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Alexandre JARDIN : « Se poser la question du courage est essentiel »

Par Caroline IRIGOIN | Publié le 09/11/2017 à 11:38 | Mis à jour le 10/11/2017 à 10:35
Photo : Alexandre Jardin
Alexandre Jardin Beyrouth Ma mère avait raison

A l’occasion du Salon du livre francophone de Beyrouth, l’écrivain français est venu présenter son ouvrage « Ma mère avait raison ».

 

Comment est né ce livre ?

Quand j’étais enfant, le comportement de ma mère interrogeait beaucoup mon entourage. Elle était amoureuse de quatre hommes et les a installés à la maison. Ce mode de vie intriguait, surtout les autres femmes qui voyaient une femme qui vivait comme elle en avait envie.

Je retrouve le même phénomène aujourd’hui sur les réseaux sociaux. J’ai croisé trois femmes qui ont décidé qu’elles ne voulaient plus vivre dans la même maison que leur mari. Elles ne les quittaient pas mais elles décidaient de se donner cette liberté et de recentrer la vie sur elles, de vivre le couple et leur espace intime autrement.

Je considère que ma mère avait raison parce qu’elle nous bousculait pour qu’on soit nous-mêmes et avait le courage d’être elle-même, de vivre telle qu’elle le voulait. Son mode de vie m’a poussé à me questionner. Ca peut être inconfortable et dramatique à vivre mais c’est fécond.

Se poser la question du courage dans notre vie est quelque chose d’essentiel. Dans notre société actuelle, cette question ne se pose pas. Ce n’est plus une valeur courante. Au moment des élections, on ne se demande pas si les candidats sont courageux dans leur vie. Mais être, exister sur la durée d’une vie, ça suppose un courage énorme. Prendre des décisions, couper ce qui n’est plus vivant dans notre vie pour que d’autres branches naissent... ça crée des vies plus joyeuses. Quand on mène une vie courageuse, on ose être soi. On passe par des moments compliqués mais, sur la durée, on est heureux.  J’ai vu fonctionner cela chez ma mère, et maintenant sur moi. On vit une vie beaucoup plus joyeuse.

Lorsque Saad Hariri a annoncé sa démission, les gens ont eu peur. Il y avait une soirée à laquelle j’étais invité le soir même. Je me disais que personne n’allait venir. Si cela était arrivé en France, tout le monde serait resté chez soi devant la télé. J’arrive à la soirée et tout le monde dansait. Comme pour dire « s’il n’y a plus qu’une soirée à danser, dansons-là ». J’ai trouvé ça très courageux, ça m’a plu. Après la soirée, j’ai eu ma mère au téléphone qui m’a dit : « C’est formidable que tu sois là, que tu vives ça ». Ça ne lui est pas venu à l’esprit de me dire de rentrer. Elle a fondamentalement raison.

Parfois, sa manière de nous bousculer était brutale mais ça nous a permis de nous questionner. C’est pour ça que sa façon d’être m’intéresse. Je me dis qu’elle a globalement raison de faire ce choix de vie. Elle soulève des questions fondamentales qui permettent de s’interroger : « Jusqu’où a-t-on le droit d’aller pour être soi ? Va-t-on être soi ? ». Professionnellement, en amour, en amitié, en politique ou autre. Toute la deuxième partie de mon livre est une interrogation là-dessus.  C’est beau un être humain qui essaie quelque chose, même s’il peut se tromper. Dans le dessein général d’une vie, quelqu’un qui tente de s’élever, c’est beau. C’est beau pour cette personne et pour les autres. Parce que ça empêche l’inertie de la vie. Or pour moi, être malade, c’est être dans l’inertie. Quelqu’un de vivant, de sain, c’est quelqu’un qui est en mouvement, dans l’apprentissage et l’interrogation.

 

A travers le portrait de votre mère, souhaitez-vous proposer un modèle d’émancipation face aux modèles sociaux ?

Ce livre est une invitation. J’ai conscience que ma mère est un ovni dans notre société. On est dans le principe de précaution, on a peur de tout. Quant à ma mère, elle s’autorise tout, pas seulement dans la vie amoureuse. C’est un être qui s’autorise à être dans la vie de tous les jours et ce, dans une époque où tout le monde juge tout le monde. Chez nous, le jugement n’avait pas court. Pour elle, la famille est le lieu où l’on doit cesser de se juger les uns les autres. Ma mère avait une façon d’être extrêmement courageuse.

L’idée de mon livre n’est pas d’imposer un mode de vie. Chacun a sa façon d’être et sa folie. Quand j’évoque sa vie amoureuse, ça semble être de la science fiction car, aujourd’hui, pour qu’une femme propose ça à des hommes, il faut un courage incroyable. Il faut affronter le regard des autres, le regard des hommes eux-mêmes, et avoir une confiance dans la vie incroyable.

Au lendemain de la mort de mon père, ma mère m’envoie seul en Irlande. Ca peut sembler d’une brutalité absolue mais quand j’en parle avec elle, elle me dit que ce qui était brutal, c’est la mort de mon père. Quand un parent réagit de cette manière, c’est une marque de confiance envers son enfant. Dans cette situation, j’allais de toute façon souffrir. L’idée était que je souffre de manière à trouver ma force. Cela va à l’encontre de toutes les formes de protection maternante. Mais, en allant au fond de nos propres failles, on est obligé de se rencontrer.

Ma mère incarne le fait de s’autoriser à vivre. Je n’ai pas cessé de voir la société se refermer depuis mon adolescence. On oublie que le plus important, c’est que les enfants aient des parents heureux. La culpabilisation des femmes est en place depuis des décennies. Peut-être est-on en train de vivre une nouvelle bascule. Les femmes constituent quand même la moitié des êtres humains. Il s’agit de défendre la liberté de la moitié des êtres humains.

 

Proposez-vous une vision qualitative de la vie, face à une société qui favorise un modèle quantitatif ?

Je propose une autre manière de vivre en dehors de l’inertie omniprésente dans la société d’aujourd’hui. J’ai fait un Master économie et finances à Sciences po, afin de préparer l’ENA. Finalement, j’ai jugé ce futur impensable. Ca allait à contre-courant de mes valeurs. Je n’ai jamais utilisé mon diplôme car j’ai tout de suite publié un livre.

Dans la société actuelle, il y quelque chose qui n’est pas vivant. Il y a un vrai problème d’amour de la vie dans la pensée technocratique. C’est une pensée angoissée, de contrôle, et non de confiance et d’admiration pour la vie.

Lorsque ma mère m’a inscrit à un stage de marche sur le feu, tout le monde lui a dit qu’elle était folle. Au pire, je brûlais. Mais pour elle, le risque de ne pas aller explorer la vie était beaucoup plus grand que le risque d’aller brûler. Elle avait confiance en nous. En allant au stage, je n’ai jamais pensé une seule seconde que je pouvais brûler.  La vie n’est pas un problème dont il faut se prémunir.

Quand j’avais 14 ans et que ma première petite amie slovène est retournée dans son pays, mon père m’a accompagné pour aller la chercher à la gare à Lujbjana. Ma mère a dit c’est à ça que sert l’argent. Il faut investir dans tout ce qui est vivant.

 

Comment concevez-vous la littérature que vous proposez ?

Un dimanche, je me baladais dans mon quartier avec ma fille, et une femme est venue avec mon livre pour me le faire signer. Elle me dit : « Vous m’avez donné votre vie intime. En échange, je vous donne la mienne ». Elle m’a posé son journal intime avant de partir. C’est un acte extrêmement fort. C’est stupéfiant de publier un livre et de se retrouver avec le journal intime d’une dame. De voir ce que permet la littérature si on la conçoit comme une invitation au réaménagement de soi.

C’est de cette manière que la littérature est née, avec Homère. Le voyage d’Ulysse invite au réaménagement de soi, contrairement à d’autres types de littérature qui sont davantage des peintures.

En utilisant les mots pour parler de ma mère dans ce livre, cela encourage les autres à poser des mots également. Dans notre société, aucun mot n’est posé sur la liberté d’être soi. C’est quasiment une parabole. De manière inductive, j’invite les gens à faire pareil et à poser des mots.

Mon style est très direct dans mon livre car la question que ma mère pose est très directe : « Vas-tu réellement vivre ou pas ? ».  C’est une question que ma mère a posé à tous les hommes qu’elle a aimé.

 

Quelles sont les réactions dont vous avez été témoin depuis la sortie de votre livre ?

Il y a une femme qui m’a arrêté dans la rue il y a quelques temps. « Je viens de finir votre livre, Monsieur. Je ne savais pas qu’on avait le droit de vivre ». Je lui ai répondu : « Mais on n’a pas le droit, Madame, on le prend ».

Il y a cette femme qui vit une histoire d’amour secrète avec son gendre depuis des années. Après avoir lu mon bouquin, elle décide de vivre sa vie avec lui. Quand elle l’annonce sur les réseaux sociaux, 180 personnes postent des commentaires, une majorité de femmes qui portent un jugement très fort sur elle. Il y a aucun commentaire sur le gendre. On juge la femme.

C’est très symptomatique d’un affolement : quand on touche à la question de la liberté que l’on s’octroie, c’est très angoissant pour tout le monde. Mais ce ne sont que leurs propres peurs qui ressortent. C’est un livre qui renvoie les gens à leur part de liberté, surtout les femmes. C’est très transgressif de changer la façon d’être aujourd’hui, de modifier le quotidien.

 

Votre livre pousse donc les gens à s’exprimer et à s’octroyer davantage de liberté. Avez-vous déjà eu des réactions similaires sur vos précédents ouvrages ?

Oui, avec Des gens très bien, un livre de réflexion sur mon grand-père. Il était le directeur de cabinet de Laval pendant la Guerre, en 1942-1943, la période la plus sombre. Pendant des années, je me suis interrogé car je l’ai connu et c’était un être doté de morale. Je me suis interrogé sur la compatibilité entre une éthique et de tels actes.

En me questionnant sur mon grand-père, j’ai fini par comprendre qu’il a pu faire cela uniquement parce qu’il y a une manipulation de la morale et une absence de culpabilité qui se sont installées. Ces personnes avaient la sensation de faire le bien. A ce moment-là, au temps de l’occupation en France, c’est la défense de la souveraineté nationale qui importe avant tout. Si bien qu’on va préférer que ce soit la police française qui arrête les juifs plutôt que les Allemands. C’est là où l’on bascule dans la folie. Pour maintenir le fait français, on finit par se conduire comme des criminels.

Pendant l’année qui a suivie la parution de ce livre, les gens venaient me parler du rapport à la collaboration et me racontaient leurs secrets de famille. Un jour, en allant chercher ma fille à la sortie de l’école, un homme m’aborde en bégayant et me dit : « Mon père a lu votre livre, il m’a dit la vérité hier. Notre appartement appartenait aux voisins de mes grands-parents qui l’ont pris le jour de leur déportation. C’est pour ça que le bien n’a jamais été vendu. En fait, nous n’avons pas les papiers ».

Ce genre d’histoires sortaient, probablement parce que j’ai écrit un livre où je pose la question de la collaboration au sein d’une famille, au sein de la mienne. A partir du moment où quelqu’un envoie le signal « On peut le faire », cela permet d’ouvrir un espace de liberté d’expression. Un jour, une vieille dame est venue me voir et me dit : « De toute façon, tout le monde savait que les gens allaient mourir dans les trains. Mon père était cheminot dans la gare de Metz. Quand le train de la déportation s’arrêtait, les gens hurlaient. Tout le monde voyait bien qu’il y avait quelque chose d’anormal. Ensuite, quand les trains revenaient à vide, c’étaient les cheminots français qui vidaient les seaux d’excréments qui n’avaient pas été vidés à Auschwitz ». Tout le monde avait compris. Personne ne s’était posé la question de qui vidaient les seaux. Cette dame n’avait pas eu l’occasion d’en parler avant. Ce type de détails sort parce que quelqu’un a dit la vérité et a osé poser des mots. Ma mère avait raison est de la même veine, l’ouvrage permet de poser des mots et d’inviter les gens à faire de même.

 

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