Vendredi 22 octobre 2021
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Serge Besanger aux expats français à Singapour : « Accrochez-vous ! »

Par Laurence Huret | Publié le 04/10/2021 à 14:30 | Mis à jour le 06/10/2021 à 16:00
Photo : Serge Besanger et Tharman Shanmugaratnam, Senior Minister de Singapour
Serge Besanger et Tharman Shanmugaratnam

Serge Besanger vit entre la France et Singapour depuis 35 ans, avec son épouse d’origine chinoise-malaisienne et leurs trois enfants. Vétéran de plusieurs multinationales françaises qu’il a implantées et dirigées à Singapour, dont Leroy-Somer, cet administrateur d’entreprises, commandant de Réserve, est historiquement le premier exportateur industriel français dans la région. Il nous explique son cheminement.

 

Serge, qu'est-ce qui vous a amené à Singapour ? Depuis quand ?

Avant de m’installer à Singapour, j’ai vécu plusieurs années en Italie et dans la zone Méditerranée, où j’étais le responsable de la divisione energia de Leroy-Somer. Je m’étais rendu à Singapour à plusieurs reprises, le board de mon entreprise m’ayant « commandé » une étude d’implantations sur la région, et l’endroit me plaisait beaucoup. Issu d’une famille de militaires, j’étais particulièrement admiratif de la politique de défense de l’Ile. Le concept des HDB, où les différentes races doivent vivre ensemble et se respecter, forçait également mon admiration.

 

Vous êtes passé à travers 7 crises majeures. Comment y avez-vous survécu?

En 1988, je venais de remporter la plus grosse affaire jamais signée par l’industrie française dans cette partie du monde : « Island Grid » aux Philippines, un réseau de plus de 1.000 centrales électriques flottantes et mobiles. A elle seule, cette affaire allait doubler la capitalisation boursière de Leroy-Somer. L’année suivante, ce fut Tiananmen. Mon board me demanda de rapatrier les fonds. J’ai défendu le dossier « Asie » face aux membres du board, et j’ai obtenu le doublement de notre implantation à Singapour, à une époque où tout le monde se retirait de la région. Ceci m’a permis de signer de nouveaux gros contrats, avec Keppel et Sembawang notamment qui se lançaient ans la production de plates-formes pétrolières et visaient 80% du marché mondial. Pour nous, cela représentait 750 emplois en France même, et plus d’un milliard de dollars d’exportations depuis la Charente et l’Orléanais.

 

Quels conseils donneriez-vous à des exportateurs souhaitant prendre des affaires de cette taille ?

Si vous venez à Singapour dans l’optique de réaliser un « coup », cela ne fonctionnera pas. L’affaire Keppel fut décidée au plus haut niveau, parce que je m’étais engagé à former, entre autres, plus d’une centaine d’ingénieurs singapouriens. J’ai fait venir ici l’Institut National Polytechnique de Grenoble à cet effet, et je leur ai fait signer un partenariat avec NTU, dont nous sommes devenus le plus gros partenaire corporate. J’ai recruté des équipes d’ingénieurs et de techniciens de service, mises entièrement à la disposition de Keppel. Nous avons agi très rapidement - c’est là un des principaux enseignements de mes expériences militaires - face à des concurrents allemands et américains plus gros, mais beaucoup moins réactifs. L’ensemble de ces programmes était sur pied en quelques mois, au grand dam des Siemens, General Electric et autres.

 

Quelles ont été les enseignements des autres crises : Sars, Lehman, le Covid…?

Si je devais me résumer, ce serait : soyez extrêmement rigoureux, soyez résilients, et investissez à contre-courant, parce qu’à travers les crises Singapour démontre toujours une grande résilience économique, d’impressionnants progrès techniques, et les opportunités qui vont avec.

Quels ont été les autres programmes franco-singapouriens auxquels vous avez contribué ?

Plusieurs programmes industriels, académiques, financiers et militaires, et plus récemment un programme commun dans le domaine de la cybersécurité, sur lequel je ne peux pas m’exprimer davantage à ce stade.

 

Quels ont été les challenges professionnels et personnels auxquels vous avez dû faire face?

Avant de parler des challenges, j’aimerais évoquer les opportunités. J’ai eu la chance de travailler avec d’excellents professionnels au plus haut niveau, notamment les ministres, qui sont ici de véritables visionnaires, et bien entendu la famille Lee. Dès 1989, j’ai eu l’honneur de travailler à la co-construction de plusieurs pans de l’industrie singapourienne : d’abord les plates-formes pétrolières, puis plus récemment, les énergies renouvelables. Le soir, j’enchaînais les réunions à l’Istana…

Pour ce qui est des challenges, la crise asiatique a été particulièrement difficile. Grâce à mes contacts, j’ai pu être nommé acting director de la filiale entre la Banque centrale et le FMI et ainsi contribuer au redressement économique de la région. Ceci m’a également apporté, plus tard, des mandats d’administrateur dans des institutions financières au plan régional.

La crise Lehman fut plus « challenging », parce que multisectorielle, et globale. En tant qu’entrepreneur, il n’y a pas de filet. Je suis resté sans emploi pendant presque un an ! Mais j’en ai profité pour me diversifier dans la levée de fonds. J’ai fini par lever une centaine de millions de dollars pour des fonds français et singapouriens auprès d’investisseurs singapouriens et malaisiens. Ce fut pour moi une expérience particulièrement enrichissante. Les mois qui ont précédé et suivi le décès de mon père ont été les plus difficiles personnellement.

 

Quel appui vous ont apporté les institutions françaises ?

Les rencontres que j’ai faites aux CCE et à la FCCS ont été très riches. J’ai aussi beaucoup aimé contribuer à ces structures, en tant qu’administrateur puis président (CCE). L’apport de l’attaché militaire français fut crucial. Ses contacts, ses recommandations ainsi que le label « combat proven » donné à mon matériel m’a permis de prendre d’importantes commandes avec le Mindef, PSA, le Public Utilities Board…  Tous les industriels français ne sont pas encore totalement engagés dans une stratégie de dualité, loin s’en faut. Or, une position forte sur les marchés civils intéresse au plus haut niveau nos militaires. Ces derniers y voient en effet la perspective d’un effet d’échelle indispensable à l’obtention de prix raisonnables. Il en a résulté, pour Leroy-Somer notamment, toute une série de commandes historiques obtenues chez la National Power Corporation, entité philippine dirigée par des militaires de Réserve, ou encore chez Keppel et Sembawang, les deux leaders de l’ingéniérie singapourienne également dirigés par des militaires de Réserve—commandes à neuf chiffres qui feront de Leroy-Somer le plus gros exportateur de matériel français en Asie du Sud-Est et contribueront à la création et au maintien de plusieurs centaines d’emplois en France même.

Enfin, en tant que Français, je suis reconnaissant de pouvoir compter sur des institutions qui ont su adapter leurs services à une communauté que j’ai vue passer de 4.000 à plus de 17.000 membres.

 

Comment voyez-vous la situation actuelle des expatriés à Singapour dans le contexte de la pandémie ?

Nous avons la chance de vivre dans un pays qui a su dans l’ensemble bien gérer la crise sanitaire et où l’on se sent en sécurité. Le gouvernement singapourien excelle dans la gestion de crise. Je me suis récemment entretenu à ce sujet avec Tharman Shanmugaratnam, Senior Minister de Singapour, président du Groupe de haut niveau du G20 sur la réponse aux pandémies (cf photo). Le problème vient plutôt des maisons-mères, en France. Défendez le dossier de votre implantation à Singapour et en Asie sur le long terme, sinon nous risquons de perdre une grosse partie de notre communauté ! Au cours de mes 35 années ici, Singapour a connu une bonne demi-douzaine de crises. À chaque fois, Singapour a su s’ajuster, tirer les leçons et rebondir. Les entreprises françaises doivent apprendre à faire de même. Accrochez-vous ! Si vous rentrez en France maintenant, nous allons perdre une immense somme d’expériences et de savoir-faire.

 

Comment envisagez-vous la suite ? A Singapour ? En France ?

Entre la France et Singapour, les cœurs de notre famille balancent ! Mon fils Cyril est officier de réserve dans la police singapourienne où il fut distingué à plusieurs reprises pour ses actions, Jean-Noël est Wing Commander de réserve dans l’Infanterie (il fut First Cadet, un immense honneur) et Chloé est une infirmière très engagée dans la lutte contre le Covid, notamment aux côtés du réseau Résilience, que j’anime. Nous avons tous des activités des deux côtés du continent eurasiatique. En tant que famille multiculturelle, nous apprécions vraiment de vivre dans deux pays aussi tolérants et aussi culturellement divers.

 

lepetitjournal Dans le cadre de l’anniversaire des 20 ans de lepetitjournal.com, l’édition de Singapour a souhaité donner la parole et mettre en lumière des Français et francophones résidant en Asie depuis une vingtaine d’années.

Laurence Huret

Laurence Huret

Co-Directrice de l'édition. Avocate de formation, Laurence multiplie les engagements auprès de la communauté française à Singapour : Elue Conseillère consulaire, elle est membre du CA de l’Alliance française et du Conseil d’établissement du Lycée français
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