L’ancien chef du gouvernement espagnol José Luis Rodríguez Zapatero est visé par une enquête de l’Audiencia Nacional autour du sauvetage controversé de la compagnie Plus Ultra. Un dossier explosif mêlant réseaux d’influence, Venezuela et soupçons de blanchiment.


C’est une première dans l’histoire démocratique espagnole. José Luis Rodríguez Zapatero, au pouvoir entre 2004 et 2011, devient le premier ex-chef du gouvernement espagnol convoqué comme « investigado » — l’équivalent d’une mise en examen en droit français — dans une affaire de corruption.
Le juge José Luis Calama soupçonne l’ancien dirigeant socialiste d’avoir joué un rôle central dans une présumée structure de trafic d’influence autour du sauvetage public de la compagnie aérienne Plus Ultra pendant la pandémie. Zapatero est convoqué le 2 juin pour des soupçons d’organisation criminelle, trafic d’influence, blanchiment et faux et usage de faux.
L’ancien président du gouvernement nie en bloc. Dans une vidéo diffusée quelques heures après l’annonce de son audition, il assure n’avoir « jamais » effectué de démarches auprès de l’administration en faveur de Plus Ultra et affirme avoir toujours agi « dans le respect absolu de la légalité ».
Mais l’affaire s’est transformée en véritable séisme politique. Derrière le sauvetage controversé d’une petite compagnie aérienne se dessine un dossier où se croisent aides publiques, réseaux d’influence, sociétés offshore, Venezuela et soupçons de blanchiment international.
Derrière le sauvetage de Plus Ultra, les soupçons de réseaux d’influence
Tout part d’un sauvetage devenu explosif. Le 9 mars 2021, en pleine pandémie, le gouvernement espagnol valide une aide publique de 53 millions d’euros en faveur de la compagnie aérienne Plus Ultra via le fonds de soutien aux entreprises stratégiques. À l’époque déjà, la décision fait grincer des dents.
La droite espagnole s’étrangle devant le profil de cette petite compagnie aux finances fragiles, accusée d’entretenir des liens étroits avec des hommes d’affaires vénézuéliens. Pendant des mois, l’opposition dénonce un sauvetage opaque.
Une première enquête ouverte à Madrid est pourtant classée sans suite en 2023, la justice estimant alors qu’aucun élément ne permet d’établir des irrégularités dans l’attribution de l’aide. Mais le dossier rebondit ensuite sur un tout autre terrain : celui du blanchiment international et des réseaux d’influence.
La piste du blanchiment fait exploser le dossier
Le changement d’échelle s’opère véritablement en 2024, lorsque la Suisse et la France transmettent à l’Espagne plusieurs demandes de coopération judiciaire. Les deux pays enquêtent alors sur des mouvements financiers suspects liés à des sociétés gravitant autour de capitaux vénézuéliens.
À partir de là, la Fiscalía Anticorrupción et la brigade financière de la police espagnole (UDEF) commencent à explorer une piste beaucoup plus lourde : celle d’un possible système de blanchiment mêlant prêts, sociétés écrans et argent issu d’opérations de corruption présumées liées au Venezuela. Dans le viseur des enquêteurs figurent notamment le commerce d’or vénézuélien et le programme alimentaire CLAP, éclaboussé par des accusations de détournements.
Selon le juge José Luis Calama, l’enquête aurait progressivement révélé l’existence d’une « structure organisée » capable d’utiliser des relais politiques et économiques pour obtenir des décisions administratives favorables, dont le sauvetage public de Plus Ultra.
Pourquoi Zapatero est visé
Dans une ordonnance de 85 pages, le juge José Luis Calama place ainsi José Luis Rodríguez Zapatero au centre du dispositif présumé. Le magistrat le décrit comme le « noyau stratégique » d’une structure de trafic d’influence qui aurait mis à profit ses réseaux politiques et son accès aux hautes sphères de l’administration espagnole.
Selon l’enquête, l’ancien dirigeant socialiste aurait joué un rôle central dans plusieurs démarches destinées à favoriser des intérêts privés, notamment autour du sauvetage de Plus Ultra. Les investigations évoquent des contrats de conseil, des prestations de consulting et un ensemble de sociétés soupçonnées d’avoir servi de relais financier ou de structures écrans.
Le juge estime que près de 1,95 million d’euros auraient transité vers José Luis Rodríguez Zapatero et des sociétés liées à son entourage. Une partie de ces fonds auraient notamment été versée à Whathefav S.L., l’agence de communication administrée par ses filles Laura et Alba Zapatero Espinosa. Mardi, les enquêteurs ont perquisitionné le bureau de l’ancien chef du gouvernement ainsi que plusieurs entreprises liées au dossier.
Le Venezuela, l’autre ombre du dossier
Le Venezuela apparaît en filigrane à presque tous les étages du dossier. Plus Ultra desservait Caracas, et plusieurs acteurs économiques gravitant autour de la compagnie entretenaient des liens étroits avec le pays sud-américain. Au fil des investigations, les enquêteurs ont aussi commencé à remonter la trace d’opérations financières internationales autour de devises, d’actions ou encore du commerce de l’or vénézuélien.
Le juge José Luis Calama s’intéresse en particulier à une structure offshore à Dubaï qui aurait pu servir, selon ses soupçons, à faire transiter des commissions liées au sauvetage public de la compagnie. Les enquêteurs évoquent également des sociétés écrans et des circuits financiers opaques destinés à compliquer le traçage des fonds.
Depuis plusieurs années, José Luis Rodríguez Zapatero joue un rôle actif dans les relations entre l’Espagne et le Venezuela, notamment dans des tentatives de médiation politique entre le pouvoir chaviste et l’opposition. Une proximité qui alimente depuis longtemps critiques et controverses en Espagne.
Une affaire qui fragilise Pedro Sánchez
L’affaire percute de plein fouet l’équilibre politique du pouvoir espagnol. Car ces dernières années, José Luis Rodríguez Zapatero était redevenu bien plus qu’un ancien dirigeant socialiste : un conseiller officieux, un relais politique et l’un des soutiens les plus influents de Pedro Sánchez.
L’ex-chef du gouvernement a notamment joué un rôle discret mais essentiel dans plusieurs négociations avec les indépendantistes catalans et s’est fortement impliqué dans certaines campagnes électorales du PSOE, y compris lors des législatives de 2023. À Madrid, beaucoup le considéraient comme l’un des hommes-clés du « sanchisme ».
L’affaire Plus Ultra surgit dans un climat déjà explosif pour le pouvoir espagnol. Depuis des mois, l’entourage de Pedro Sánchez est rattrapé par une série d’affaires judiciaires : l’ancien ministre des Transports José Luis Ábalos est visé par plusieurs enquêtes, tandis que l’épouse du chef du gouvernement, Begoña Gómez, et son frère David Sánchez font eux aussi l’objet de procédures. Dans ce contexte, la mise en cause de José Luis Rodríguez Zapatero frappe le PSOE en plein cœur. La droite et l’extrême droite espagnoles y voient désormais la preuve d’une crise systémique du « sanchisme ».
De fait, le PP a annoncé une « offensive totale » au Sénat autour de la commission d’enquête sur la SEPI, l’organisme public qui avait validé le sauvetage de Plus Ultra. La droite espagnole entend désormais multiplier les auditions et faire de cette affaire un nouveau front politique contre le gouvernement de Pedro Sánchez.
Le gouvernement et les socialistes appellent, eux, au respect de la présomption d’innocence. Pedro Sánchez a publiquement affiché son soutien à son prédécesseur, tandis que le Parti populaire (PP) et Vox réclament des explications immédiates et accentuent la pression politique sur l’exécutif. Une chose est sûre : l’affaire Plus Ultra s’annonce déjà comme l’un des dossiers les plus explosifs du second mandat de Pedro Sánchez.
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