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Qui était José María Cruz Novillo, l’homme qui a dessiné l’Espagne moderne ?

Designer discret mais omniprésent, José María Cruz Novillo, décédé à 89 ans, a façonné pendant plus de cinquante ans le paysage visuel de l’Espagne. Derrière ses logos, une œuvre qui a accompagné et structuré un pays en pleine transformation. Découverte.

Montage de logos et images emblématiques créés par José María Cruz Novillo : Correos, PSOE, Policía Nacional, Renfe, billet de pesetas et station Repsol.Montage de logos et images emblématiques créés par José María Cruz Novillo : Correos, PSOE, Policía Nacional, Renfe, billet de pesetas et station Repsol.
Montage Lepetitjournal.com (à partir d’images et logos libres de droit)

Son nom ne vous dit peut-être rien. Mais ses images, elles, vous sont forcément familières. Le logo de Correos, celui de Repsol, le bleu des uniformes de la Policía Nacional, le poing et la rose du PSOE, les billets de pesetas ou encore l’identité visuelle de Renfe... Autant d’images aperçues mille fois, intégrées au quotidien, au point d’en devenir invisibles.

José María Cruz Novillo, figure majeure du design espagnol, est décédé ce samedi 2 mai à Madrid à l’âge de 89 ans. Avec lui ne disparaît pas seulement un graphiste, mais l’un de ceux qui, pendant plus d’un demi-siècle, ont donné une forme à l’Espagne contemporaine, et à la façon dont elle se raconte.

 

 

José María Cruz Novillo, l’homme derrière les images du quotidien en Espagne

Il y a ceux qui fabriquent des logos. Et ceux qui finissent par dessiner, presque à leur insu, un imaginaire collectif. José María Cruz Novillo est de cette catégorie. Son travail ne se cantonne ni aux manuels de design ni aux cimaises des musées. Il est partout, incrusté dans chaque détail du quotidien. Sur une boîte aux lettres, un billet, un uniforme, à la une d'un journal... Des formes devenues si familières qu’on ne les voit même plus. Signe, justement, qu’elles ont atteint leur but.

 

Des boîtes aux lettres jaunes de la poste espagnole aux stations-service sur l’autoroute, des uniformes de police aux billets de banque, des journaux aux institutions publiques, difficile de trouver, en Espagne, une empreinte graphique aussi diffuse et aussi durable.

 

boite aux lettres jaunes de correos
@La fabrica de nubes, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

 

Un nouveau langage visuel pour une Espagne en mutation

Né en 1936 à Cuenca, en pleine guerre civile, José María Cruz Novillo débute comme dessinateur dans une agence de publicité à la fin des années 1950. À l’époque, le design graphique n’a pas encore vraiment de statut en Espagne. Lui s’en tient à l’essentiel, sans chercher à théoriser : « Je suis dessinateur, je l’ai toujours été. »

Très vite pourtant, le cadre déborde. Dans les années 1960, il ouvre son propre studio et avance au même rythme qu’un pays en mutation. L’Espagne sort du franquisme, redéfinit ses institutions, modernise ses entreprises. Elle doit aussi se réinventer visuellement.

Cruz Novillo va mettre de l’ordre dans cette transition. Ses logos ne sont pas là pour séduire, mais pour rendre les choses lisibles. Pour poser des repères. Ligne claire, formes géométriques, économie de moyens… Un style sec, précis, sans effets de manche. Des décennies plus tard, les logos sont partout. 

 

Au-delà des logos, une œuvre à part entière

 

Sculpture pour la Plaza de Picasso, Madrid (1989).
Image : Luis García, CC BY-SA 2.0. / Sculpture pour la Plaza de Picasso, Madrid (1989).

 

Réduire Cruz Novillo à ses logos serait pourtant passer à côté de l’essentiel. Car derrière le graphiste, il y avait aussi un artiste. Peintre, sculpteur, graveur, expérimentateur… à partir des années 1990, Cruz Novillo s’aventure vers des terrains plus conceptuels. Son projet le plus radical ? Diafragma dodecafónico. Une œuvre pensée pour se déployer sur des millions d’années, générant une variation nouvelle à chaque instant.

À première vue, on est loin des identités visuelles qui ont fait sa réputation. Et pourtant, la logique reste la même : organiser, structurer, donner forme au temps comme à l’espace. 

Affiches de cinéma — El espíritu de la colmena, Los lunes al sol, La escopeta nacional —, billets de banque à l’effigie des grands écrivains, identités d’institutions entières… Cruz Novillo aura travaillé sur des supports aussi variés que symboliques.

Récompensé tout au long de sa carrière, il laisse derrière lui bien plus qu’une série de logos : une manière de voir. Et cette idée simple, qu’on oublie souvent : derrière chaque image qui tient, il y a quelqu’un qui a regardé longtemps, simplifié, et décidé. Lui en avait fait un métier. Et une vie.

 

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