Le rapport Svimez 2026, intitulé « Un pays, deux émigrations », souligne la fracture toujours plus présente entre le sud et le nord de l’Italie. En 22 ans, le Mezzogiorno a perdu 350.000 diplômés, engendrant une perte conséquente de 6,8 milliards d'euros pour la région.


« Les migrations des jeunes diplômés du Mezzogiorno (Italie du Sud) représentent trop souvent une réponse contrainte au manque d’opportunités économiques, professionnelles et sociales dans leurs territoires d’origine » : voici le constat qui, dès la première page, annonce la couleur du rapport Svimez, publié le 17 février 2026, en collaboration avec l’ONG Save the Children. Les données pointent une fracture toujours plus présente entre le Sud et le Nord de l’Italie. Elles examinent la double émigration en cours : du Sud vers le Centre-Nord du pays, et de l’Italie vers l’étranger.
Les jeunes, les diplômés et les femmes sont les premiers à partir
Entre 2002 et 2024, près de 350.000 diplômés de moins de 35 ans ont transféré leur résidence du Mezzogiorno vers une région du Centre-Nord. En tenant compte des retours, la perte nette de population s’élève à environ 270.000 diplômés.
Le capital humain qualifié devient un moteur de mobilité : en 2002, moins de 20 % des jeunes migrants vers le Centre-Nord étaient diplômés alors qu’ils sont près de 60 % en 2024. Pour la seule année 2024, 23.000 jeunes diplômés sont partis vers le Centre-Nord, créant un solde net négatif de plus de 17.000 individus.
Ce phénomène est d’autant plus important chez les femmes. Si la répartition entre les sexes reste globalement équilibrée (entre 47 et 48 % de femmes parmi ceux qui partent), la migration féminine devient de plus en plus qualifiée. Entre 2002 et 2024, 195.000 jeunes femmes diplômées ont quitté le Sud, contre 153.000 jeunes hommes titulaires d’un diplôme. En proportion, en 2024, près de 70 % des femmes migrantes sont diplômées, tandis qu’environ 51 % des hommes qui migrent détiennent un diplôme.
L’émigration anticipée
Pour un nombre croissant de jeunes originaires du Sud, la décision de partir ne se situe plus uniquement à la fin du parcours d’études, mais s’inscrit en amont, dès le choix de l’université. Cette stratégie intègre déjà l’idée — souvent fondée — que l’insertion professionnelle se réalisera hors du Mezzogiorno. L’inscription dans un établissement du Centre-Nord apparaît ainsi comme la première étape d’un parcours migratoire envisagé sur le moyen ou le long terme.
Pour l’année universitaire 2024/2025, près de 70.000 étudiants du Sud de l’Italie – sur environ 521.000 – étudient dans une université du Centre et du Nord du pays. Cela représente plus de 13 % du total, avec des pics à 21 % dans les filières scientifiques, technologiques, d’ingénierie et mathématiques (STEM). La Campanie et la Sicile représentent à elles seules près de la moitié des départs d’étudiants. La Lombardie demeure la région la plus attractive, suivie de l’Émilie-Romagne et du Latium.
Le Nord attire mais pas autant que l’étranger…
La deuxième émigration soulignée par le rapport est celle vers l’étranger. Les données mettent en avant une double dynamique : le Nord attire les diplômés du Sud mais perd ses propres diplômés à l’international. Entre 2002 et 2024, près de 210.000 jeunes du Sud ont quitté l’Italie, dont un tiers de diplômés. Ce qui équivaut à une perte nette de 142.000 jeunes dont 45.000 diplômés. Sur la même période, 385.000 jeunes du Centre-Nord ont émigré à l’étranger sur 600.000 jeunes Italiens partis au total. Le phénomène a atteint en 2024 son niveau le plus élevé de toute la période : près de 38.000 jeunes de moins de 35 ans originaires du Centre-Nord (dont 21.000 diplômés) se sont installés à l’étranger, soit une augmentation de 30 % par rapport à 2023. La perte nette de 95.000 de diplômés est toutefois compensée par l’arrivée de 270.000 diplômés venant du Mezzogiorno.
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Partir pour des raisons économiques
Dans le Sud, les salaires peu attractifs nourrissent l’exode des jeunes diplômés. Et pour cause, trois ans après l’obtention du diplôme, les diplômés italiens employés à l’étranger gagnent entre 613 et 650 euros nets mensuels de plus que ceux travaillant en Italie. D’après les données d’Eurostat, l’Italie se situe parmi les dernières positions du classement européen, avec une rémunération annuelle moyenne de 46.953 euros bruts, soit 8,5 % de moins par rapport à la moyenne de l’UE établie à 50.948 euros. L’écart est encore plus marqué pour les diplômés employés dans le Mezzogiorno, qui perçoivent une rémunération annuelle comprise entre 40.000 et 41.000 euros bruts, soit 20 % de moins par rapport à la moyenne européenne et 12 % de moins par rapport à la moyenne nationale.
« Le différentiel salarial reste important également à l’intérieur du pays, s’articulant selon des dimensions territoriales et de genre », souligne le rapport. Des écarts significatifs apparaissent en fonction de l’université où le diplôme a été obtenu : les diplômés issus d’universités du Nord-Ouest enregistrent la rémunération moyenne la plus élevée (1.735 euros nets), tandis que le Mezzogiorno se situe en dernière position avec une moyenne de 1.579 euros nets mensuels.
Outre des niveaux de salaire plus faibles, le Mezzogiorno présente également l’écart de genre le plus marqué : le gender pay gap au détriment des diplômées atteint -15,5 % contre -12,8 % dans le Nord-Est.
Aux pénalisations salariales s’ajoutent également de fortes disparités en matière d’opportunités d’emploi. À diplôme équivalent de niveau tertiaire, les diplômés résidant dans le Nord ont une probabilité d’être employés supérieure de 46,9 % à celle des diplômés du Mezzogiorno.
Une perte conséquente pour l’Italie
Résultat : le pays perd son compte. Chaque diplômé qui part emporte avec lui l’investissement public qui a financé sa formation le pays y perd. Le rapport estime à 6,8 milliards d'euros la perte sèche pour le Mezzogiorno sur la période 2022-2024 en termes d’investissement public dans l’éducation. À cela s'ajoute le coût de la migration étrangère : pour le Sud, la perte d'investissement dans la formation est estimée à 1,1 milliard d'euros par an, tandis que le Centre-Nord enregistre une perte de plus de 3 milliards d'euros par an en raison de l'émigration à l'étranger des profils les plus qualifiés.
Un autre point d’inquiétude concerne l’équilibre démographique. D’après les projections à l’horizon 2050, la population italienne diminuerait d’environ 4,6 millions de personnes, en raison à la fois de la dégradation du solde naturel et de la réduction progressive du solde migratoire. Près de 77 % de cette contraction se concentrerait dans le Mezzogiorno, qui à lui seul perdrait environ 3,5 millions de résidents.
« Des interventions publiques urgentes sont donc nécessaires pour contrer ces tendances cumulatives et centripètes du capital humain au détriment du Sud », interpelle les rédacteurs du rapport. Le consensus : mettre en place des politiques favorisant le « droit de rester » et contrer le brain drain (fuite des cerveaux). Auquel cas, le cercle vicieux continuera : le manque d’opportunités entraîne le départ des talents et conduit à un affaiblissement économique, qui cause lui-même de nouveaux départs.
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