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DOMESTIQUES : "Un esclavage légalisé", selon Wadih Asmar

Par Marine Delatouche | Publié le 15/01/2018 à 14:59 | Mis à jour le 15/01/2018 à 16:28
Photo : Wadih Asmar, président du Centre Libanais des Droits Humains (CLDH)
wadih

Se rendre indispensable tout en se faisant oublier, tel est le rôle assigné à de nombreuses jeunes femmes venues d’Ethiopie, du Sri Lanka, du Bangladesh ou encore des Philippines. Bien qu’omniprésentes dans la vie quotidienne de millions de Libanais, ces travailleuses domestiques manquent cruellement de considération. Nous consacrons une série de trois articles sur ce dossier.

 

Le Centre Libanais des Droits Humains (CLDH) aide les plus démunis à recouvrer leurs droits. Parmi eux, de nombreuses travailleuses domestiques migrantes, avec ou sans papiers. Le président de l’ONG, Wadih Al-Asmar, a répondu à nos questions.

 

LPJ Beyrouth : De quoi sont le plus souvent victimes les travailleuses domestiques immigrés au Liban?

Les travailleuses domestiques migrantes reçues au Centre ont souvent un problème légal ou un problème sur la non-exécution du contrat avec leur employeur. Parfois l’employeur maltraite son employée et/ou ne la paie pas. Elle souhaite donc partir, mais même cela, il peut le refuser. Dans ces cas-là, nous intervenons sur le côté légal.

Le premier problème des travailleuses domestiques migrantes au Liban est qu’elles n’ont pas de vraie protection légale. Le système est fait de sorte que, s’il y a un conflit entre elles et leur employeur, leur employeur a tous les moyens d’échapper à la justice. Sur le papier, elles peuvent déposer plainte. Si l’employeur rétracte sa caution, la travailleuse domestique se voit renvoyée chez elle. Si elle est accusée de quelque chose, elle se retrouve en prison.

 

Comment intervenez-vous ?

Nous recevons les travailleuses migrantes quand elles ont déposé plainte, veulent déposer plainte ou souhaitent partir. Le problème vient du système. On part du principe que ce n’est pas en négociant avec les employeurs que l’on va résoudre le problème. C’est à l’Etat de donner le droit et d’appliquer la loi. On ne peut pas compter sur la bonté des gens. Les employeurs savent qu’ils ont tous les droits. Les poursuites pour esclavage, mauvais traitement ou torture sont futiles. Seule une minorité est sensibilisée à ces problématiques.

On fait du lobbying pour que le système change. Les travailleuses domestiques ont le droit de venir travailler au Liban. Dans ce cas, on doit bien les traiter et leur offrir des permis de travail. On ne peut pas légaliser l’esclavage. Aujourd’hui, la situation au Liban, c’est un esclavage légalisé.

 

Les travailleuses domestiques soumises à des abus subissent de multiples pressions afin de garder leur silence. Comment le CLDH prend-il connaissance des cas d’abus ?

Depuis quelques années, l’étau se desserre grâce aux réseaux sociaux (Whatsapp, Facebook, etc.). Le CLDH est connu chez les victimes de torture par exemple. Parfois, on est informés par des voisins, et dans ce cas, on envoie la police. Un certain nombre d’activités, comme la marche annuelle pour les migrants, permet de faire connaître le CLDH aux travailleuses domestiques. Beaucoup sont prises en charge par d’autres structures qui nous les remettent quand elles détectent un problème.

Désormais, avec l’obligation d’une journée de congé hebdomadaire, les travailleuses domestiques sortent et discutent entre elles. Elles se rendent compte qu’elles pourraient gagner mieux leur vie en étant indépendante, en travaillant à l’heure. Beaucoup s’enfuient pour obtenir une meilleure rémunération et se disent qu’elles rentreront dans la famille lorsqu’elles se feront « attraper ».

 

Que préconisez-vous ?

C’est un travail, il devrait être régularisé. Elles devraient avoir le choix de travailler à plein temps et de dormir chez la personne, ou non. Je suis personnellement pour l’interdiction de dormir chez l’employeur sauf exception, si l’employeur est malade.

Quand elle est présente en permanence chez l’employeur, elle devient une machine, ce n’est plus un être humain. Il faut donc un effort de l’employeur pour lui dire de ne pas travailler plus qu’indiqué dans le contrat, mais très peu le font. L’Etat est en train, non pas de corrompre le citoyen, mais presque. C’est-à-dire qu’on lui met à disposition un être humain, et on sait tous qu’on commence par de bonnes résolutions qui finissent en abus.

 

Comment le CLDH agit-il ?

On fait partie d’un réseau. Si elles ont besoin d’une aide particulière, on va les envoyer vers d’autres ONG. Dans les cas les plus graves, quand il y a besoin d’intervenir en justice, on intervient. On ne les indemnise pas. Pour certains cas qui suscitent de l’émoi dans la communauté, on organise une collecte de fonds. Parfois, plusieurs ONG se cotisent pour aider des travailleuses migrantes à rentrer chez elle. C’est régulier, malheureusement. On a des individus dans ce pays qui peuvent se retrouver du jour au lendemain complètement démunis.

Il arrive qu’on négocie avec la Sûreté générale pour réduire les amendes. On a un discours très critique vis-à-vis de la Sûreté générale. Mais en même temps, elle sait qu’on recherche l’intérêt de la victime. Si elle nous explique ce qu’elle a subi et qu’elle veut rentrer chez elle, on ne va pas la retenir au Liban. On va l’aider pour déposer plainte. S’il y a une victime contre qui on a déposé plainte, on va l’aider à partir.

On fait notre travail d’une ONG des droits de l’Homme en faisant du lobbying, de consultation juridique, mais on n’est pas dans une logique de confrontation systématique. On est dans une approche pragmatique parce qu’il y a des gens dans la détresse. On estime qu’on ne peut pas demander à une victime, marginalisée, de jouer les héroïnes. C’est à nous d’utiliser son cas pour le porter auprès du public.

 

Le CLDH a mis en place « l’assistance juridique aux détenus dans les prisons libanaises ». Comment fonctionne-t-elle ? Avez-vous déjà résolu certains cas dans ce domaine ?

Notre principe de fonctionnement est que le critère de la légalité de la présence de la personne au Liban n’est pas un critère de sélection. On travaille avec des gens qui sont en séjour régulier ou irrégulier. On travaille avec toute victime, indépendamment de son statut. Nous traitons avec beaucoup de réfugiés syriens qui sont au Liban de manière légale ou illégale, des travailleuses migrantes, des Libanais sans papiers (apatrides).

Notre principe de base est que nous nous assurons de l’aide que l’on peut apporter. On peut aider à faire sortir de prison une travailleuse domestique migrante. En fonction de son souhait, on va l’aider à rester au Liban ou à partir. On essaie toujours de faire la balance entre nos moyens (les ressources dont on dispose), les besoins de la personne, et son intérêt. Si une travailleuse migrante souhaite rester, on va essayer de lui trouver un nouveau kafil, de négocier les amendes avec la Sûreté générale, de trouver son ancien kafil pour qu’il abandonne le parrainage.

 

Avez-vous des exemples de réussite en matière de protection des droits des travailleurs domestiques immigrés ?

On a le cas d’un couple venant du Darfour et d’Ethiopie qui avait un enfant. La femme était travailleuse migrante, l’homme était réfugié. Ils se sont mariés et ont été menacés d’expulsion. Ils ont fait une grève de la faim au Centre. On a finalement réussi à les faire partir en Suède et ils y sont très heureux.

Un groupe de jeunes femmes de Côte d’Ivoire a été retenu par le chef d’une entreprise au Liban. Elles étaient venues pour faire le ménage dans des entreprises. Elles ont pu déposer plainte et on a quasiment obtenu la fermeture de l’agence et leur libération de cette agence. Une partie du groupe est repartie ; certaines ont trouvé un employeur au Liban.

 

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