Famille multilingue en Pologne : comment ça marche à la maison ?

Par Anna Queinnec | Publié le 27/09/2022 à 17:56 | Mis à jour le 29/09/2022 à 11:04
Photo : Victoria_rt - Pourquoi ne parle-t-il pas encore français ? Est-il bon de parler plusieurs langues à la maison ? Des exemples de questions que se posent les couples multilingues...
deux enfants sont assis par terre et lisent un livre ensemble

Qui n'aimerait pas parler plusieurs langues ? Si vous êtes français vivant en Pologne, il y a de fortes chances pour que vos enfants soient (au moins) bilingues. Cela offre beaucoup d'opportunités - de la capacité de communiquer avec des personnes d'autres pays, à être plus créatif - comme le montrent certaines études. Il existe aussi d'autres théories, telles que l’hypothèse de Sapir-Whorf [NDLR : l’hypothèse dite de « Sapir-Whorf » (HSW)] qui soutient que la façon dont on perçoit le monde dépend du langage. Dans l'ensemble, à mon avis, connaître plus d'une langue n'a que des avantages. Pour être honnête, je sais de quoi je parle : je suis très heureuse d'élever mes enfants en tant que bilingues. Cependant, ce n'est pas aussi facile que je l'ai toujours pensé et ça pose quelques défis au quotidien… Voyons ensemble lesquels.

 

Pourquoi mon enfant ne parle-t-il pas encore français ?

Mon mari est français et nous vivons et élevons nos enfants en Pologne. Mon fils aîné, 4 ans et demi, n'a que récemment commencé à parler français. Il n'y a pas de recette unique pour réussir à élever des enfants bilingues, car chaque enfant est différent et pour chaque règle il y a une exception.

Le principal conseil, donné par la plupart des experts, est OPOL (one person one language) - une personne, une langue. Cela signifie que chaque parent ne doit parler à l'enfant que dans sa langue maternelle.  Avec notre fils aîné, nous n'avons pas suivi cette règle. Était-ce une erreur ?

Lorsque Filip a commencé à communiquer avec nous, il était très frustré si nous ne le comprenions pas. Il était naturellement plus facile pour lui de parler polonais, alors mon mari a décidé de lui parler dans cette langue. En conséquence, Filip n'avait aucune « motivation » pour parler français, car papa comprenait le polonais. Par contre, le papa était désespéré, car il n’arrivait pas à communiquer avec son propre fils dans sa langue maternelle.

 

Puis soudain, miracle, Filip parle français ! 

Ce n'est que pendant nos vacances en France l'été dernier que Filip s'est « débloqué » et a commencé à parler français - entouré de sa famille francophone – le grand-père et les cousins. Cela montre qu'il existe plus d'une méthode.

Maintenant, mon mari et Filip ne communiquent qu'en français, bien que le polonais soit évidemment plus facile pour Filip, car c'est la langue majoritaire. Filip est également capable de passer couramment d'une langue à l'autre - en fonction de la personne avec qui il parle. Si vous avez une telle opportunité, c'est une bonne idée de trouver d'autres enfants francophones dans votre ville. Cela donnera à vos enfants une motivation supplémentaire.

Le cas est différent avec notre fils cadet, Maksymilian. Échaudé par les « erreurs du passé », mon mari n'a jamais parlé polonais à Maks. Il a presque 3 ans maintenant et a commencé à fréquenter la maternelle française il y a 5 semaines. On voit déjà que sa connaissance passive du français est très forte. Il semble comprendre presque tout et répond correctement aux questions posées en français – mais il ne répond qu’en polonais ! Nous espérons une percée dans un avenir proche.

Pour les parents qui attendent toujours ce moment, ça viendra ! Même si votre enfant ne parle pas encore le français, il absorbe la langue comme une éponge et il comprend plus que vous ne le pensez.

             

Nous mélangeons, « mélangemy » et ça peut passer ! Tout est histoire de contexte... 

Ce que l'on observe (et qui est assez fréquent chez les enfants bilingues), c'est de mettre en relation la langue avec certaines situations. Quand Filip me parle, il utilise parfois des mots français. Par exemple : bateau, trou d'eau, crabes. Ce sont les mots qu'il n'a entendus que pendant nos vacances en France et ils sont liés à des situations bien précises.

Maks passe récemment beaucoup de temps avec papa à lire des livres. C'est pourquoi il viendra vers moi et me dira : « Mama, to jest une tractopelle. » (Maman, c'est une tractopelle), parce qu'il aime son livre sur les engins de construction. Dans une autre situation il dira : « Czy ten szampon pique ? » (Est-ce que ce shampoing pique ?) - car c'est papa qui fait prendre le bain la plupart du temps et qui utilise souvent ce mot.

Récemment, il me racontait une histoire et j'ai demandé: « Kto to był ? » (C'était qui ?) et Maks a répondu : «  Chyba jakiś quelqu'un » (Je pense un certain quelqu'un). Un autre exemple : « Quelque chose me drap » - qui vient du mot polonais « drapać » - gratter. Il a donc inséré un mot polonais dans une phrase française en utilisant la conjugaison française.

Ou l'inverse : « Zagarowałem auto w garażu »  -  ici, nous avons un verbe français « garer » avec la conjugaison polonaise pour dire : « J'ai garé la voiture dans le garage. »

 

Il existe également des calques linguistiques

Il y a quelque temps, j'ai observé que Filip me demandait : « Mama, wyfabrykujesz mi samolot ? ». (Maman, peux-tu me fabriquer un avion ?) Ce n'est qu'après un certain temps que j'ai remarqué qu'il s'agissait d'une copie du mot français. En polonais, nous n'utilisons pas ce mot dans ce contexte, mais c'est généralement le papa qui « fabrique » des avions.

Si vous êtes français et que votre enfant joue et fait un bruit étrange : HAU HAU, vous vous demandez peut-être ce que c'est ? Il faut savoir que les chiens en Pologne ne font pas OUAF OUAF, mais HAU HAU - mon mari se moque toujours…

Maintenant que notre fils aîné parle assez bien le français, il arrive parfois que Maks parle en polonais et que Filip traduise en français pour que papa puisse comprendre.

Cependant, tout ce qui précède est normal et il n’y a aucune raison de s'inquiéter.

 

Qu’en est-il du couple multilingue ou quand les parents font leur propre cuisine linguistique ?

Je ne me considère pas comme bilingue, même si je parle couramment l'anglais, l’allemand et le français. Cependant, dans notre famille, nous mélangeons souvent des langues.

Il y a des phrases qui, à mon avis, expriment mieux certaines idées dans une certaine langue et pour lesquelles je ne trouve pas d'équivalents dans l'autre. En lisant un article sur un blog Riennahera, j'ai rencontré la phrase : « Ma première langue est le bilinguisme », ce qui à mon avis résume parfaitement le phénomène.

Par exemple, je pense que la simple phrase française « ça donne envie » n'a pas de bon équivalent ni en anglais ni en polonais. Par conséquent, même quand je parle en anglais ou polonais, je mets cette phrase en français. J'aime tellement les mots français « voilà » que je l'insère parfois automatiquement, même lorsque je parle à une personne polonaise.

Une autre situation concerne l'écriture. Lorsque j'envoie des SMS à mon mari, je mélange souvent les langues - notamment en suivant le principe de l'économie de la langue. Concrètement, j'utiliserai « demain » au lieu de « tomorrow » et « today » au lieu du long et compliqué « aujourd'hui ». D'un autre côté, je mettrai des mots en polonais lorsque je ferai une liste de courses : «Tu peux passer par un supermarché et acheter quelques « bułki » ( petits pains) ? ». La raison est probablement que lorsqu'il communiquera avec le vendeur, il devra donner le nom polonais...

 

Le multilinguisme, c'est presque « un must »

J'ai toujours été intéressée par l'apprentissage des langues, mais je n'ai pas eu autant de chance que beaucoup d'enfants aujourd'hui. Actuellement, en particulier dans les grandes villes, la majorité des écoles maternelles propose des cours de langues étrangères. Beaucoup d'entre elles offrent même un environnement bilingue.

Aux fins de recherche, les scientifiques ont convenu de fonder la définition du bilinguisme sur la fréquence d'utilisation. Quand on définit le bilinguisme comme l'utilisation quotidienne d'au moins deux langues, il s'avère qu'il y a plus de bilingues dans le monde que de personnes monolingues. 

La mondialisation favorise le bilinguisme. La langue la plus populaire est l'anglais - plus de la moitié du contenu sur Internet est en anglais. Le bilinguisme, dans de nombreux endroits du monde est déjà la règle plutôt que l'exception, et tout indique que cet état de fait va continuer à s'amplifier. 

Il y a plus de 1 200 ans, Charlemagne disait : « Avoir une autre langue, c'est posséder une deuxième âme. » En tant que personne qui a toujours été fascinée par les langues, je serai toujours favorable à l'apprentissage de plusieurs langues.

Le 26 septembre est la Journée européenne des langues. C'est une bonne raison de célébrer la diversité linguistique. Cliquez sur ce lien, pour plus d'informations.

Bonne fête les polyglottes !

 

Boite à outils pour familles multilingues 

  • Une psychologue spécialisée dans le développement bilingue des enfants : Joanna Kolak propose des consultations individuelles aux parents, (en polonais).
  • Un site Web soutenant les familles qui élèvent des enfants bilingues et multilingues, cliquez ici 
Anna Queinnec

Anna Queinnec

Interprète de conférence et traductrice (EN | FR | DE | PL) avec 10 ans d’expérience dans le commerce international, je facilite la communication en supprimant la barrière de la langue. Je m'intéresse à la psychologie et à la sociologie
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