Les lignes bougent sur la carte maritime européenne. Longtemps dominé par les grands ports du Nord-Ouest, le commerce international se tourne de plus en plus vers la mer Baltique, devenue un espace de croissance majeur pour les échanges commerciaux. Parmi les principaux bénéficiaires de cette évolution se trouve le port de Gdańsk. Il s'est hissé en 2025 à la sixième place du top 10 des ports de l'Union européenne, devançant des places fortes historiques comme Valence, Amsterdam ou Marseille. Avec une activité qui a plus que doublé (+124 %) en l'espace de dix ans, l'infrastructure a consolidé sa place parmi les grands hubs maritimes d'Europe centrale et a pour projet de continuer son expansion avec Polskie Porty 2030.


Face aux secousses du monde, les infrastructures tiennent le choc
Malgré les crises géopolitiques et sanitaires de ces dix dernières années, les ports n'ont pas désempli. Éléments essentiels du commerce mondial, ils fonctionnent toujours en continu : aucune crise, qu'elle soit liée à une guerre ou à un virus, n'a réussi à bloquer l’activité des ports.
Le transport maritime concentre entre 80 % et 90 % du fret mondial. Sans ces infrastructures, nos sociétés feraient face à une crise d'approvisionnement immédiate pour les produits de première nécessité. L'exemple de l'Ever Given de la compagnie Evergreen reste dans toutes les mémoires : en 2021, ce porte-conteneurs a bloqué le canal de Suez pendant six jours, paralysant une grande partie du commerce mondial.
Pour consolider cette position, l'autorité portuaire polonaise maintient un dialogue constant avec les leaders mondiaux du secteur : l'italien MSC, le français CMA CGM, ou encore les géants asiatiques COSCO et OOCL. Pour renforcer sa présence sur de nouveaux marchés, le port de Gdańsk multiplie ses partenaires internationaux, ce qui permet de développer des coopérations avec l'Asie, notamment Singapour, la Corée du Sud, le Vietnam et le Japon, mais aussi, depuis peu, avec les États-Unis.
De la Ligue hanséatique à l’Europe des ports
Bien avant l’Union européenne, la mer Baltique constituait déjà l’un des principaux espaces d’intégration économique du continent. Dès le XIIIe siècle, la Ligue hanséatique fédérait un réseau de villes marchandes allant de Bruges à Novgorod afin de sécuriser les échanges et de défendre leurs intérêts commerciaux communs. Gdańsk, alors connue sous le nom de Dantzig, figurait parmi les places majeures de cette alliance qui domina pendant plusieurs siècles le commerce du Nord de l’Europe. En favorisant la libre circulation des marchandises, des capitaux et des savoir-faire, la Hanse a souvent été présentée comme un lointain ancêtre de la coopération économique européenne. Huit siècles plus tard, la Baltique retrouve ce rôle de carrefour commercial stratégique, avec Gdańsk parmi les principaux moteurs de sa renaissance.
Gdańsk et Gdynia : ports frères ou ennemis sur la Baltique ?
Tandis que l'Allemagne ou la France disposent d'une multitude de points d'ancrage sur leurs cartes maritimes, la Pologne concentre ses forces. Le pays s'appuie principalement sur trois entités : le complexe Szczecin-Świnoujście, le port de Gdynia et celui de Gdańsk. Cette concentration présente toutefois certains risques en cas de blocage ou d'embouteillage généralisé, d'où l'intérêt pour le ministère polonais de financer des ports secondaires comme Ustka, Łeba ou Władysławowo. Ces petits sites, actuellement en phase de développement initial, servent de bases de soutien pour l'éolien en mer, avant de futures extensions de digues.
💡Gdańsk et Gdynia ne se font pas concurrence, mais se complètent grâce à leurs spécialisations
- Gdynia est un port plus petit mais leader sur les céréales, avec 1,67 million de tonnes traitées début 2026. Historiquement créé pour donner un accès direct à la mer lorsque Gdańsk était une Ville libre, il reste une base militaire majeure pour l'OTAN en Baltique.
- À l'inverse, Gdańsk est avant tout un port commercial tourné vers les trafics internationaux et conçu pour rivaliser avec les grands hubs d'Europe de l'Ouest, notamment grâce au traitement des cargaisons massives de combustibles liquides.

Souveraineté : la ligne rouge face aux capitaux chinois
La gestion des infrastructures critiques pose une question fondamentale de souveraineté. Sur ce point, Gdańsk se distingue nettement de plusieurs de ses concurrents d'Europe occidentale. Alors que le port de Hambourg a choisi d'ouvrir le capital de l'un de ses terminaux à la Chine, ou que le port du Pirée en Grèce est passé sous le contrôle total de l'armateur étatique chinois COSCO, la Pologne maintient une position de fermeté claire : les terminaux polonais ne sont pas à vendre.
Cette doctrine n'exclut pas une collaboration opérationnelle étroite. Les entreprises chinoises ou basées à Hong Kong, comme COSCO et OOCL, jouent un rôle de premier plan dans l'activité quotidienne du port. La position polonaise est claire : la Chine est un client majeur et respecté sur les quais, mais elle ne possède aucun droit de propriété sur le foncier ou les outils de manutention. Les risques financiers et les bénéfices restent partagés avec des opérateurs de confiance, à l'image du groupe singapourien PSA qui gère le Baltic Hub.
Le rail, prochain défi du port de Gdańsk
Pour renforcer son importance nationale et européenne, le port de Gdańsk doit moderniser ses liaisons terrestres. Historiquement, la Pologne souffre d'un déficit d'image concernant son réseau ferroviaire: au cours des 35 dernières années, la fermeture de nombreuses lignes locales a poussé les industriels à privilégier la route, ce qui sature aujourd'hui les axes de communication. L'enjeu est donc de taille pour le ministère des Transports : sans investissement massif dans le rail, la Pologne ne pourra pas s'imposer face à la concurrence allemande ou néerlandaise sur les marchés régionaux.
💡Pour résoudre ce problème, un terminal ferroviaire étendu devrait voir le jour au cœur de la zone portuaire. Équipé de sept voies ferrées de 740 mètres d'ici 2027 ou 2028, ce terminal pourrait devenir l'un des principaux centres ferroviaires portuaires d'Europe. L'enjeu est international : il s'agit de capter le flux de marchandises vers la République tchèque, la Slovaquie et, à plus long terme, une Ukraine en reconstruction. Le terminal automobile en fournit déjà un exemple concret : il exporte déjà, sous le régime avantageux de la zone franche, des véhicules produits dans les usines tchèques de Hyundai ou slovaques de Kia.
Les nouveaux terminaux T3, T4, T5 : la course aux terminaux géants à Gdańsk
À ceux qui pensent que le port de Gdańsk a atteint ses limites avec son record de 80,4 millions de tonnes en 2025, la direction oppose des plans d'extension concrets. Lors d'une rencontre avec la presse internationale, dont Lepetitjournal.com Varsovie, le 11 juin dernier, la direction du port de Gdańsk a rappelé son cap : atteindre les 100 millions de tonnes d'ici quelques années.
Le rythme d'occupation des nouvelles infrastructures dépasse les prévisions initiales. Le nouveau terminal de conteneurs T3, qui s'étend sur plus de 36 hectares, a affiché complet en un trimestre à peine, alors qu'une phase de montée en puissance de 18 mois était initialement prévue. L'urgence s'accélère sur les quais, d'autant que des rumeurs persistantes annoncent une multiplication des liaisons arctiques dès cet été via la compagnie sino-singapourienne Sea Legend. Afin d'accompagner cette croissance, les chantiers s’accélèrent sur l’île portuaire. Le terminal T5 est actuellement en construction sur une zone de 20 hectares. Il servira d'abord de quai pour l'éolien offshore, avant d'être converti pour les conteneurs. De son côté, le terminal T4 est techniquement prêt : tous les permis sont d'ores et déjà validés, et la construction débutera selon les besoins du marché, après un appel d'offres prévu pour la fin de l'été 2026.
💡 Chiffres clés: le poids économique du port d'après les données PwC 2024
- 44,6 milliards de PLN : c'est le montant des recettes versées directement au budget de l'État en lien avec la manutention des marchandises à Gdańsk. Cela représente 6,5 % des recettes totales de l'État polonais.
- 8,8 milliards de PLN : ce sont les revenus générés par les entreprises portuaires et de la chaîne d'approvisionnement.
- 84 000 emplois : c'est le volume global d’emplois soutenu par l'activité portuaire dans l'économie nationale, dont 16 000 emplois directs sur le site et 68 000 emplois induits chez les fournisseurs et transporteurs.
Polskie Porty 2030 : la Pologne prépare l'après-croissance
Si les résultats actuels des ports polonais impressionnent déjà, les responsables du secteur regardent désormais vers l'horizon 2030. Réunis les 23 et 24 juin à Sopot lors de la quatrième édition du Congrès Polskie Porty 2030, plus de 900 participants et une centaine d'experts ont débattu des priorités qui façonneront la prochaine décennie maritime du pays.
Les débats ont porté sur quatre grands axes : le développement des infrastructures, la sécurité des chaînes d'approvisionnement, la transition énergétique et les nouvelles technologies.
Longtemps considérés comme de simples lieux de transit des marchandises, les ports polonais sont désormais présentés comme des piliers de la sécurité énergétique, industrielle et logistique du pays. L'essor de l'éolien offshore en mer Baltique a occupé une place centrale dans les discussions. Les ports de Gdańsk, Gdynia, Ustka, Łeba ou encore Władysławowo sont appelés à devenir des bases logistiques essentielles pour la construction et la maintenance des futurs parcs éoliens. Cette nouvelle activité est perçue comme un relais de croissance majeur pour l'ensemble de la façade maritime polonaise.
💡 Co to jest : le « Program Rozwoju Polskich Portów Morskich do 2030 roku » - Programme de développement des ports maritimes polonais à l’horizon 2030 ?
Adopté par le gouvernement polonais en 2019, son objectif est de renforcer durablement la position des ports polonais (notamment Gdańsk, Gdynia, Szczecin et Świnoujście) comme acteurs majeurs de la mer Baltique et comme plateformes logistiques essentielles pour l’Europe centrale et orientale.
Le programme prévoit notamment :
- la modernisation et l’extension des infrastructures portuaires ;
- l’amélioration des accès ferroviaires, routiers et maritimes ;
- la digitalisation des opérations portuaires ;
- le développement de grands projets comme le Port Central de Gdańsk, le Port Extérieur de Gdynia ou l’extension des terminaux à conteneurs.
L’un des objectifs chiffrés affichés est de porter les trafics portuaires au-delà de 150 millions de tonnes de marchandises par an d’ici 2030.
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