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Le chômage baisse en Espagne, mais pas pour tous

Passer sous la barre des 10 % de chômage est un symbole fort. Fin 2025, selon l’Enquête de population active de l’INE, le taux s’établit légèrement en dessous de ce seuil, une première depuis 2008. Mais la médaille a son revers : environ 2,5 millions de personnes restent sans emploi, dont près d’un million depuis plus d’un an. La dynamique est bien là. Elle ne profite simplement pas à tout le monde.

jeune femme espagnole les mains dans les cheveux en train de chercher un emploi devant son ordinateurjeune femme espagnole les mains dans les cheveux en train de chercher un emploi devant son ordinateur
@Resume Genius, Unsplash.
Écrit par Paul Pierroux-Taranto
Publié le 3 février 2026

Les chiffres ont de quoi impressionner. En l’espace d’un an, l’Espagne a créé plus de 600.000 emplois, portant le nombre d’actifs occupés à un niveau record, au-delà de 22,4 millions, selon l’INE. Une dynamique rare en Europe, où peu d’économies peuvent se targuer d’un tel rythme.

Reste que l’image est trompeuse. Car malgré cette déferlante, le taux de chômage espagnol se situe largement au-dessus de la moyenne européenne, qui oscille autour de 6 %. Là où d’autres pays créent moins d’emplois mais parviennent à maintenir un chômage plus faible, l’Espagne fait face à deux réalités contradictoires : une forte capacité à créer des postes… et une difficulté à résorber durablement le nombre de chômeurs.

 

Chômage en Espagne : la barre des 10 % franchie pour la première fois depuis 2008

 

Femmes, seniors, Sud : le visage persistant du chômage en Espagne

Derrière les moyennes nationales, le chômage conserve un visage familier. Il frappe plus souvent les femmes, les travailleurs de plus de 50 ans, les personnes installées dans le chômage de longue durée et les territoires du Sud du pays.

 

senior aux cheveux blancs de dos devant l'écran blanc de son ordinateur symbolisant l'absence de pistes professionnelles
@Ron Lach, Pexels. / En Espagne, l’âge reste un puissant filtre à l’embauche : passé 55 ans, le retour à l’emploi devient rare, et beaucoup de seniors disparaissent des statistiques sans avoir retrouvé de travail.

 

Parmi les chômeurs depuis plus d’un an, plus d’un sur deux a dépassé les 45 ans. Un âge à partir duquel, soulignent les économistes, le retour à l’emploi devient nettement plus improbable.

 

Jamais autant d’Espagnols n’ont travaillé, et pourtant le chômage augmente

 

Après 55 ans, la sortie silencieuse du marché du travail

C’est l’un des angles morts de l’embellie actuelle. En apparence, le taux de chômage des seniors est inférieur à la moyenne nationale. Mais ce chiffre dissimule une autre réalité : passé 55 ans, beaucoup de personnes sortent des radars statistiques, non parce qu’elles ont retrouvé un emploi, mais parce qu'elles ont cessé d’en chercher.

Découragement, obsolescence des compétences, problèmes de santé ou charges familiales participent de cette mise à l’écart silencieuse. Et témoignent de la difficulté du marché à intégrer ses travailleurs les plus expérimentés, durablement relégués hors de l’emploi. 

 

Les jeunes, coincés à l’entrée

À l’autre bout de la chaîne du travail, les jeunes vont un peu mieux. Le décrochage scolaire recule, la formation professionnelle progresse, et l’entrée dans l’emploi est moins chaotique qu’au lendemain de la crise.

Mais le plafond reste bas. En Espagne, près d’un jeune de moins de 25 ans sur quatre est au chômage, contre environ 14 % en moyenne dans l’Union européenne. Pour beaucoup, l’accès au marché du travail ressemble encore à un sas étroit, où l’on s’attarde trop longtemps avant de passer le seuil.

 

La vie des jeunes en Espagne est pire que dans l'UE selon l'OCDE

 

Femmes et étrangers : en première ligne de l’emploi 

Autre ligne de fracture : celle des femmes et des travailleurs étrangers. Les premières n’ont jamais été aussi nombreuses sur le marché du travail — elles occupent aujourd’hui plus de 10,4 millions d’emplois, un record — mais continuent d’afficher un taux de chômage supérieur à celui des hommes. Selon l’EPA, il s’établit autour de 11 %, contre moins de 9 % pour les hommes.

Les seconds travaillent davantage, ou cherchent plus activement un emploi, que les Espagnols. Leur taux d’activité est plus élevé (69 % contre 57 % pour les nationaux), mais leur exposition au chômage aussi. Une main-d’œuvre très présente, donc, mais aussi plus exposée aux aléas du marché.

 

L’Espagne, l’un des principaux pays d’immigration en Europe

 

Un chômage à plusieurs vitesses

La moyenne nationale masque également de profondes disparités régionales. Dans certaines régions, les indicateurs se rapprochent des standards européens. Dans d’autres, le chômage s’installe et résiste, année après année.

En cause, un tissu productif inégal. Là où l’économie reste peu diversifiée et largement dépendante de secteurs à faible valeur ajoutée — tourisme saisonnier, agriculture — le chômage s’accroche. Et lorsque l’emploi se crée ailleurs, encore faut-il pouvoir s’en approcher… La crise du logement complique la mobilité et transforme les zones dynamiques en territoires hors de portée.

 

Des causes structurelles qui dépassent le cycle économique : si l’Espagne n’est plus celle de 2008, certaines fragilités persistent. Le pays crée beaucoup d’emplois, mais les crises y provoquent des destructions plus massives qu’ailleurs en Europe, laissant des traces durables. La réforme du travail et les dispositifs de maintien de l’emploi pendant la crise sanitaire ont montré qu’un autre chemin était possible. 

 

Passer sous les 10 % de chômage marque un tournant. Le symbole est fort, la dynamique réelle. Mais l’essentiel demeure : transformer cette baisse en progrès partagé, capable d’atteindre tous les profils et tous les territoires. Car c’est moins le chiffre qui fera foi, désormais, que ce qu’il laisse, ou non, sur le bord du chemin.

 

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