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Espagne 2025 : exportations record mais déficit commercial en hausse de 41%

En 2025, l’Espagne a signé un record d’exportations de marchandises. Une performance en trompe-l’œil : dans le même temps, le déficit commercial a bondi de 41,6%, pour atteindre 57,054 milliards d’euros — son troisième plus mauvais niveau depuis 2008. Derrière ce paradoxe se dessinent les lignes de fracture du commerce mondial : rivalité sino-américaine, retour du protectionnisme à Washington et perte progressive de compétitivité.

conteneurs empilés sur le port de Valenciaconteneurs empilés sur le port de Valencia
@Valenciaport
Écrit par Paul Pierroux-Taranto
Publié le 23 février 2026

 

Des exportations au sommet, un déficit qui se creuse en 2025

Les exportations espagnoles ont bien progressé en 2025. Pas de quoi fanfaronner, mais suffisamment pour afficher un nouveau sommet : 387,1 milliards d’euros, soit une hausse modeste de 0,7%. Le problème, c’est que les importations ont couru plus vite. Beaucoup plus vite. +4,6%, à 444,1 milliards d’euros. L’écart se creuse, et avec lui le trou dans la balance commerciale.

Au bout du compte :
— 57,054 milliards d’euros de déficit, en forte hausse.
— Un déficit non énergétique qui explose à 27,763 milliards, quasiment triplé en un an.
— Un déficit énergétique qui, lui, se tasse légèrement à 29,292 milliards.

Derrière ces chiffres, il n’y a pas qu’une faiblesse extérieure. Il y a aussi la vigueur intérieure. Avec une croissance de 2,8%, l’économie espagnole tourne plus vite que nombre de ses voisins. Les entreprises investissent, achètent des machines, du matériel de transport, des équipements électroniques... Bref, elles importent pour produire et pour grandir.

Un point essentiel : ces chiffres concernent uniquement les biens matériels. Ils ne prennent pas en compte les services. Or, sur ce terrain, notamment grâce au tourisme, l’Espagne vend plus qu’elle n’achète. Autrement dit, si l’on regarde l’ensemble des échanges (biens + services), le pays reste globalement en excédent vis-à-vis du reste du monde.

 

Croissance, emploi, déficit : l’Espagne confirme son rôle de locomotive en Europe

 

Face à la Chine, un déséquilibre massif pour l’Espagne

Le vrai trou noir, c’est la Chine. En 2025, les échanges entre Madrid et Pékin affichent un déséquilibre massif :
— 7,97 milliards d’euros d’exportations espagnoles vers la Chine (+6,8%) ;
— 50,249 milliards d’euros d’importations en provenance du géant asiatique (+11,2%) ;
— In fine, un déficit bilatéral de 42,278 milliards d’euros, en hausse de 12%.

À lui seul, ce déséquilibre pèse près des trois quarts du déficit commercial total de l’Espagne.

La relation est asymétrique. L’Espagne achète à la Chine des appareils électriques, du textile, des jouets. Elle lui vend surtout des minéraux, des métaux ferreux et des produits carnés, en particulier du porc, dont elle est l’un des principaux fournisseurs.

 

États-Unis : les droits de douane font reculer les exportations espagnoles

Le retour du protectionnisme à Washington n’a pas été sans effet. Les exportations espagnoles vers les États-Unis ont reculé de 8%, à 16,716 milliards d’euros. Au plus fort des tensions, en août, les ventes ont même plongé de plus de 30%.

Résultat : les États-Unis ne pèsent plus que 4,3% des exportations espagnoles, contre 5,3% un an auparavant. Un repli sensible, même si leur part dans les importations reste plus élevée, autour de 6,8%.

Le déficit commercial avec Washington s’est ainsi creusé à 13,458 milliards d’euros, en hausse de 34%. Dans le viseur des droits de douane américains :
— l’huile d’olive,
— le vin,
— l’automobile et ses composants (avec des droits pouvant atteindre 25%),
— plusieurs produits agroalimentaires.

Face à ce durcissement, le gouvernement de Pedro Sánchez tente d’élargir l’horizon commercial espagnol, en misant notamment sur l’Inde, nouvel axe stratégique dans le cadre de l’accord récemment conclu entre New Delhi et l’Union européenne.

 

L’Espagne poursuit sa diversification commerciale, avec des exportations en hausse vers l’Afrique (+6%) et l’Asie (+3%). Mais l’Union européenne demeure de loin son principal débouché, absorbant près de 60% des ventes à l’étranger. Les excédents les plus importants sont enregistrés avec le Portugal (+17,38 milliards d’euros), la France (+17,34 milliards) et le Royaume-Uni (+14,16 milliards), confirmant que le socle du commerce extérieur espagnol reste solidement ancré en Europe.

 

 

Ces entreprises qui font tourner l’économie espagnole

 

La mode espagnole, un secteur plus résilient

Dans ce paysage en demi-teinte, la mode fait figure d’exception. Les exportations du secteur ont progressé de 4,1% en 2025, soit un rythme nettement supérieur à la moyenne nationale des biens (+0,7%). Une performance qui confirme le dynamisme international des marques espagnoles malgré un contexte tendu.

Les hausses les plus spectaculaires concernent :
— le Royaume-Uni (+34,9%),
— la Suisse (+36,8%),
— la Chine (+12,4%),
— les Émirats arabes unis (+15%).

À l’inverse, le marché américain s’est contracté : les ventes y ont chuté de 15,3%, preuve tangible de l’effet des droits de douane.

Côté approvisionnement, en revanche, peu de changement. La Chine reste le principal fournisseur de la mode espagnole et repasse au-dessus du seuil des 20% des importations du secteur, confirmant une dépendance toujours structurante.

Au-delà des flux commerciaux, un autre signal inquiète : la compétitivité. Selon le Banco de España, la compétitivité-prix de l’économie espagnole s’est détériorée de 2,8%, sa plus forte baisse depuis 2008. En cause : l’appréciation de l’euro face au dollar (environ +15% sur un an), une inflation supérieure à celle de la zone euro, la hausse des coûts salariaux unitaires et une productivité qui progresse moins vite que les salaires. D’après BBVA Research, la seule montée de l’euro pourrait retrancher près de deux points de croissance aux exportations en 2025 et 2026, preuve que, même sans nouveau choc commercial, la pression monétaire pèse déjà sur la performance extérieure.

 

Quel modèle pour la suite ?

Un signe, pourtant, va à rebours du pessimisme ambiant : le tissu exportateur s’étoffe. 46.230 entreprises espagnoles vendent désormais régulièrement à l’étranger, un chiffre en progression continue depuis cinq ans. La base productive ne se contracte pas, elle s’élargit.

Reste la question de fond. L’Espagne est-elle en train de glisser vers un modèle de croissance davantage porté par la demande intérieure, avec, en miroir, une hausse structurelle des importations ?

Le cap des prochaines années sera déterminant :
— renforcer la valeur ajoutée industrielle sur le territoire ;
— gagner en productivité ;
— réduire les écarts d’inflation avec ses partenaires européens ;
— diversifier encore les marchés d’exportation.

Car derrière les records affichés, le commerce extérieur espagnol n’est pas simplement en expansion : il entre dans une phase de recomposition stratégique.

 

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