Les États-Unis viennent de publier 161 documents secrets sur les phénomènes aériens non identifiés. Mais l'Espagne n'a pas attendu Washington pour accumuler ses propres mystères. De Manises à Madrid en passant par les Canaries, retour sur les cas les plus troublants de l'ufologie espagnole.


Le 8 mai 2026, le Pentagone a mis en ligne un premier lot de 161 fichiers déclassifiés sur les OVNIs (Objets volants non identifiés) : 120 documents PDF, 28 vidéos et 14 images, couvrant la période 1948-2026. Parmi eux, des observations de pilotes militaires, des témoignages d'astronautes de la NASA, et une vidéo captée en Grèce montrant un objet effectuant des virages à 90 degrés à 130 km/h.
Cette publication fait suite à un ordre de Donald Trump, signé le 19 février 2026 sur Truth Social, son propre réseau social, demandant aux agences fédérales de déclassifier tout ce qui touche aux phénomènes aériens non identifiés et à la vie extraterrestre.
Mais à des milliers de kilomètres de Washington, l'Espagne a sa propre histoire avec les OVNIs. Et elle n'a rien à envier aux dossiers du Pentagone.
L'Espagne, pionnière de la déclassification en Europe
Dès 1991, le ministère de la Défense espagnol a lancé un processus de déclassification de ses propres dossiers OVNI. Au total, 80 "expedientes" (dossiers), soit 1.900 pages, ont été rendus publics et sont consultables sur la Bibliothèque virtuelle du ministère de la Défense.
Ils couvrent des phénomènes observés entre 1962, à la base aérienne de San Javier à Murcie, et 1995, à Morón de la Frontera en Andalousie. Ces rapports incluent des entretiens avec des témoins, des analyses radar, des bulletins météorologiques et des communications entre pilotes et tours de contrôle. Aucun n'a confirmé l'hypothèse extraterrestre. Mais plusieurs restent, officiellement, sans explication.
Manises 1979, un avion commercial atterrit en urgence à cause d'un OVNI
C'est le cas le plus célèbre de l'ufologie (discipline qui consiste à recueillir, analyser et interpréter les données relatives aux objets volants non identifiés ou aux phénomènes aérospatiaux non identifiés) espagnole, et probablement le plus documenté.
Le 11 novembre 1979, le vol JK-297 de la compagnie TAE, un Super Caravelle transportant 109 passagers entre Salzbourg et Las Palmas, survole la Méditerranée entre Ibiza et Alicante quand l'équipage repère des lumières rouges inconnues fonçant vers l'appareil. Le commandant Francisco Javier Lerdo de Tejada contacte le contrôle aérien de Barcelone. Personne ne peut identifier l'objet. Ni les radars civils, ni les radars militaires de Torrejón de Ardoz, près de Madrid. Les lumières se rapprochent dangereusement. Le commandant prend une décision sans précédent dans l'histoire de l'aviation, atterrir en urgence à l'aéroport de Manises, près de Valence, à cause d'un objet volant non identifié.
Les radars détectent alors trois signaux, chacun d'un diamètre estimé à 200 mètres. L'un des objets passe si près de la piste que le directeur de l'aéroport allume les lumières d'urgence, croyant qu'il s'agit d'un avion en difficulté. Un Mirage F1 de l'armée de l'air espagnole décolle de la base de Los Llanos, à Albacete. Le pilote, le capitaine Fernando Cámara, pousse alors son Mirage F1 jusqu’à Mach 1,4, soit environ 1.700 km/h, dans l’espoir d’établir un contact visuel avec l’objet. Il décrit un cône tronqué lumineux capable d’effectuer des manœuvres jugées impossibles. Après trois tentatives d’approche, l’objet disparaît brusquement en direction de l’Afrique. À court de carburant, le pilote finit par regagner sa base après une heure et demie de poursuite infructueuse.
L'affaire remonte jusqu'au Parlement espagnol, et en septembre 1980, le député Enrique Múgica demande des explications officielles. Le gouvernement conclut à une série d'illusions d'optique. Quarante-sept ans plus tard, cette explication ne convainc toujours pas grand monde.
Les Canaries 1976 : un médecin, un taxi et une sphère de 30 mètres
Le 22 juin 1976, à 21h27, l'équipage d'une corvette de la Marine royale espagnole repère une lumière intense jaune et bleue au large de Fuerteventura. Le phénomène est observé simultanément depuis les îles de Tenerife, La Palma et La Gomera, par des militaires et des civils. Trois jours plus tôt, le général commandant de la zone aérienne des Canaries avait lui-même observé un objet non identifié avec son état-major.
Mais c'est un témoignage de cette même nuit qui rend l'affaire unique. Le Dr Francisco Padrón León, médecin, se trouve dans un taxi quand il aperçoit une sphère transparente d'environ 30 mètres de diamètre, brillant d'une lumière bleutée. À l'intérieur, il affirme distinguer deux silhouettes d'environ 2 mètres 50, vêtues de rouge, portant une sorte de casque...
L'armée de l'air espagnole ouvre une enquête, qui sera déclassifiée en 1994. Conclusion officielle, aucune explication rationnelle trouvée. Mais l'enquête militaire décrit le Dr Padrón León comme quelqu'un de sérieux et de sain d'esprit.
L'affaire UMMO, des extraterrestres qui écrivaient aux habitants de Madrid
Madrid a aussi son cas à part, plus baroque que les autres. En 1966, dans le quartier d'Aluche, au sud-ouest de la capitale, un homme nommé José Luis Jordán Peña rapporte un atterrissage d'OVNI. Quelques mois plus tard, le 1er juin 1967, plusieurs témoins affirment voir un objet circulaire survoler San José de Valderas, en banlieue.

L'affaire fascine l'Espagne franquiste. « Le mythe ufologique permettait de détourner l'attention d'autres choses plus importantes comme la répression du régime ou la corruption au sommet du pouvoir », analyse Eduardo Bravo, spécialiste du phénomène OVNI en Espagne.
La première observation d'un UMMO en Espagne a eu lieu en 1966 à Aluche
L'enquête révélera finalement un montage élaboré. Mais UMMO reste un cas d'école, à la croisée de l'ufologie, de la manipulation et de l'histoire politique espagnole. Movistar Plus+ lui a même consacré une série documentaire en trois épisodes, Ummo. La España alienígena, en 2022.
Talavera la Real 1976, la nuit où des soldats ont tiré sur un OVNI
Le 12 novembre 1976, dans la base aérienne de Talavera la Real, à Badajoz, deux soldats de garde près de la zone de stockage de carburant repèrent une lumière inhabituelle. S'ensuivent des interférences radio, une coupure d'électricité partielle, un chien militaire affolé, et, selon les témoins, l'apparition d'une silhouette lumineuse de grande taille le long du périmètre de la base. Un soldat tire.
L'incident, longtemps resté dans les cercles spécialisés, a été confirmé par les documents déclassifiés du ministère de la Défense, mais le rapport militaire n'offre aucune explication définitive.
Base de San Javier : le point zéro (1962)
Chronologiquement, l'obsession de l'armée espagnole prend racine bien plus tôt, dans la région de Murcie. L'incident de la base aérienne de San Javier, survenu en août 1962, est le tout premier dossier déclassifié de l'histoire du pays. Cette nuit-là, un officier de vol chargé de la sécurité de la base observe une source lumineuse d'une brillance exceptionnelle, évoluant à seulement 500 mètres d'altitude. L'objet exécute une série de manœuvres impossibles pour l'aéronautique de l'époque : déplacements latéraux saccadés, ascensions fulgurantes et vols stationnaires prolongés, le tout dans un silence absolu.
Ce premier contact silencieux au-dessus d'une installation militaire ultrasensible va agir comme un détonateur. Il inaugure une longue série d'observations dans la zone du Levant (Murcie et Valence), forgeant la réputation de la région comme le véritable "triangle des Bermudes" espagnol pour les chasseurs d'OVNIs. Un mystère qui, aujourd'hui encore, continue de fasciner bien au-delà des casernes.
OVNIs : pourquoi le mystère continue de fasciner l’Espagne
Porté par le récent séisme de la déclassification américaine, le phénomène OVNI n'a jamais vraiment quitté l'espace médiatique espagnol. Il irrigue encore abondamment la culture populaire, comme en témoignent le succès de séries documentaires telles qu’Edelweiss (RTVE Play), qui retrace les dérives d'une secte née dans les années 70 sur fond de croyances extraterrestres, ou encore Ummo (Movistar Plus+).
Dans les archives de la Défense espagnole, une poignée de dossiers, environ 5 % des cas étudiés se clôture toujours par cette formule administrative : « Phénomène inexpliqué par manque de données techniques suffisantes. » Aujourd'hui, les 80 dossiers déclassifiés par le ministère de la Défense sont en libre accès sur le portail de la Bibliothèque Virtuelle de la Défense. Les pièces à conviction sont sur la table ; le mystère, lui, reste entier.
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