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En Espagne, l’emploi explose… mais les salaires ne suivent pas

En dix ans, le chômage a été divisé par deux et l’économie a bondi de 22 %. Pourtant, salaires et pouvoir d’achat stagnent. Derrière le “miracle espagnol”, le dernier rapport d’InfoJobs et d’Esade met en lumière un paradoxe troublant : l’Espagne crée des emplois… mais pas assez de richesse par travailleur.

Homme assis à une table, regard préoccupé, examinant un ticket de caisse et des factures, avec une calculatrice et des pièces devant lui, illustrant les difficultés liées au pouvoir d’achat.Homme assis à une table, regard préoccupé, examinant un ticket de caisse et des factures, avec une calculatrice et des pièces devant lui, illustrant les difficultés liées au pouvoir d’achat.
@Image générée par IA via DALL·E – OpenAI
Écrit par Paul Pierroux-Taranto
Publié le 30 mars 2026

L’Espagne crée des emplois comme rarement dans son histoire. Et pourtant, une impression diffuse persiste : celle de ne pas vraiment en profiter. Ce décalage n’est pas qu’un ressenti. Il est désormais documenté.

 

Le miracle de l’emploi… et le plafond de verre des salaires en Espagne

En dix ans, l’Espagne a changé de visage. Le chômage, qui culminait à 21 %, est retombé à 9,9 %, repassant sous un seuil qu’on n’avait plus vu depuis la crise de 2008. Dans le même temps, l’économie a avancé de 22 % en termes réels. Et le pays compte désormais entre 22 et 22,4 millions d’actifs, un niveau jamais atteint.

De quoi nourrir le récit d’un redressement spectaculaire. Mais derrière ces chiffres flatteurs, la réalité se révèle plus contrastée. Car derrière ces bons résultats se cache une donnée moins visible : la richesse produite par travailleur, elle, n’a presque pas bougé en dix ans.

L’économie a surtout grandi en ajoutant des actifs, pas en augmentant la valeur créée par chacun. Une mécanique efficace pour faire reculer le chômage, beaucoup moins pour enrichir durablement.

C’est là que le récit se fissure. Sans gains de productivité, les salaires avancent à petits pas, quand ils ne reculent pas face à l’inflation. Certes, la croissance est bien là. Mais dans le quotidien, elle se fait encore attendre.

 

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Un pouvoir d’achat en berne

Les chiffres viennent confirmer ce décalage. En 2025, le salaire moyen brut atteint 27.336 euros, soit une hausse modeste de 1 % sur un an. Dans le même temps, les prix grimpent de 2,9 %.

Le calcul est rapide : le pouvoir d’achat recule de 1,9 %. Autrement dit, les salaires augmentent, mais pas assez pour suivre le coût de la vie. Et ce sont surtout les classes moyennes qui encaissent le choc, avec un niveau de vie qui reste sous tension.

 

Les limites du modèle espagnol

Pour comprendre ce paradoxe, il faut regarder de plus près la mécanique économique du pays. Une grande partie des emplois créés ces dernières années se concentre dans le tourisme, la restauration et, plus largement, les services.

Des secteurs essentiels, moteurs de l’activité, mais où les gains de productivité restent limités par nature. On y embauche beaucoup, on y produit difficilement plus. À cela s’ajoute un tissu économique dominé par les petites et moyennes entreprises, souvent moins équipées pour investir dans la technologie, l’innovation ou la formation.

Oui, le modèle espagnol fonctionne. Il crée de l’emploi, absorbe le chômage. Mais il peine à franchir un cap : celui de la valeur produite par travailleur.

 

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Le marché du travail tourne… sans les jeunes

Autre moteur discret du marché du travail : la population étrangère. Depuis 2020, 40 % des emplois créés ont été pourvus par des travailleurs venus de l’étranger, soit près de 1,2 million de personnes. Ils représentent désormais 15,9 % des actifs.

Un apport décisif, qui soutient la croissance et amortit les effets du vieillissement démographique. Mais là encore, le tableau se nuance : une partie de ces travailleurs occupe des postes très en dessous de leur niveau de qualification, révélant un potentiel encore imparfaitement exploité. Et pendant que le marché du travail absorbe cette main-d’œuvre, une autre réalité s’impose en creux.

Le chômage des moins de 25 ans oscille toujours autour de 23 %, l’un des plus élevés de l’Union européenne. Plus largement, quatre demandeurs d’emploi sur dix ont moins de 34 ans… La tendance pourrait encore se durcir.

L’irruption de l’intelligence artificielle rebat les cartes du recrutement, en particulier dans les métiers technologiques : les entreprises privilégient des profils expérimentés, les postes juniors se raréfient, et les offres sans expérience ont chuté de 41 %. Résultat : pour les jeunes générations, l’entrée sur le marché du travail se complique, au moment même où l’économie affiche pourtant de bons résultats.

 

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Une économie qui avance, un quotidien qui piétine

Le paradoxe espagnol tient en peu de mots. L’économie va mieux, mais ses effets restent inégalement ressentis. Un décalage qui, à terme, pourrait alimenter frustrations et tensions sociales. 

Car le modèle actuel a ses limites. Miser avant tout sur la création d’emplois permet de faire reculer le chômage, pas de transformer durablement le niveau de vie, surtout dans un pays confronté au vieillissement démographique et à une mutation technologique accélérée.

Le vrai sujet est ailleurs. Il tient en un mot : la productivité. Sans elle, pas de hausse soutenue des salaires, pas de gains durables pour les ménages. Cela suppose des choix clairs : faire grandir les entreprises, investir réellement dans l’innovation, mieux valoriser les compétences, repenser la formation pour qu’elle colle enfin aux besoins du marché.

À défaut, le scénario est connu. Continuer à créer des emplois, souvent précaires ou peu productifs, sans améliorer en profondeur les conditions de vie. Et voir s’ancrer un sentiment déjà bien installé en Espagne : celui d’une économie qui affiche sa bonne santé… pendant que le quotidien, lui, piétine.

 

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