Édition internationale

OTAN : pourquoi l’Espagne ne peut pas être expulsée… malgré les menaces de Trump

La rumeur d’une « suspension » de l’Espagne de l’OTAN, évoquée après une fuite du Pentagone, a rapidement fait réagir à Madrid. Derrière le choc politique, une réalité plus nuancée s’impose : juridiquement impossible, cette hypothèse révèle surtout les tensions croissantes entre alliés.

Réunion des ministres des Affaires étrangères de l'Alliance atlantique avec Mark Rutte, secrétaire général de l'Alliance. MAUCRéunion des ministres des Affaires étrangères de l'Alliance atlantique avec Mark Rutte, secrétaire général de l'Alliance. MAUC
@exteriores.gob, DR. / Réunion des ministres des Affaires étrangères de l'Alliance atlantique avec Mark Rutte, secrétaire général de l'Alliance. MAUC
Écrit par Paul Pierroux-Taranto
Publié le 26 avril 2026

L’hypothèse a de quoi faire lever un sourcil. Selon une information de l’agence de presse Reuters, fondée sur une fuite interne, le Pentagone aurait envisagé de « suspendre » l’Espagne de l’OTAN pour sanctionner son refus de soutenir les opérations américaines contre l’Iran. À Madrid, le gouvernement a rapidement écarté cette éventualité. Mais derrière l’effet d’annonce, une question persiste : un pays peut-il réellement être exclu de l’Alliance atlantique ? En réalité, non. Pour une raison simple : le cadre juridique ne le permet pas.

 

OTAN : l’expulsion, une menace sans base légale

Le traité fondateur de l’OTAN, signé en 1949, ne prévoit aucun mécanisme d’exclusion ou de suspension d’un État membre. Ni les États-Unis, ni aucun autre pays ne disposent d’un levier légal pour expulser un allié, quelle que soit la gravité des désaccords.

La seule porte de sortie est volontaire. L’article 13 du traité dispose qu’un pays peut quitter l’Alliance… à condition d’en faire la demande, avec un préavis d’un an. Autrement dit, même si l’administration de Donald Trump multiplie les menaces, celles-ci relèvent davantage du rapport de force politique que d’une réalité institutionnelle.

 

Espagne – États-Unis : les raisons du bras de fer

Pourquoi, alors, évoquer une telle « suspension » ? Le contexte géopolitique éclaire largement la situation. Le gouvernement de Pedro Sánchez a refusé de soutenir militairement les États-Unis dans leur confrontation avec l’Iran. Madrid a notamment interdit l’utilisation de son espace aérien et de ses bases militaires, notamment celles de Rota et Morón, pour des opérations offensives.

Un refus qui a crispé Washington, dans un climat déjà tendu autour des dépenses militaires. L’Espagne consacre environ 2,1 % de son PIB à la défense, loin des 5 % du PIB évoqués par Washington. Dans ce contexte, la menace d’exclusion agit avant tout comme un outil de pression diplomatique.

 

L’Espagne, pilier discret de l’OTAN : membre de l’OTAN depuis 1982, l’Espagne a rejoint la structure militaire intégrée en 1999 et s’est imposée comme un allié actif, notamment sur le flanc sud. Elle accueille des installations stratégiques, dont le centre aérien de Torrejón et la base de Rota, clé du bouclier antimissile. Très engagée sur le terrain, Madrid déploie des troupes en Europe de l’Est (Slovaquie, Roumanie, Lettonie) et participe à des missions en Irak et en Méditerranée. Un rôle central, loin de l’image d’un partenaire en retrait.

 

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Les vraies sanctions possibles : marginaliser sans exclure

Si expulser un pays est impossible, le marginaliser est en revanche tout à fait envisageable. Les États-Unis disposent de plusieurs leviers informels mais puissants : limiter le partage de renseignements, écarter l’Espagne de certaines missions stratégiques, bloquer la nomination de responsables militaires espagnols ou encore restreindre l’accès à certains programmes d’armement.

Un précédent existe. En 2019, la Turquie a été exclue du programme d’avion de combat F-35 après l’achat de systèmes russes S-400. Une décision prise sous l’administration Trump, sans que cela ne remette en cause son appartenance à l’OTAN.

 

Une alliance fragilisée par ses divisions internes

Au-delà du cas espagnol, cet épisode révèle une fracture plus profonde au sein de l’Alliance. Les critiques de Washington envers les Européens ne sont pas nouvelles, mais elles se sont durcies. Le secrétaire à la Défense américain Pete Hegseth a récemment accusé les alliés de « profiter » de la protection américaine depuis des décennies.

Dans le même temps, plusieurs dirigeants européens s’inquiètent de la fiabilité des États-Unis. Le Premier ministre polonais Donald Tusk a publiquement interrogé la solidité de l’engagement américain en cas d’attaque contre l’Europe. Un doute inédit, qui fragilise le socle même de l’OTAN : la solidarité automatique entre ses membres.

En Espagne, la polémique a également ravivé un débat plus ancien : celui d’une sortie volontaire de l’OTAN. Certaines voix politiques, comme celle de Ione Belarra, appellent à ouvrir une réflexion nationale sur le sujet. Pour la dirigeante de Podemos, rester dans l’Alliance reviendrait à exposer le pays à des conflits qui ne sont pas les siens.

En réalité, l’idée d’une expulsion de l’Espagne tient surtout du coup de pression politique plus que d’un scénario crédible. Dans les faits, l’OTAN repose sur un équilibre fragile, fait de compromis et de rapports de force permanents. Introduire une logique d’exclusion reviendrait à ouvrir une boîte de Pandore dont personne ne maîtrise vraiment les conséquences.

 

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