimades, harcèlement, humiliations publiques et violences sexuelles. Les représentantes du mouvement se sont rendues aux États-Unis, où elles ont rencontré des activistes de Black Lives Matter, ainsi que des femmes Dalit installées aux États-Unis. Le Dalit History Month est né lors des conférences et discussions organisées pour l’occasion. Trois jeunes femmes en particulier ont participé à la création et/ou à la promotion de l’événement. 

 

 

 

 

Thenmozhi Soundararajan est une activiste Dalit installée aux États-Unis, et la directrice de l’organisation Equality Labs, qui défend les droits des Dalits et des minorités. En 2020, elle a lancé le podcast des Caste in the USA, qui recense des témoignages qui montrent comment la discrimination entre castes s’est répandue aux États-Unis, sur les campus et dans les entreprises. 

 

Asha Kowtal est la secrétaire générale du All India Dalit Women’s Rights Forum (AIDMAM), une plateforme qui donne la parole aux femmes des groupes Dalit.

 

Sanghapali Aruna est la directrice de Project Mukti, un incubateur soutenant le développement et l’éducation des femmes et enfants des communautés Dalit, Bahujan, and Adivasi. Mukti signifie « Libération ». « Bahujan » est un mot pali (langue indo-aryenne parlée autrefois en Inde et celle des premiers textes du bouddhisme) qui signifie « la majorité » ou « les nombreux ». Il désigne le vaste groupe formé par les castes et tribus répertoriées, les musulmans et toutes les minorités. Le mot « Adivasi » désigne les aborigènes indiens, vivant en tribus dans des régions reculées ou peu développées. Ils représentaient 8,6 % de la population indienne en 2018. L’un des projets de l’organisation a été de collecter des textes d’historiens Dalits et de modifier des articles Wikipédia en hindi pour intégrer leurs recherches.

 

Affiche du Dalit History month
@Zhengan

 

Depuis 2022, le Dalit History Month est célébré officiellement dans la province canadienne de la Colombie Britannique.

 

Comment célébrer le Dalit History Month ?

Les principales idées soutenues par les activistes à l’origine du Dalit History Month sont que la discrimination entre castes (appelée parfois caste apartheid) existe bel et bien en Inde, malgré son interdiction par la loi ; que les communautés intouchables et tribales sont victimes de violences sociales et physiques du fait de leur origine ; et que la parole de ces communautés ne peut pas être entendue, les castes dominantes accaparant la production culturelle et intellectuelle et sa diffusion. 

 

 

 

 

Le but est de donner aux Dalits le droit de raconter eux-mêmes leur histoire, et de déconstruire le « récit Savarna ». Savarna signifie « qui fait partie des castes », par opposition à « Avarna », hors des varnas, hors des castes. 

 

Les fondatrices du mouvement ont créé une frise chronologique interactive retraçant l’histoire des Dalits, consultable en cliquant ici.

 

Quelques événements sont organisés en ligne, dans le monde entier.

 

 

 

 

 

 

Vous pouvez suivre le hashtag #dalithistorymonth2022 et consulter ce site dédié à l’événement.

 

Quelques livres pour se renseigner sur l’histoire des intouchables en Inde

La littérature Dalit permet d’adopter un point de vue interne sur l’histoire des intouchables en Inde et de leurs luttes. Le Dalit History Month peut être l’occasion de lire quelques titres, en anglais et en français.

 

Annihilation of Caste, un discours rédigé par BR Ambedkar en 1936.

 

Joothan : Autobiographie d'un intouchable, d’Omprakash Valmiki. L’auteur y raconte sa vie de Dalit dans les années 1950. Le mot Joothan désigne les restes de nourriture destinés aux animaux, et aux Dalits.

 

Intouchable : Une famille de parias dans l'Inde contemporaine, de Narendra Jadhav, né dans une famille Mahar comme Ambedkar, dont les parents ont lutté pour s’émanciper de leur condition d’intouchables.

 

The Exercise of Freedom: An Introduction to Dalit Writing, de K. Satyanarayana and Susie Tharu, une anthologie d’écrits Dalits en anglais.

 

The Persistence of Caste: The Khairlanji Murders and India's Hidden Apartheid, de Anand Teltumbde (en anglais).

Elise Tenace

Elise Tenace

Diplômée d’anglais et rédactrice-traductrice de métier, Élise a trouvé en Inde de quoi alimenter ses centres d’intérêt : les langues, le yoga, l'art, les sites naturels...
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