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En Espagne, des fruits pourrissent par milliers dans les champs, faute de rentabilité

Chaque année, en Espagne, des centaines de milliers de tonnes de fruits et légumes parfaitement consommables ne sont jamais récoltées. En cause : des prix trop bas pour couvrir les coûts. Un paradoxe saisissant dans un pays frappé par la sécheresse, où l’eau mobilisée pour ces cultures finit, elle aussi, par être gaspillée.

Oranges pourrissant au sol dans un verger espagnol, sous un climat sec, tandis que les arbres restent chargés de fruits non récoltés en arrière-plan.Oranges pourrissant au sol dans un verger espagnol, sous un climat sec, tandis que les arbres restent chargés de fruits non récoltés en arrière-plan.
@Image générée par IA via DALL·E – OpenAI
Écrit par Paul Pierroux-Taranto
Publié le 8 avril 2026

Dans les vergers d’Andalousie, les plaines de Murcie ou les exploitations de la Communauté valencienne, le même décor revient, saison après saison. Des tomates à parfaite maturité, des oranges prêtes à être cueillies, des melons gonflés de soleil… laissés là. Non pas parce qu’ils ne valent rien, mais parce qu’ils ne valent plus assez. Récolter coûterait davantage que vendre.

Loin d’être marginal, le phénomène est massif. Entre 2018 et 2024, près de 483.000 tonnes de fruits et légumes ont été écartées des circuits commerciaux en Espagne, d’après une étude du Consejo Superior de Investigaciones Científicas (CSIC) et de l’Université d’Alicante. Autrement dit : des récoltes menées à terme, irriguées, soignées, puis abandonnées au moment décisif.

 

Produire plus pour gagner moins : le piège de l’agriculture espagnole

À première vue, le modèle agricole espagnol impressionne. L’Espagne s’est imposée comme l’un des grands vergers de l’Union européenne, une puissance exportatrice qui alimente les étals du continent. Mais derrière cette réussite, les rouages grincent.

Pour tenir la cadence, les producteurs n’ont guère le choix : produire plus, toujours plus, pour tirer les prix vers le bas et rester dans la course. Une fuite en avant qui finit par saturer le marché. Les volumes augmentent, les prix décrochent, jusqu’à ce point de bascule où récolter n’a plus de sens économique. Alors on laisse. On renonce. 

 

Mieux vaut parfois abandonner que vendre à perte.

 

Ce paradoxe dit beaucoup d’un système qui privilégie la quantité sans parvenir à assurer l’essentiel : un revenu digne pour ceux qui cultivent. Pris dans une spirale d’investissements, d’endettement et de pression permanente sur les prix, nombre d’agriculteurs se retrouvent piégés, contraints de sacrifier une partie de leur production pour tenir debout.

 

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Des fruits jetés, une eau gaspillée

Ce gaspillage prend une résonance particulière dans un pays où l’eau manque déjà. L’Espagne figure parmi les territoires européens les plus exposés au stress hydrique : près des deux tiers du pays sont classés comme arides ou semi-arides. Et pourtant, l’agriculture irriguée y règne en maître, appuyée par des barrages, des transferts d’eau, des nappes surexploitées et des usines de dessalement.

Dans ce contexte, chaque fruit laissé au sol représente bien plus qu’un aliment perdu. D’après les chercheurs, ces récoltes abandonnées correspondent à une empreinte hydrique moyenne d’environ 36 millions de mètres cubes d’eau par an — l’équivalent de plus de 14.000 piscines olympiques. À cela s’ajoutent près de 37.000 tonnes de CO₂ émises chaque année, liées à l’irrigation, aux engrais et à l’ensemble du processus de production. Au bout du compte, c’est une ressource rare qui est mobilisée, parfois pour des récoltes qui ne seront jamais consommées comme prévu.

 

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Tomates, prunes, Murcie : la carte du gaspillage agricole en Espagne

Toutes les cultures ne sont pas logées à la même enseigne. En volume, la tomate domine largement les abandons, devant les oranges et les kakis. Mais dès qu’on regarde l’eau engloutie, la hiérarchie change : la prune, notamment, s’impose comme l’une des cultures les plus coûteuses en ressources pour des récoltes parfois laissées de côté.

La géographie du gaspillage, elle aussi, dessine ses contours. La région de Murcie arrive en tête des volumes abandonnés, suivie de près par l’Andalousie et la Communauté valencienne. Cette dernière se distingue aussi par une empreinte hydrique particulièrement lourde. Autrement dit, beaucoup d’eau mobilisée pour des productions qui ne trouveront pas toujours preneur.

Tout ne finit pas pour autant à la poubelle. Une part non négligeable est récupérée : redistribution via des banques alimentaires, réorientation vers l’alimentation animale. Mais une fraction, elle, disparaît complètement, détruite, sans autre usage.

 

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Des chiffres largement sous-estimés : les données officielles ne couvrent que les volumes éligibles à compensation, plafonnés à 5 % des récoltes. Au-delà, une grande partie des abandons échappe aux radars. L’écart peut être vertigineux. En 2024, selon plusieurs médias, près de 300.000 tonnes de citrons auraient été laissées dans les champs dans la seule province d’Alicante — soit environ 30 % de la récolte. Sur la même période, les statistiques officielles affichent des volumes sans commune mesure. De quoi suggérer que le phénomène est, en réalité, bien plus vaste.

 

Un modèle à bout de souffle

Pour les chercheurs, ce gaspillage n’a rien d’un accident. Il pointe quelque chose de plus profond : un modèle agro-industriel tourné vers la rentabilité immédiate et la guerre des prix, souvent au détriment des équilibres environnementaux et sociaux.

Surexploitation de l’eau, dégradation des sols, précarité de la main-d’œuvre, perte de valeur pour les producteurs… Les externalités négatives s’accumulent. Et elles sont, en grande partie, supportées par l’ensemble de la société. 

Dans un pays où les épisodes de sécheresse se multiplient, la question devient difficile à esquiver : peut-on continuer à mobiliser autant de ressources pour des récoltes qui, parfois, ne seront jamais consommées ?

Le chantier est immense : réajuster la production à la demande, redonner de la valeur au travail agricole, repenser l’usage de l’eau…Car derrière ces fruits laissés au sol, ce n’est pas seulement une récolte qui disparaît. C’est un modèle qui montre ses limites, et avec lui, une certaine idée de l’agriculture.

 

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