Après des années de retard, l’Espagne franchit le seuil des 2 % du PIB en défense et entre dans le top 15 mondial.
Un saut budgétaire qui marque un tournant. L’Espagne n’avait jamais autant accéléré ses dépenses militaires depuis la fin de la guerre froide. En 2025, le pays franchit un seuil symbolique : celui des 2 % du PIB consacrés à la défense, objectif fixé depuis 2014 par l’OTAN.
Selon le dernier rapport du Stockholm International Peace Research Institute, Madrid a augmenté son effort militaire de 50 % en un an, pour atteindre environ 34,3 milliards d’euros. Une progression spectaculaire, qui propulse l’Espagne à la 15e place mondiale des États les plus dépensiers en matière militaire, et l’inscrit pleinement dans une dynamique bien plus large.
Dépenses militaires mondiales : l’Europe en première ligne d’un réarmement généralisé
Car cette montée en puissance n’a rien d’isolé. À l’échelle mondiale, les dépenses militaires ont atteint en 2025 un sommet historique, frôlant les 2.900 milliards de dollars. Une onzième année de hausse consécutive, dans un climat international sous tension : guerre en Ukraine, foyers persistants au Moyen-Orient, rivalité sino-américaine, et, en toile de fond, un réarmement qui s’installe dans la durée.
Et dans cette militarisation, l’Europe fait figure de locomotive. Les budgets y ont bondi de 14 % en un an. Russie et Ukraine tirent la dynamique, mais les pays européens de l’OTAN suivent le rythme. L’Allemagne a franchi le seuil des 2 % du PIB pour la première fois depuis 1990. La Pologne, elle, accélère encore, flirtant avec les 4,5 %.
Longtemps pointée du doigt pour son relatif attentisme, l’Espagne change de braquet. Le gouvernement de Pedro Sánchez assume le virage, tout en cherchant l’équilibre : tenir les engagements, oui, mais sans surenchère affichée. Madrid défend une ligne pragmatique, autour d’un peu plus de 2 % du PIB, et insiste sur la “flexibilité” face aux ambitions plus élevées qui circulent au sein de l’Alliance.
Les capacités militaires de l’Espagne en chiffres : l’Espagne dispose d’environ 133.000 militaires actifs, auxquels s’ajoutent 15.000 réservistes et près de 78.000 forces paramilitaires, lui offrant une certaine souplesse opérationnelle. Son armée de l’air compte 461 aéronefs, dont 137 avions de combat (Eurofighter et F/A-18), capables d’assurer à la fois la défense du territoire et des missions extérieures. Sur le plan terrestre, elle aligne 317 chars de combat et plus de 17.000 véhicules blindés, complétés par des systèmes d’artillerie qui garantissent une capacité de réponse conventionnelle solide. Enfin, la marine espagnole s’appuie sur 152 unités navales, dont le porte-aéronefs Juan Carlos I, des frégates modernes et des sous-marins, lui permettant de projeter sa puissance en Méditerranée comme en Atlantique. Moins massive que celles des grandes puissances, l’armée espagnole mise avant tout sur la professionnalisation, l’entraînement et son intégration aux opérations de l’OTAN et de l’UE pour rester efficace.
Derrière les chiffres, la bataille des calculs
Mais derrière les chiffres, une bataille d’interprétation s’ouvre. D’un côté, le SIPRI chiffre l’effort espagnol à environ 34,3 milliards d’euros. De l’autre, le Centre Delàs d’Estudis per la Pau, organisme critique des politiques de défense, avance de son côté une estimation plus large : près de 39,5 milliards d’euros, soit 2,42 % du PIB. La raison ? Une lecture plus extensive, qui intègre des dépenses disséminées dans d’autres ministères ou lignes budgétaires — de la Guardia Civil à certains programmes industriels, en passant par les intérêts de la dette liés à la défense.
Ce flou nourrit les critiques sur le manque de transparence. Où commence réellement le budget militaire ? Où s’arrête-t-il ? La question dépasse largement l’Espagne. Partout en Europe, les lignes bougent : défense, sécurité, industrie et recherche s’entremêlent, brouillant un peu plus les contours d’un effort militaire devenu tentaculaire.
Réarmement espagnol : un virage stratégique qui divise
Au-delà du débat comptable, c’est un virage plus profond qui se dessine. En 2025, le gouvernement espagnol a enclenché un plan de réarmement d’ampleur, avec une série de programmes de modernisation étalés sur plusieurs années. Avions, drones, missiles, blindés… L’objectif est clair, remettre à niveau un appareil militaire longtemps sous-doté, dans un contexte international de plus en plus instable.
Le mouvement ne fait pas l’unanimité. Dans un pays encore marqué par le “No a la guerra”, certaines organisations pacifistes dénoncent une montée en puissance militaire qu’elles jugent préoccupante, et interrogent les priorités : logement, santé, éducation ou services sociaux auraient, selon elles, d’autres urgences à faire valoir. D’autres pointent les zones d’ombre, notamment les liens avec des industriels étrangers — américains ou israéliens — et réclament davantage de transparence sur les contrats.
La question de fond reste donc ouverte : dépenser davantage pour la défense rend-il vraiment le monde plus sûr ? Alors que les budgets militaires atteignent des sommets inédits, le sentiment d’insécurité globale, lui, ne recule pas. À mesure que les budgets grimpent, le sentiment d’instabilité, lui, ne reflue pas. En intégrant le top 15 mondial des pays les plus dépensiers, l’Espagne s’inscrit pleinement dans cette nouvelle séquence de réarmement global, sans que ses effets réels, à long terme, soient encore clairement établis.
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