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Intelligence Artificielle – Quels enjeux pour l’humain ?

Par Bertrand Fouquoire | Publié le 10/01/2019 à 19:00 | Mis à jour le 11/01/2019 à 08:59
Photo : Intelligence artificielle Quels enjeux pour l'humain
Intelligence artificielle Christophe Habas

Et si le fait de vivre à Singapour, la très smart nation, était une chance, non seulement pour profiter des multiples bénéfices offerts par le développement de l’Intelligence Artificielle (IA) mais aussi pour en envisager les impacts possibles sur l’homme et sur la société ? Docteur en médecine et en sciences cognitives, ancien Grand Maitre du Grand Orient de France, le Dr Christophe Habas pose un regard d’humaniste sur le sujet, soucieux de susciter un éveil citoyen qui permette d’encadrer les progrès de l’Intelligence Artificielle pour préserver la place de l’homme et des rapports sociaux dans la société de demain. Il nous a accordé un entretien, en avant propos de la conférence publique* qu’il donnera ce jeudi 10 janvier à l’Alliance Française de Singapour.

 

Christophe HabasDans quel contexte s’inscrit cette conférence sur les enjeux sociétaux et philosophiques de l’Intelligence Artificielle ?

Dr Christophe Habas - Lorsque j’étais Grand Maitre du Grand Orient de France, je m’étais rendu en voyage à Hong Kong et Bangkok. J’avais alors pris l’engagement de revenir dans la région. Je n’ai pas pu le faire à l’époque. Je saisis cette fois l’opportunité d’un séjour en Thaïlande pour faire une halte de plusieurs jours à Singapour. Pour moi, cette conférence a d’autant plus de sens que Singapour est une plaque tournante de la haute technologie. L’intelligence Artificielle est un sujet technologique qui interpelle sur le plan philosophique au sens où elle pose la question de ce qu’est l’humain, la conscience humaine, l’éthique. Elle pose aussi des questions sur le plan économique et social. A travers le remplacement progressif des hommes par des automates ou systèmes intelligents pour la réalisation d’un certain nombre de tâches, elle pose la question du rapport au travail… C’est donc une thématique globale.

Quelle relation entretenez-vous avec l’Intelligence Artificielle compte tenu de votre parcours académique et de vos activités professionnelles ?

- Je suis venu à l’Intelligence Artificielle par les neuro-sciences computationnelles, c’est à dire l’utilisation de l’Intelligence Artificielle comme outil pour comprendre comment fonctionne le cerveau. Le système nerveux central est composé de 100 Milliards de neurones. Il est par conséquent très difficile de rendre compte de son fonctionnement. L’intelligence artificielle permet de créer un modèle de certaines aires du cerveau à partir duquel on peut tester des hypothèses. C’est sa dimension « outil de recherche ». A celle-ci s’ajoute une deuxième dimension qui est liée à son utilisation comme outil de diagnostic et de pronostic permettant de décrypter comment fonctionne le cerveau.

Vous portez sur l’intelligence Artificielle un regard qui n’est pas seulement celui d’un expert mais aussi celui d’un intellectuel et d’un humaniste. En quoi l’Intelligence Artificielle nous interpelle-t-elle sur le plan philosophique ?

- Je porte un regard citoyen sur le développement de l’Intelligence Artificielle. La difficulté est liée à son ambivalence. D’un côté, elle représente un outil fantastique. Les exemples abondent des bénéfices qu’elle entraîne dans la vie quotidienne. D’un autre côté, elle constitue un outil de contrôle social qui peut impliquer aliénation et processus d’addiction Au niveau commercial, par exemple, L’intelligence Artificielle permet un profilage des personnes, de prévoir les comportements voire de reconnaître les émotions. Lorsque, en 2016, AlphaGo, développé par Google, bat le champion du monde du jeu de GO, il met en œuvre une  capacité d’apprentissage (deep learning) qui lui permet de se dépasser lui-même. La question à partir de là devient : jusqu’où peut aller l’intelligence artificielle ?

Où en est-on actuellement ?

- Pour le moment, l’Intelligence Artificielle permet essentiellement de simuler des processus mentaux. Dans un deuxième temps, on peut s’interroger sur sa capacité à traiter d’autres aspects qui dépassent les capacités humaines. Au-delà encore se posera la question de sa capacité à continuer de se développer de manière autonome. Aujourd’hui, les développements de la technologie rendent plausible cette autonomisation de la machine telle que l’ont imaginée les spécialistes de Sciences fiction.

Avec le concept d’Intelligence Artificielle forte, on va encore plus loin. Peut-on construire un « individu robotisé » qui soit doté d’une conscience ? A cette question les transhumanistes répondent par l’affirmative. D’un point de vue philosophique, cela revient à s’interroger sur ce qui fait la singularité de l’être humain. Si l’environnement dans lequel on évolue peut-être déterminé de manière croissante par des algorithmes, alors la liberté n’est plus qu’un leurre. Pour les transhumanistes, la question est réglée : l’être humain n’a rien de spécifique. Aujourd’hui, la technologie est telle qu’elle peut prendre le relai de l’être humain.

Mais l’Intelligence Artificielle  constitue l’un des moteurs de l’économie actuelle. Ce qui signifie qu’on y va. Dès lors, la question n’est plus de savoir ce dont la technologie est capable, mais de se donner les moyens d’encadrer son développement. Déjà le poids économique considérable des GAFA et de son équivalent chinois souligne, par contraste, la limite des moyens dont disposent les Etats. Le risque c’est d’assister à une disparition de l’Etat au profit d’une société libertarienne mettant en exergue l’individualisme et l’ultralibéralisme et où la régulation sociale serait assurée par des algorithmes ; ce qui emporte un véritable risque d’aliénation.

Pourquoi une conférence publique ?

- Il s’agit d’abord de susciter un éveil citoyen. Faire en sorte, les citoyens étant pleinement informés sur la manière dont fonctionne l’Intelligence Artificielle ( Qu’est-ce que c’est ? D’où ça vient ?...), qu’ils aient la capacité de se réapproprier cette thématique. Il s’agit de reformer une démocratie citoyenne. L’enjeu est de sensibiliser le grand public sur un sujet de société majeur et, ce faisant, d’interpeller la puissance politique. Aujourd’hui, celle-ci est dépassée. Elle est, elle-même, partie prenante du mouvement car elle est concernée au premier chef par les développements de l’Intelligence artificielle sur le plan économique, militaire... Dans ce contexte, elle ne peut être que sensible aux enjeux économiques ou de sécurité. Il lui est très difficile de développer une vision à long terme qui donne toute sa place à la réflexion éthique et philosophique.

Que peut-on faire ?

- C’est compliqué et je suis pessimiste. Il pourrait y avoir un espace pour l’Europe. Mais je ne crois guère qu’elle en ait les moyens. Il y aurait la possibilité de mettre en place une législation qui interdise par exemple les utilisations commerciales du profilage. Je ne vois pas de solution, mais cela ne veut pas dire que les solutions n’existent pas. Rien n’empêche que d’autres entreprises se développent qui utiliseraient ces technologies de manière plus éthique. On peut imaginer qu’une intelligence collective se développe qui déjoue les scénarii pessimistes.

Quel regard particulier la Franc-maçonnerie porte-t-elle sur le sujet ?

- Pour le franc maçon la problématique de l’Intelligence Artificielle est liée à la manière dont elle met en cause ce qui fait la spécificité de l’être humain et risque de désagréger l’héritage des lumières. Poussés de manière excessive, les progrès de l’Intelligence artificielle risquent d’engendrer l’hyper-individualisme, la vie par procuration, la disparition de l’engagement collectif et la désocialisation. Dans ces conditions, la fraternité disparaît et l’humanisme vole en éclat. La Franc maçonnerie milite pour une position de résistance citoyenne.

Propos recueillis par Bertrand Fouquoire le 7 janvier 2019

*« L’intelligence Artificielle et les enjeux sociétaux & philosophiques. Regard d’un scientifique, d’un intellectuel et d’un franc-maçon. Un phénomène sociétal impactant dans le futur, vu sous l’angle de la Franc-Maçonnerie »
Conférence en français, le Jeudi 10 Janvier à 20 :00 à l’Alliance Française (1 Sarkies Rd, Singapore 258130) : entrée libre

 

Bertrand Fouquoire

Bertrand Fouquoire

Co-Directeur de l'édition. Après avoir vécu 9 ans à Singapour, Bertrand est revenu en France en janvier 2017, où il a repris ses activités de coaching pour les expatriés et les conjoints et pour les jeunes adultes
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